Deux Autochtones et une alliée

Avoir grandi dans les deux mondes a fait réaliser à Widia Larivière l’ampleur du fossé entre Autochtones et allochtones et la nécessité de bâtir un pont entre les deux.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Avoir grandi dans les deux mondes a fait réaliser à Widia Larivière l’ampleur du fossé entre Autochtones et allochtones et la nécessité de bâtir un pont entre les deux.

Au Québec, les personnes autochtones sont la cible de nombreux préjugés, relevant de mythes plus que de la réalité. À Montréal, trois femmes s’évertuent à briser ces stéréotypes : Nakuset, Widia Larivière et Julie Gauthier.

 

Nakuset défie les statistiques puisqu’elle détient un baccalauréat en sciences humaines appliquées de l’Université Concordia. En effet, le taux de diplomation universitaire des Autochtones âgés de 25 à 64 ans n’atteint que 10,9 %, selon une étude sur les inégalités socio-économiques touchant les Autochtones au Québec réalisée par l’Institut de recherche et d’information socio-économiques (IRIS) en 2019. Son diplôme l’outille pour réaliser sa vocation : servir les causes autochtones et diriger activement le Foyer pour femmes autochtones de Montréal.

 

Les difficultés qu’elle a vécues plus jeune déterminent cependant les projets auxquels elle s’attaque. Ses parents adoptifs dénigrent constamment ses origines cries et lui interdisent tout contact avec sa famille biologique, au moins jusqu’à sa majorité. Profondément affectée par cette épreuve, sa sœur Sonya met fin à ses jours, il y a deux ans environ.

Photo: Marie-Claude Fournier Nakuset a conçu un guide expliquant comment élever un enfant autochtone adopté et l’aider à développer un sentiment de fierté culturelle.

Forte de son expérience et consciente des enjeux auxquels fait face sa communauté, Nakuset ambitionne d’y sensibiliser la population québécoise. Elle conçoit alors un guide expliquant comment élever un enfant autochtone adopté et l’aider à développer un sentiment de fierté culturelle. Par la suite, elle organise une formation préventive avec le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) en 2015. Son but est d’améliorer les relations entre les corps policiers et les Autochtones dans la ville grâce à une meilleure communication et compréhension des réalités. Pour ce faire, le programme se déroule conjointement avec les Casques bleus de Kahnawake, familiarisés avec les méthodes d’enseignement mohawks. 

 

« Je forme des travailleurs sociaux, je forme des policiers, je forme tout le monde... parce que, si j’ai été capable de survivre à tout cela et d’être à ce poste de directrice générale [du Foyer pour femmes autochtones de Montréal], alors j’ai la responsabilité de faire de mon mieux pour apporter des changements. Quand la prochaine génération viendra au refuge, quand elle le quittera, la société sera plus facile pour elle », déclare-t-elle d’un ton assuré. 

Widia Larivière était quant à elle assise sur les bancs d’une école allochtone. Du fait de ses origines anichinabées, elle était parfois la cible de préjugés de la part des élèves et des enseignants. Avoir grandi dans les deux mondes lui a fait réaliser l’ampleur du fossé entre Autochtones et allochtones et la nécessité de bâtir un pont entre les deux.
 

En 2012, elle cofonde le mouvement Idle No More Québec. En 2015, l’organisation Mikana est mise sur les rails. Les objectifs sont clairs : sensibiliser sur l’histoire de peuples autochtones, agir contre le racisme et créer du lien entre Autochtones et allochtones. Ateliers, interventions ou ressources écrites, les moyens déployés sont multiples et s’adressent à tous, comme les milieux scolaires, professionnels et communautaires. À ce titre, le guide Tu n’as pas l’air Autochtone ! Et autres préjugés déconstruit les idées reçues et, décharge par là même, les personnes autochtones de cette tâche. Les bénévoles impliqués dans l’organisme sont des Autochtones de différentes nations du Québec, déterminés à resserrer les relations entre Autochtones et allochtones.
 

« Les gens apprécient d’avoir ces espaces de dialogue avec des personnes autochtones, car ils n’ont pas nécessairement la chance d’en avoir dans leur quotidien. Ils apprennent des choses qu’ils n’ont jamais vues à l’école, ils entendent des points de vue et des expériences qu’ils n’ont jamais entendus », explique Widia Larivière.

 

L’éducation joue un rôle fondamental dans la prise de conscience relative aux enjeux autochtones, qu’elle se fasse par l’entremise d’ateliers, de formations, d’interventions ou encore de la littérature. Quelle place occupe l’école dans ce contexte ? Alors que les enseignants sont tenus de respecter des programmes scolaires prédéfinis, peu de place est laissée aux remises en question, comme le souligne Julie Gauthier, professeure d’anthropologie au collège Ahuntsic.
 

« Le plan de cours est [...] d’une certaine façon néocolonial, donc à mon avis participe à une forme de discrimination systémique dans la bibliographie et les auteurs qu’on fait lire, les textes qu’on donne aux étudiants, le contenu des cours, la façon d’évaluer… ça peut aller très loin », affirme-t-elle.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Julie Gauthier, professeure d’anthropologie au Collège Ahuntsic

Depuis l’automne 2018, elle et Mikana mènent un processus d’autochtonisation au sein de l’établissement destiné aux étudiants, aux enseignants et au personnel. D’une durée de trois ans, il vise à insuffler des savoirs et des savoir-être autochtones par des formations et des ateliers ponctuels. L’un d’entre eux, « Le cercle et la boîte »,  reconsidère l’histoire coloniale du point de vue des populations colonisées tandis qu’un autre, destiné aux enseignants et au personnel, se concentre sur la pédagogie de l’inconfort, en travaillant à partir des désagréments ressentis devant certaines injustices. Leur but est d’encourager les participants à réexaminer progressivement leurs façons de penser ; il s’agit de s’interroger sur les réflexes coloniaux communément admis et ce, dans tous les domaines. La dénomination des équipes sportives du collège est un exemple criant à cet égard. Autrefois appelées « Les Indiens », elles ont changé de nom, et ce sont « Les Aigles » qui prendront leur envol à la rentrée 2020-2021. 

 

« Quand tu comprends que tu peux être un agent de changement et que, pour être un agent de changement, tu dois faire un pas de recul, te rendre humble et vulnérable, te regarder dans le miroir, là tu peux aller très loin», souligne Julie Gauthier.

 

Bien que des situations d’inconfort soient parfois rencontrées telles que l’ignorance, la culpabilité coloniale ou la colère, ces trois femmes remarquent une prise de conscience progressive. Beaucoup de travail reste néanmoins à faire, notamment la mise en œuvre des recommandations des différentes commissions d’enquête, comme le rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées ou le rapport de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec : écoute, réconciliation et progrès. 

Cet article a été réalisé grâce à l’octroi des bourses IVADO Des données pour raconter.