L’École supérieure de ballet du Québec lorgne l'église Saint-Denis

L’église Saint-Denis, sur le Plateau, où l’École superieure de ballet du Quebec veut s’installer.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’église Saint-Denis, sur le Plateau, où l’École superieure de ballet du Quebec veut s’installer.

L’École supérieure de ballet du Québec (ESBQ) veut s’installer dans et autour de l’église Saint-Denis, rue Laurier Est, à Montréal. Il faut une foi inébranlable à cette grande école artistique pour se lancer dans ce nouveau projet immobilier, plusieurs autres ayant échoué depuis le début du siècle.

Les plans dévoilés au Devoir par la direction prévoient l’occupation de l’édifice religieux et de son presbytère. La transfiguration planifiée ajouterait la construction d’une aile contemporaine pour abriter des studios de formation de différentes tailles.

L’ESBQ espère s’installer « d’ici trois ou quatre ans ». Le chantier est évalué à environ 40 millions de dollars, dont la moitié pour restaurer l’église en urgent besoin de rénovation.

La nouvelle vocation ferait d’une pierre deux coups. Elle permettrait de rénover le complexe religieux en pierre grise tout en lui ajoutant une fonction assurant sa protection et son service pour des décennies.

Il s’agit bien d'ajouter du culturel dans le cultuel. Car ce projet original envisage le maintien des fonctions religieuses dans l’église transformée. Les services du culte catholique seraient transférés au sous-sol, dans un espace lui aussi rénové, mais réduit.

« L’église a un projet de rénovation et elle se cherche un partenariat. On donnerait donc de l’amour à l’édifice patrimonial et l’école bénéficierait de locaux adaptés à ses besoins. Les gens de l’église sont aux anges et nous aussi », résume Alix Laurent, directeur général de l’École, rencontré en compagnie de la directrice artistique Anik Bissonnette, dans le vieil immeuble, un ancien garage de la rue Saint-Denis. Dans la salle de présentation, une poutre de béton porte encore l’inscription « stationnement », en majuscules.

M. Laurent, en poste depuis 2006, a lui-même piloté quatre projets immobiliers, soit de rénovation du garage, soit de déménagement. Le dernier espoir déçu, datant de 2017, visait l’installation dans une aile du Grand Séminaire, rue Sherbrooke Ouest. La protection patrimoniale du bâtiment et de son terrain aurait trop compliqué les travaux.

L’option de l’église permettrait de maintenir l’école en activité dans son quartier pendant les travaux d’aménagement. L’ESBQ forme une centaine d’élèves aux cycles intermédiaire, avancé et supérieur de danse-étude, environ 70 autres au cycle débutant et un millier de personnes pour les loisirs. L’établissement emploie en ce moment 38 professeurs et 28 pianistes accompagnateurs. La formation a cessé le 7 août. Les cours reprendront le 8 septembre.

Sauf erreur, il s’agit de la seule grande école de formation artistique du Québec encore installée dans des lieux inadéquats, en tout cas ne respectant pas les hauts standards internationaux dans son domaine. Tous les autres établissements de formation artistique, les conservatoires de musique et de théâtre ou encore les facultés universitaires et l’Institut national de l’image et du son, occupent des centres pédagogiques conformes aux normes.

On remplit notre mission, les cours se donnent, mais il manque des équipements essentiels

 

« Il faut passer à une autre étape pour notre école, dit le directeur. Il faut nous donner les outils pour aller de l’avant. » Il rappelle que Toronto a investi autour de 100 millions dans l’École nationale de ballet du Canada. « On ne demande pas 100 millions de dollars. Mais avec les chantiers post-COVID, on peut investir dans cette infrastructure et, dans 100 ans, on sera encore fier de notre choix. »

Le garage Trudeau

Le chantier est évalué à entre 35 et 40 millions de dollars, « peut-être 50 millions », ajoute M. Laurent. Une vingtaine de millions serviraient uniquement à restaurer l’église et son grand presbytère, qui nécessitent d’importants travaux de maçonnerie et de remise aux normes des systèmes électriques et de chauffage. Il faut aussi compter avec une toiture partiellement en cuivre.

L’école de danse évalue pouvoir défrayer entre 15 % et 20 % des coûts, soit environ 7 millions de dollars, après la vente de son immeuble actuel. M. Laurent affirme que des promoteurs se renseignent régulièrement sur sa mise en vente.

Incidemment, l’entreprise d’origine appartenait au grand-père du premier ministre canadien Justin Trudeau. La rénovation complète de cet édifice obligerait l’impensable pour l’école, soit l’arrêt de la formation, qui s’y fait à longueur d’année, même l’été.

L’édifice en béton, recouvert de tôle disgracieuse, a longtemps été partagé avec Les Grands Ballets canadiens de Montréal, installés dans du neuf depuis 2017 dans le complexe d’Espace danse, rue de Bleury, près de la Place des Arts. Il faudra de toute manière y faire des travaux d’urgence dans les prochains mois sans amélioration notoire, ne serait-ce que l’ajout d’un monte-charge.

L’entrée des élèves se fait en demi-sous-sol. Les studios, qui présentent un dégagement d’environ 14 pieds de hauteur, sont sécuritaires pour les portés, mais ne respectent pas la norme internationale de 16 pieds. Il manque un ascenseur, une cafétéria, une salle de sport et de thérapie, une bibliothèque adéquate, etc. « On remplit notre mission, les cours se donnent, mais il manque des équipements essentiels », explique la directrice, Anik Bissonnette. Elle souligne que la comparaison avec d’autres grandes écoles du monde (elle cite l’Opéra de Paris…) est pour le moins désavantageuse pour un établissement qui attire des élèves de partout au Québec, du Canada et de l’étranger. « Notre look est terrible », résume le directeur, Alix Laurent.

Photo: Adil Boukind Le Devoir L’ESBQ forme une centaine d’élèves aux cycles intermédiaire, avancé et supérieur de danse-étude, environ 70 autres au cycle débutant et un millier de personnes pour les loisirs.

4000 mètres carrés

Tous les équipements souhaités trouveraient place dans et autour de l’église. Idéalement, la nouvelle école ajouterait une cuisine pour passer de la théorie nutritionnelle à la pratique, une idée de Mme Bissonnette. Il faudrait aussi des logements pour les élèves de l’extérieur de la grande région métropolitaine, actuellement installés dans des familles d’accueil. Cette solution pourrait se matérialiser hors du complexe culturel et culturel.

Le nouveau rêve immobilier est né en octobre 2019, quand l’ESBQ a eu vent de la volonté de rénovation en partenariat de la paroisse. D’autres organismes artistiques pourraient encore se joindre au complexe Saint-Denis. Le programme a en plus le mérite de conserver sur un même axe et tous près les uns des autres les conservatoires de musique et de théâtre de Montréal, l’École nationale de théâtre et l’ESBQ, créant une sorte de cité de la formation artistique dans l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, avec des centaines d’étudiants de très haut niveau.

La firme Beaupré, Michaud et associés, en partie spécialisée dans la transformation d’édifices patrimoniaux, a évalué et entériné la faisabilité du projet pendant le confinement. Les quelque 4000 mètres carrés nécessaires, ce qui représente la surface occupée sur les trois étages de l’ancien garage, seraient comblés en construisant une annexe de quatre étages à l’arrière du presbytère, espace présentement occupé par un stationnement et quelques arbres.

Les esquisses architecturales projettent des volumes, sans plus. N’empêche, la seule vue du grand cube blanc, abritant un studio (installé dans la nef) et une bibliothèque de la danse (placée dans le transept), en jette déjà beaucoup et montre tout le potentiel esthétique de cette mutation artistique. La firme propose aussi un nouveau studio sur le toit du presbytère.

Ce chantier, encore aux étapes préliminaires, s’il se réalise, nécessiterait un concours d’architecture pour affiner ces projections. Bon an mal an, au moins une dizaine d’anciens lieux de culte se réinventent comme centres culturels au Québec. « L’art est un absolu de substitution », dit une célèbre formule.

Le ministère de la Culture et des Communications du Québec écrit au Devoir qu’il a demandé des précisions à l’École sur ses visées pour l’église Saint-Denis. Le ministère du Patrimoine dit qu’il n’a pas encore reçu de demande pour un projet d’infrastructure. Son ministre, Steven Guilbeault, est député de la circonscription où se trouve l’ESBQ, ce qui pourrait ne pas nuire. Il a été impossible d’obtenir un commentaire de l’archevêché.

  

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