Nom d’une chute!

La chute Burroughs près de Stanstead, dans les Cantons-de-l'Est, porte le nom d'un contrefacteur légendaire.
Photo: iStock La chute Burroughs près de Stanstead, dans les Cantons-de-l'Est, porte le nom d'un contrefacteur légendaire.

Cet été, Le Devoir se mouille un peu pour conter des histoires de lacs et de rivières. Aujourd’hui : la chute Burroughs, dans les Cantons-de-l’Est, qui porte le nom d’un des escrocs les plus recherchés des États-Unis du temps de la colonie.

C’est presque nulle part. Une chute oubliée sur la route 143 vers la frontière américaine, d’Ayer’s Cliff vers Stanstead. Un petit barrage d’Hydro-Québec sur la rivière Niger, qu’on appelait la rivière Nigger, ou, plus anciennement encore, Negro River, parce qu’une famille de Noirs libres, la famille Tatton, dit-on, y vivait. On l’a rebaptisée récemment.

La chute en question, Burroughs Falls, dans les Cantons-de-l’Est, a une histoire qui a fait couler beaucoup d’encre en son temps, de ce côté comme de l’autre de la frontière canado-américaine, à l’époque où la région était un Far East où tout était possible pour les nouveaux arrivants. Au XIXe siècle, Stephen Burroughs, qui a donné son nom à la chute, y avait bâti un moulin, mais aussi, selon la légende, une grosse fabrique de faux billets américains, ébranlant du coup les fondements capitalistes de la toute nouvelle république américaine voisine.

«L’escroc colonial»

« Les gens venaient y échanger du bétail contre des faux billets de banque américains », raconte l’historien Jack Little.

Né en 1765 à Hanover, au New Hampshire, Stephen Burroughs aura été à la fois l’un des escrocs les plus recherchés des États-Unis et un protégé du clergé catholique
canadien-français. Son passé douteux était déjà notoire lorsqu’il a franchi la frontière pour s’établir dans la région de Massawippi, où il fut l’un des premiers colons. Faux-monnayeur, il s’était fait, jadis, passer pour un pasteur en subtilisant les sermons de son père. Il avait été faux médecin à bord d’un navire, avait séduit de jeunes étudiantes, et s’était évadé plusieurs fois de prison aux États-Unis. Mais il aurait aussi aidé à fonder l’une des premières bibliothèques publiques américaines au Massachusetts, écrit Michael Peck, dans un texte intitulé Colonial Con Man (« L’escroc colonial ») paru sur le site de critique littéraire américain The Millions. Chose certaine, Stephen Burroughs avait, dès 1798, publié un premier tome de ses extravagants et sulfureux mémoires, devenus immédiatement un best-seller aux États-Unis, et dont le clergé catholique ne pouvait ignorer l’existence.

Installé au Québec, Stephen Burroughs a fini ses jours en odeur de sainteté, converti au catholicisme et protégé par un abbé influent, dans un Québec trop content d’avoir gagné une ouaille au détriment du protestantisme.

L’histoire de Stephen Burroughs est un tel paradoxe qu’elle a inspiré en 2007 à Jack Little, historien originaire des Cantons-de-l’Est et professeur d’histoire aujourd’hui
retraité de l’Université Simon Fraser, en Colombie-Britannique, un texte intitulé « Pécheur américain / saint canadien ? La poursuite des aventures du fameux Stephen Burroughs, 1799-1840 »(notre traduction).

Cet article, paru en 2007 dans le Journal of Early Republic, publié par l’Université de Pennsylvanie, donne un aperçu de la complexité du personnage, qui aurait prétendu, notamment, avoir été simultanément un espion de la Couronne britannique et un sympathisant des patriotes.

« Les Américains étaient à l’époque fascinés par son histoire, dit Jack Little en entrevue. Et il y a eu beaucoup plus d’articles à son sujet aux États-Unis qu’au Canada. »

Le National Museum of American History expose un billet d’un dollar de l’Union Bank de Boston contrefait par Stephen Burroughs, datant de 1807, dans le cadre de son exposition American Entreprise. Et le poète américain Robert Frost a signé une préface de l’une des multiples éditions de l’autobiographie de Burroughs. Comparant celle-ci aux mémoires de Benjamin Franklin, Frost parle au sujet de Burroughs d’une « méchanceté sophistiquée qui scintille », rapporte Ernest B. Furgurson, dans un article du Smithsonian Magazine intitulé « L’histoire divertissante du pire escroc de l’Amérique coloniale » (notre traduction).

Les Cantons-de-l’Est étaient l’endroit idéal pour s’adonner à la contrefaçon, parce qu’ils partagent une longue frontière avec le Vermont et le New Hampshire

 

Au Québec, Burroughs a fait figure de colon entreprenant, construisant un moulin et des routes autour de ce qui est aujourd’hui Burroughs Falls, dans la région de Massawippi, en vertu d’un programme visant à attirer les colons américains au Canada. Malgré ses prétentions de philanthrope, il eut vite maille à partir avec un juge local, le juge Ogden. Le différend finit par le priver de tous ses biens, et ce fut bien malgré lui, argua-t-il devant la cour, qu’il fut « contraint » d’avoir recours à la contrefaçon pour faire vivre sa famille.

« J’en ai fait plus pour la postérité générale des Cantons-de-l’Est que tout autre individu », écrivait Burroughs, cité par Little. Le fait est que, non seulement Burroughs avait érigé un moulin dans la région de Massawippi, mais il avait fait construire une route de 20 miles, permettant aux fermiers d’aller vendre leurs produits.

Il a cependant été prouvé que Stephen Burroughs était impliqué dans la contrefaçon de billets de banque avant son procès contre le juge Ogden.

Endroit idéal pour la contrefaçon

« Les Cantons-de-l’Est étaient l’endroit idéal pour s’adonner à la contrefaçon, parce qu’ils partagent une longue frontière avec le Vermont et le New Hampshire. C’était encore une frontière de colonisation brute, peu soumise au contrôle de l’État, et il n’y avait pas encore de loi canadienne contre la contrefaçon de devises étrangères », écrit Jack Little.

« Lors de la parution de la seconde édition de ses célèbres Mémoires au début des années 1800, Burroughs était désormais devenu un faux-monnayeur de réputation internationale, opérant à partir de ses moulins dans le canton de Stanstead et de sa ferme de Shipton », lit-on sur le site du Réseau du patrimoine anglophone du Québec.

En 1808, le gouvernement du Bas-Canada instaure une loi interdisant la contrefaçon de billets américains. C’est cependant dans le cadre de la guerre de 1812 que Burroughs est une nouvelle fois accusé, cette fois pour avoir incité deux soldats du régiment de Glengarry, dans le Haut-Canada, à déserter.

Incarcéré à Montréal, Burroughs s’évade « avec l’assistance de contacts bien placés défavorables aux intérêts américains », écrit Michael Peck.

Le juge de paix Oliver Barker, à qui Burroughs a fait faux bond une première fois, finit par l’incarcérer à la prison de Trois-Rivières. Selon Jack Little, Barker était à la solde des banques américaines. Mais Burroughs sera finalement acquitté.

C’est à cette époque que l’aventurier de haut vol finit par se ranger. Après avoir été engagé comme professeur à Trois-Rivières, il se convertit, comme l’avaient fait auparavant sa femme et ses filles, à la religion catholique. Sa famille était alors sous l’influence de l’ascétique et aristocratique aumônier des Ursulines de Trois-Rivières, l’abbé Jacques-Ladislas-Joseph de Calonne.

« Les Américains étaient manifestement fascinés par cette transformation radicale dans la vie d’un escroc notoire et d’un faux-monnayeur », écrit Little.

À partir de ce moment-là, sa seule extravagance, qui lui coûta d’ailleurs l’appui inconditionnel de l’Église catholique, fut d’épouser une femme de 19 ans, alors qu’il était quinquagénaire.

Les deux faces d’une monnaie

L’ambiguïté du caractère de Burroughs n’avait pas disparu pour autant. En 1838, une lettre du porte-parole des patriotes, le Dr Edmund Bailey O’Callaghan, adressée à Louis-Joseph Papineau, raconte que Burroughs accompagnait la femme du patriote Edward Banar lors d’une visite faite à O’Callaghan à New York.

« Qu’est-ce que Burroughs faisait à New York ou frayant avec les radicaux alors qu’il défendait au même moment sa loyauté à la Couronne britannique ? Cela demeure un mystère », écrit Little.

Le deuxième tome des Mémoires de Burroughs a été publié en 1838, mais des doutes subsistent quant à l’authenticité de ce texte.

Malgré son passé douteux, l’homme a étonnamment eu droit à deux biographies écrites par des Canadiens français. L’une a été rédigée en 1934 par Aegidius Fauteux, dans le journal La Patrie. La seconde avait été entamée par Maurice O’Bready en 1956. Mais ce projet a avorté avec la remise en question des valeurs religieuses, dans le Québec des années 1960.

« Les biographies produites par les historiens catholiques du Québec durant le XXe siècle ont évité les questions les plus troublantes dans leur tentative de réhabiliter la réputation de Burroughs en tant qu’humble et dévoué serviteur de Dieu », raconte Little.

Jusqu’après sa mort, il semble que l’aventurier converti aura réussi à préserver les deux faces opposées de la monnaie qui lui a permis de gagner sa vie.

  
 

À voir en vidéo