Double standard pour les victimes?

Solidarité, empathie, compassion, protection d’autrui: c’est ce que recherchent plusieurs femmes dans le mouvement de dénonciation actuel qui déboule sur le Web.
Illustration: Julia GR Solidarité, empathie, compassion, protection d’autrui: c’est ce que recherchent plusieurs femmes dans le mouvement de dénonciation actuel qui déboule sur le Web.

Clouées au pilori sur les réseaux sociaux, des personnalités publiques font amende honorable sur toutes les plateformes, offrant un début de rédemption virtuelle à leurs victimes. Mais quelle rémission pour les victimes d’inconnus au bataillon ? Y a-t-il deux poids, deux mesures pour les victimes ?

Sylvie a vécu une agression sexuelle de la part d’un collègue de travail. Pour s’en tirer, elle a dû quitter son emploi, se taire et rompre tout contact avec son agresseur. Elle ignore s’il a fait depuis d’autres victimes. Ce n’était pas une personnalité connue, une vedette comme toutes celles dont les mea-culpa inondent aujourd’hui les réseaux sociaux, avec promesses de thérapie et de ne plus récidiver.

« J’ai vu la liste sur Facebook [« Dis son nom »], il n’était pas dessus. Malgré les excuses que j’ai eues de sa part à l’époque, je ne peux m’empêcher de me demander s’il a fait vivre à d’autres femmes ce que j’ai vécu. Voir cette liste-là, ça me donne des cauchemars et je n’ai pas envie de le dénoncer. Mais au moins, je me rends compte que je ne suis pas seule », affirme-t-elle.

Solidarité, empathie, compassion, protection d’autrui : c’est ce que recherchent plusieurs femmes dans le mouvement de dénonciation actuel qui déboule sur le Web, mais certaines y trouvent plus leur compte que d’autres, estiment plusieurs observateurs.

« Dénoncer quelqu’un de connu, qui fait ensuite son mea culpa en public, c’est déjà important, c’est un signe qu’il n’a pas l’intention de s’en prendre à d’autres victimes, du moins en apparence. Ça amène de la sympathie. Mais si vous dénoncez votre plombier, à part écrire son nom, l’impact n’est pas le même », convient Rachel Chagnon, professeure au Département de sciences juridiques et membre de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM.

Malgré les critiques qui entourent le dévoilement d’agresseurs ou de harceleurs présumés sur Internet, Rachel Gagnon y voit un indicateur de la méfiance et des ratés qui perdurent dans le système de justice. « Cela expose le manque énorme qui existe en matière de soutien pour les victimes et ce n’est pas le système actuel de justice qui peut répondre à cela », croit-elle.

Or, le soutien et le sentiment de justice sont sûrement plus difficiles à obtenir pour celles qui, isolées, ciblent des agresseurs lambda, non connus du public, qui peuvent beaucoup plus facilement se faufiler entre les mailles du filet, pense cette analyste.

« Notre capacité d’indignation est-elle aussi grande quand il s’agit de personnes non connues ? Dans des entreprises, il y a parfois toute une côte à remonter, une omerta, quand des harceleurs ou agresseurs sont des employés qui jouissent d’une très bonne réputation ou qui ont beaucoup d’influence auprès de la direction. On l’a vu chez Ubisoft, où ça a pris des années avant de sortir en plein jour », croit Rachel Chagnon.

Toutes les victimes n’ont pas affaire à des Maripier Morin, à des Kevin Parent, à des Alex Nevsky, rapides sur la contrition publique, réverbérée sur toutes les plateformes, dans l’espoir de sauvegarder leur carrière et leur image publique. L’avenir dira si leurs victimes décideront d’aller plus loin et de faire appel aux tribunaux malgré ces excuses publicisées sur toutes les tribunes.

Pour d’autres, l’omerta court toujours, comme en témoignent les centaines de femmes du milieu littéraire qui ont aussi dénoncé récemment des comportements d’abus sur des pages privées dans l’espoir de briser la culture du silence qui persiste. Sur un pied d’alerte, l’Union des écrivaines et écrivains québécois et l’Association nationale des éditeurs de livres ont convenu cette semaine d’un « plan d’urgence » pour gérer cet enjeu hautement délicat.

Souvent seules et isolées, les femmes victimes de sombres inconnus demeurent les grandes perdantes de ces vagues de dénonciations. « Il y a des victimes qui ne l’ont pas facile quand vous vous trouvez dans une région et que vous devez faire face seule à tout l’entourage et aux familles des agresseurs qui ont un grand capital de sympathie », signale Rachel Chagnon.

D’ailleurs, la personnalité, l’origine ethnique, l’orientation sexuelle ou même le genre des victimes jouent pour beaucoup dans l’accueil, l’empathie et la crédibilité qui suivent les dénonciations des victimes, croit-elle. À preuve, la très populaire animatrice Maripier Morin, accusée d’agression physique par la chanteuse Safia Nolin, a eu droit à un fort mouvement de solidarité, alors que sa victime a été clouée au pilori par plusieurs commentateurs.

« Quand vous êtes issus de minorités, homosexuels ou trans, la capacité de susciter de l’empathie est différente. Des études démontrent que les chances que les agresseurs aient le bénéfice du doute sont plus grandes si l’agresseur présumé est une belle personne, issue d’un milieu favorisé. Les femmes racisées aux États-Unis ont six ou sept fois moins de chances de voir leur agresseur condamné que les femmes blanches », ajoute la professeure.

Un effet collectif

Selon Louise Langevin, professeure titulaire à la Faculté de droit de l’Université Laval et experte en indemnisation des victimes, même s’il existe toujours deux classes de victimes, les excuses publiques présentées par plusieurs personnalités auront un impact sur toutes les victimes.

« Ces mouvements-là ont des effets plus larges sur toute la population. Des excuses, ça n’efface pas l’ardoise sur le plan juridique pour les agresseurs, ça ne règle pas tous les problèmes. Mais quand des victimes sont crues publiquement, ça aide aussi les autres », pense-t-elle.

« Avec ce mouvement, toutes les victimes se sentent moins seules. Et cela finit par opérer des changements, notamment dans le système de justice et dans les entreprises. Cela a fait bouger beaucoup d’acteurs et de décideurs », renchérit Laura Garnier, chargée de projet au Groupe d’aide et d'information sur le harcèlement sexuel au travail. Elle rappelle que le mouvement #MeToo a entraîné des changements législatifs importants, notamment l’allongement des délais de prescription à 30 ans pour des poursuites au civil et de 90 jours à 2 ans pour déposer une plainte à la Commission des normes du travail.

Ces mouvements-là ont des effets plus larges sur toute la population. Des excuses, ça n’efface pas l’ardoise sur le plan juridique pour les agresseurs, ça ne règle pas tous les problèmes. Mais quand des victimes sont crues publiquement, ça aide aussi les autres.

 

Dans la foulée de cette troisième vague de dénonciations, Mme Garnier affirme que son organisme a été bombardé de demandes d’entreprises souhaitant adopter des plans d’action et des politiques pour encadrer le harcèlement sexuel au travail. « Les employeurs mis au parfum doivent prendre des mesures pour faire cesser le harcèlement. Sinon, tôt ou tard, ça arrivera sur leur bureau. »

Pour les victimes de l’ombre, qui ne veulent ou ne peuvent entreprendre des procédures judiciaires, parce que leur plainte n’a pas été retenue par la police, ou qui trouvent peu de consolation dans les déclarations de personnalités publiques repentantes, Louise Langevin estime qu’il reste toujours la possibilité de porter plainte contre certains ordres ou associations professionnels et de revoir certains outils législatifs pour aider ces victimes. Notamment le régime d’indemnisation des victimes d’actes criminels, qui ne s’applique qu’aux agressions avec voies de fait et exclut les autres formes d’agression ou de harcèlement. « Ce serait déjà beaucoup que les victimes d’autres formes de harcèlement sexuel puissent être considérées. »

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