Une maison ancestrale cernée par des tours d’habitation

Cette maison, qui date de l’époque de la Nouvelle-France, a notamment été la propriété, au début du XIX<sup>e</sup> siècle, de Paul Lussier.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Cette maison, qui date de l’époque de la Nouvelle-France, a notamment été la propriété, au début du XIXe siècle, de Paul Lussier.

Une des plus anciennes maisons de Varennes, dont la construction remonte aux environs de 1730, va se retrouver cernée sous peu par huit bâtiments d’au moins trente logements chacun, au nom de l’établissement d’une nouvelle « zone d’urbanisme ». Des propriétaires se plaignent de n’avoir pas été prévenus ni consultés par la municipalité, tout en demandant au ministère de la Culture d’intervenir.

Une des propriétaires de la maison ancienne, Isabelle Rodrigue, est stupéfaite du peu de cas que la municipalité fait d’un des sites les plus anciens de son agglomération. Sa maison, qui date de l’époque de la Nouvelle-France, a notamment été la propriété, au début du XIXe siècle, de Paul Lussier, qui avait racheté le domaine seigneurial. Lussier possédait alors une grande partie des terres de ce qui allait devenir Sainte-Julie.

« Nous avons mis beaucoup d’argent dans cette maison », qui est une des plus vieilles de cette municipalité qui compte parmi les plus anciennes au Canada. « Pourquoi voudrais-je rester là si, soudain, elle devient invisible, cernée par des tours de condos ? »

Au sortir du confinement, fin juin, Isabelle Rodrigue a découvert, tout à fait par hasard, affiché à l’entrée de l’immeuble voisin, un petit avis de démolition. Inquiète, elle vérifie, avec son conjoint, la nature du projet qui doit remplacer l’immeuble en question. Les documents consultés révèlent que le projet s’avère trop important pour que la portion de terrain de cette démolition suffise à le contenir.

La ville de Varennes confirme au Devoir l’existence de deux demandes de démolition et d’un changement de zonage. Le maire de Varennes, Martin Damphouse, explique au Devoir, que le promoteur, Daniel Abandonato, « sans être obligé de le faire », a fait le tour du voisinage et qu’il n’a recueilli aucune manifestation d’opposition à la destruction de bâtiments à vocation industrielle pour les remplacer par des immeubles d’habitations multiples.

Le maire affirme du même souffle que la maison de la Nouvelle-France ne sera pas cernée. Selon lui, il s’agit tout simplement d’urbaniser ce secteur où se trouvait, jusque-là, une entreprise qui dérangeait les voisins avec ses camions. « Entre une entreprise commerciale et cette urbanisation, honnêtement, je ne sais pas ce qui est le pire », dit-il au Devoir. D’ailleurs, répète le maire, « on n’a eu aucun citoyen qui s’est plaint » du projet. « La preuve est qu’il n’y a personne qui a signé le registre », indique-t-il. Il admet toutefois que, si un citoyen voulait « [venir] voir la Ville dans les derniers mois, c’est sûr que ce n’est pas possible. La Ville est fermée ».

Pourquoi voudrais-je rester là si, soudain, elle devient invisible, cernée par des tours de condos ?

 

Les personnes qui désiraient s’opposer au projet, confirme la Ville de Varennes au Devoir, pouvaient au moins assister à la réunion du conseil du 13 juillet. Or cette séance « normalement publique » s’est tenue « à huis clos en raison de la COVID-19 ». Mme Rodrigue a demandé un lien pour assister aux délibérations par Internet. Ce qu’elle n’a jamais obtenu. « J’ai tenté de participer à la séance du conseil municipal pour avoir plus de réponses, cependant elle était tenue à huis clos à cause de la COVID et ils ont refusé de me fournir un lien de type Zoom afin que j’y participe à distance », regrette Isabelle Rodrigue.

Puis, à sa grande surprise, on lui a indiqué que les changements étaient déjà approuvés et qu’elle n’avait qu’à « intervenir avant, vérifier les avis légaux sur leur site [de la Ville] ». Des avis légaux, dit-elle, qui « sont apparus sur Internet la journée où ils me les ont finalement envoyés », soit le 14 juillet. Selon la Ville, les opposants devaient se manifester « au plus tard le 11 juillet ».

Mais selon le maire, tout est normal. « C’est sûr que si les gens ne suivent pas ce qui se passe… On procède de la même façon qu’ailleurs. »

Bien informée ?

Mme Rodrigue travaille dans un bureau de notaire. « Mon père a été notaire 40 ans à Varennes, ma sœur a repris l’étude et j’y travaille depuis plus de 10 ans. » Elle dit être bien au fait des démarches légales. Légalement, dit-elle, les intervenants doivent aviser les propriétaires de résidences contiguës avant des changements de zones cadastrales. Or elle affirme que cela n’a pas été fait dans les règles.

Isabelle Rodrigue indique au Devoir que la municipalité lui a tout au plus finalement répondu qu’elle serait consultée pour le plan d’intégration architecturale. Autrement dit, considère-t-elle, on la met devant un fait accompli, où il ne sera plus question que de déterminer si ces habitations à logements multiples, par leurs matériaux et leurs couleurs, sont « en harmonie avec ma maison ! »

En désespoir de cause, Isabelle Rodrigue s’est adressée au ministère de la Culture et des Communications dans l’espoir de voir sa maison reconnue pour sa valeur patrimoniale. Sa maison n’est pas citée par la municipalité, mais elle figure au nombre de la centaine d’immeubles dont la Ville a constaté l’importance à la suite d’un rapport qu’elle a commandé à la firme Patri-Arch. Au chapitre des quelques rares « bâtiments d’intérêt de la zone rurale » présentés sur le site Internet de la municipalité, on mentionne cette demeure, en soulignant son « esprit français » du début du XVIIIe siècle.

Varennes célébrera bientôt son 350e anniversaire. « C’est dans deux ans seulement », tempère le maire. Martin Damphouse indique dans la foulée que ce n’est pas aux municipalités de protéger des maisons privées anciennes. Il admet d’ailleurs ne pas être au courant que la loi lui permet de le faire. « Ce n’est pas à la Ville d’investir là-dedans », tranche-t-il néanmoins, en affirmant par ailleurs que Varennes est une ville « d’avant-garde en matière de protection du patrimoine ». « On a démoli une maison qu’on va reconstruire à l’identique », donne-t-il en exemple. Combien de demeures sont citées par la Ville ? « C’est une bonne question. Je sais que le gouvernement en a de classées. Il y en a. Mais de là à dire combien sont citées ou classées… »

Varennes compte 21 000 habitants. Le maire a déjà fait l’objet de critiques récentes au sujet du dézonage d’un parc en 2019. Il lui a été reproché, à plusieurs reprises, de ne pas écouter suffisamment la population dans ce dossier. Martin Damphouse s’est aussi retrouvé sur la sellette après avoir été désigné comme le troisième maire parmi les mieux payés du Québec, avec un salaire de plus de 191 000 $ en 2019. « Les gens ont compris » depuis, selon lui, que ces « revenus non négligeables » proviennent de responsabilités accrues obtenues en périphérie de ses fonctions immédiates de maire de Varennes.

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