Des familles dénoncent les ratés du programme de parrainage pour réfugiés

Selon des informations obtenues par «Le Devoir», le quota de 100 dossiers réservés aux groupes de 2 à 5 personnes aurait été atteint très rapidement.
Photo: iStock Selon des informations obtenues par «Le Devoir», le quota de 100 dossiers réservés aux groupes de 2 à 5 personnes aurait été atteint très rapidement.

Le milieu du parrainage des réfugiés ne décolère pas depuis quelques jours, le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) ayant commencé à envoyer des lettres de refus de dossiers. Selon des informations obtenues par Le Devoir, le quota de 100 dossiers réservés aux groupes de 2 à 5 personnes aurait été atteint très rapidement, avec les dix premiers messagers venus déposer des demandes lors de l’ouverture officielle du programme en janvier dernier.

Abdul, qui ne révèle pas son vrai nom pour ne pas nuire à ses chances de présenter à nouveau un dossier, a reçu sa lettre de refus le 30 juin. Il n’était pas dans les dix premiers. La réponse, redoutée depuis des mois, a été difficile à avaler pour celui qui espérait parrainer les membres de la famille de sa conjointe, actuellement réfugiés en Turquie. « C’est ma famille, et leur vie est en danger », soutient le parrain, qui se remet à peine des émotions vécues lors de la réception de son refus.

Pour l’avocat en immigration David Berger, qui avait aidé bénévolement des parrains à préparer leur demande, ces gens « honnêtes » qui ont fait la file pendant toute la fin de semaine dans les bureaux du MIFI — ils étaient plus d’une centaine — ont suivi les directives du gouvernement et ont droit à un traitement équitable. « Ce n’était pas le cas. »

C’est ma famille et leur vie est en danger 

 

Manque de clarté

Pour Abdul, le plus frustrant, c’est le manque de clarté de la consigne sur le site du MIFI concernant le nombre de dossiers maximum qu’un coursier pouvait déposer. Résumant l’essence de l’arrêté ministériel, elle indiquait que les demandes devaient obligatoirement être transmises par service de messagerie « à raison d’une demande par envoi. Nonobstant le premier alinéa, un envoi peut contenir plusieurs demandes visant les membres d’une même famille ».

Or, Abdul se souvient encore de la montagne de dossiers que les dix premiers messagers avant lui transportaient. Selon lui, c’est tout le processus de dépôt qui était « corrompu ». « Les messagers ont abusé de nous. Ils facturaient de gros montants pour chaque dossier », dénonce-t-il, disant qu’il a lui-même dû payer son coursier 500 $ ainsi que celui de sa mère qui voulait, quant à elle, parrainer son neveu.

Il dit avoir été témoin de messagers qui « réservaient » des places entre le 1er et le 9e rang. « Tout s’est passé dans les bureaux du MIFI, sous les yeux des agents du ministère », raconte-t-il. Mais le MIFI n’a « absolument rien fait ».

Selon lui, tout se serait même joué après les deux ou trois premiers messagers. Contacté par Le Devoir, le MIFI confirme que le quota des groupes de 2 à 5 personnes « a été atteint très rapidement ».

Certains parrains ayant essuyé un refus auraient pourtant reçu un accusé de réception porteur d’espoir. Valérie Fortin, qui n’a pour l’instant reçu qu’un accusé de réception, s’inquiète de recevoir à son tour une mauvaise nouvelle.

« Le coursier que nous avons utilisé a accepté plusieurs demandes, explique Mme Fortin. Au début, il nous disait accepter seulement 15 demandes, mais finalement il a fini par accepter jusqu’à 30 demandes. »

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Matière à poursuite

Pour l’avocat David Berger, il y a dans tous les ratés du processus matière à poursuivre le gouvernement. « Je pense que c’était déraisonnable [de la part] du gouvernement de permettre à des services de messagers de déposer 50 ou 100 demandes. Il aurait fallu imposer une limite raisonnable. Et quand on regarde l’arrêté ministériel du 22 octobre […], il peut y avoir plus qu’une demande, mais ça doit viser les membres d’une même famille et pas n’importe quelle autre personne. »

Pierre-Luc Bouchard, avocat au Centre des réfugiés de Montréal, est du même avis, ayant soumis une demande de parrainage sous la catégorie « Autres organismes réguliers », dont le quota était de 200 dossiers. Il vient d’apprendre qu’elle a été refusée.

Selon Neal Santamaria, responsable du programme de parrainage privé pour la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes, le programme est laissé « dans un état de semi-coma », alors qu’il était « prometteur ». « C’est le seul programme où les personnes réfugiées qui arrivent au Canada ou au Québec sont prises en charge par la collectivité. »

Le MIFI a rappelé pour sa part qu’il allait revoir le processus, notamment pour réviser le mécanisme de réception des demandes en vue de le « moderniser. »

Avec Lisa-Marie Gervais

1 commentaire
  • Deborah Schoen - Abonnée 4 juillet 2020 20 h 39

    Oui, il faut certainement revoir « les mécanismes de réception de demandes ». Mais le problème plus fondamental est que les limites sur le nombre de réfugiés parrainés sont trop basses. Ce sont les citoyens et les résidents québécois qui prennent responsabilité du soutien financier pendant la première année, et qui mettent beaucoup de temps et de ressources pour permettre les individus parrainés à s’intégrer avec succès dans la société québécoise. Le programme de parrainage privé est un modèle à encourager. Pourquoi tant d’obstacles?