D’Instagram à la rue, les femmes dénoncent les violences sexuelles

Les manifestants — majoritairement masqués — se sont donné rendez-vous au parc La Fontaine à midi avant d’entamer une marche jusqu’au palais de justice.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les manifestants — majoritairement masqués — se sont donné rendez-vous au parc La Fontaine à midi avant d’entamer une marche jusqu’au palais de justice.

Délaissant Instagram et leur anonymat, c’est en chair et en os que plusieurs femmes, et quelques hommes, ont dénoncé leurs agresseurs dimanche devant des centaines de personnes rassemblées dans le cadre d’une manifestation contre les violences sexuelles, à Montréal.

Devant le palais de justice, elles ont pris une à une la parole au micro pour raconter les agressions sexuelles dont elles ont été victimes, certaines allant jusqu’à nommer leur agresseur. Elles ont ainsi pu exprimer toute leur douleur, leur rage, laissant aller les larmes et les cris trop longtemps réprimés. Des centaines de manifestants assis dans la rue les écoutaient en silence tout en lançant les mots « on te croit », accompagnés de salves d’applaudissements pour encourager les victimes.

Leur agresseur ? Un copain, un oncle, un ami, un collègue ou encore une rencontre d’un soir. Chaque histoire est distincte, mais une phrase revient sur toutes les lèvres : « Il faut que ça change ! »

Plusieurs ont notamment raconté avoir eu l’impression de se heurter à un mur en essayant de porter plainte contre leur agresseur, critiquant le système de justice, qui, selon elles, profite davantage aux agresseurs qu’aux victimes.

« L’enquêteur m’a dit : “si vous étiez mineure, ce serait plus facile ; si vous n’aviez pas bu ce soir-là, ce serait plus facile ; si vous aviez fait des prélèvements à l’hôpital le lendemain, ça aurait aussi été plus facile”. Finalement c’était trop tard pour faire quelque chose […] je n’avais pas assez de preuves et ils étaient deux contre moi », a témoigné une des manifestantes, qui a rassemblé son courage pour raconter publiquement son agression, commise par un homme et une femme il y a deux ans et demi. Elle n’a jamais réussi à obtenir justice et a tenté de guérir de ses blessures par ses propres moyens, en allant en thérapie trois fois par semaine pendant six mois.

Comme elle, plusieurs autres victimes ont dû abandonner leur plainte par manque de preuves, tandis que certaines n’ont même jamais entamé les démarches, ayant depuis longtemps perdu foi envers le système. C’est plutôt vers les réseaux sociaux qu’elles se sont tournées pour obtenir justice. Après #AgressionNonDénoncée en 2014, et #MoiAussi en 2017, une nouvelle vague de dénonciation a déferlé sur les réseaux sociaux — principalement Instagram — dans les dernières semaines. De nombreuses victimes ont raconté, souvent sous le couvert de l’anonymat, les violences sexuelles qu’elles avaient subies. D’autres ont rapporté des gestes ou des remarques qui ne sont pas forcément criminels au sens de la loi, mais qui sont considérés comme entrant dans le spectre de la culture du viol.

« J’ai personnellement connu un dénouement positif dans mes démarches, mais je comprends les victimes qui ne veulent pas passer par le système de justice », explique Kimberley Marin. Cette dernière a dû se tourner vers la Commission des droits de la personne pour obtenir gain de cause, sa première plainte pour agression sexuelle déposée à la police n’ayant pas été retenue. C’est seulement quatre ans après les faits, en avril dernier, qu’elle a finalement obtenu une décision en sa faveur et une compensation financière pour les préjudices subis. « Ça ne m’étonne pas de voir les victimes préférer dénoncer sur les réseaux sociaux. C’est une forme de justice parallèle », poursuit-elle.

Un avis partagé par la députée de Québec solidaire Ruba Ghazal, qui participait aussi au rassemblement. À ses yeux, il est impossible de nier que le système de justice connaît d’importantes limites lorsqu’il s’agit d’aider les victimes. Elle croit toutefois au travail de ses collègues de l’Assemblée nationale, qui ont formé un comité transpartisan dans le but de se questionner sur la façon d’améliorer le système de justice et les ressources d’aide aux victimes. « Les recommandations doivent sortir à l’automne, j’ai espoir qu’elles seront bénéfiques pour améliorer les choses et surtout qu’elles seront appliquées », a-t-elle indiqué.

Pour Mme Ghazal, il est aussi question d’un problème de société. « Tout ce qui est dénoncé n’est pas nécessairement des actes qui peuvent être jugés comme criminels, mais c’est une culture du viol qui existe dans notre société. Et c’est très long à changer. »

Je souhaite qu’on se laisse emporter par une marée de transformations

Prise de conscience

La manifestation de dimanche a justement été organisée pour provoquer une prise de conscience individuelle et collective à ce sujet.

« Il est temps que la société fasse un examen de conscience, on a tous notre part de responsabilité. Le mythe du violeur typique est révolu, la violence est partout autour de nous, dans notre quotidien », a souligné Stéphanie Germain, l’une des organisatrices de l’événement. « Il est temps de faire tomber le statu quo. Le silence et la tolérance envers la culture du viol doivent cesser immédiatement ! »

Plusieurs représentantes d’organismes communautaires se portant à la défense de causes féministes, antiracistes et autochtones ont également pris la parole, avant que les centaines de manifestants rassemblés au parc La Fontaine dès midi ne se mettent en route vers le palais de justice.

« On vous croit tous », a lancé à la foule Marlihan Lopez, une militante engagée auprès de plusieurs organisations communautaires et aussi vice-présidente de la Fédération des femmes du Québec. « Je souhaite qu’on se laisse emporter par une marée de transformations. […] Que cette vague nous amène la guérison et qu’on puisse enfin obtenir des services sécuritaires, accessibles et inclusifs », a-t-elle poursuivi, dénonçant le manque de ressources pour aider les victimes de violences sexuelles, surtout dans les milieux défavorisés.

Dans l’ensemble, la manifestation s’est déroulée dans le calme. Les participants avaient pour la très grande majorité pris la peine de porter un masque. Les discours ont néanmoins été brièvement perturbés quand une voiture arborant un drapeau à l’effigie de Donald Trump est passée en trombe en klaxonnant à côté du parc La Fontaine. Les policiers, présents en grand nombre pour encadrer la manifestation, ont dû intervenir pour éviter une altercation.

Par ailleurs, une autre manifestation s’est tenue dimanche midi à Québec, où une cinquantaine de personnes se sont rassemblées devant l’Assemblée nationale pour dénoncer les violences sexuelles.

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