Les proches de Daphné Huard-Boudreault finalement indemnisés

Daphné Huard-Boudreault
Photo: Facebook Daphné Huard-Boudreault

Après trois années « d’une bataille interminable », les parents et la belle-mère de Daphné Huard-Boudreault, tuée en mars 2017, ont finalement été reconnus comme des victimes d’acte criminel par le Tribunal administratif du Québec (TAQ). Ils pourront bénéficier d’une indemnisation qui leur avait été jusqu’alors refusée.

« Ça a été trois années sans pouvoir tourner la page. Trois années à se replonger dans ce drame et à vivre dans la douleur de ce souvenir pour pouvoir expliquer comment le meurtre de Daphné a brisé nos vies et créé des blessures qui ne guériront peut-être jamais », confie en entrevue Éric Boudreault, le père de la victime.

Sa fille avait 18 ans lorsque son ex-partenaire, Anthony Pratte-Lops, l’a tuée de 15 coups de couteau. L’homme, âgé de 22 ans à l’époque, avait fait croire à la jeune femme qu’il avait quitté l’appartement qu’ils partageaient avant leur rupture et qu’elle pouvait passer récupérer ses effets personnels. Il s’était plutôt caché dans le logement situé à Mont-Saint-Hilaire et, tel un prédateur, avait attendu sa conjointe des deux dernières années pour la tuer.

Anéantis et traumatisés par les événements, les parents de la victime, Mélanie Huard et Éric Boudreault, ainsi que la conjointe de celui-ci, Claudine Halde, ont demandé à bénéficier du programme d’indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC) en 2017. Ils ont toutefois essuyé plusieurs refus de l’organisme gouvernemental, qui ne les a jamais reconnus comme des « victimes » du fait qu’ils n’étaient pas présents au moment du meurtre. Ils étaient cependant sur les lieux lorsque la dépouille de Daphné Huard-Boudreault a été transportée en ambulance. Une scène « traumatisante », qui leur a causé un choc psychologique.

Dans sa décision rendue le 10 juin et annoncée dimanche, le TAQ a finalement reconnu que les trois requérants, « par [leur] participation suffisamment étroite, [ont] été blessé[s] à l’occasion de la perpétration du meurtre » de Daphné Huard-Boudreault. Ils sont désormais admissibles au remboursement intégral de leurs frais de thérapie, tant passés qu’à venir. Les pertes de revenu accumulées et à venir — en cas d’arrêt de travail — seront prises en charge. Une rente à vie pour séquelles permanentes leur sera aussi versée au terme du processus thérapeutique.

« Les plaies sont encore vives. Je dors mal, je n’ai jamais récupéré mon sommeil d’antan. Les cauchemars et les flash-back meublent mon quotidien, la peur et l’anxiété ne me quittent pas. Ce combat contre l’IVAC a compliqué mon deuil », a affirmé la mère de la victime, Mélanie Huard, par voie de communiqué dimanche.

« Pendant trois ans, je me suis occupé du dossier, mais ça ne veut pas dire que j’allais bien, au contraire », raconte de son côté M. Boudreault. « J’ai connu plusieurs arrêts de travail, je suis encore médicamenté aujourd’hui. J’ai dû revivre cette journée terrible pendant des mois pour préparer l’audition et raconter ce drame minute par minute », poursuit-il. À ses côtés, sa conjointe, Claudine Halde, insiste aussi sur la douleur que leur a fait vivre tout le processus judiciaire, soulignant que la scène du 22 mars 2017 ne cesse de rejouer dans sa tête depuis leur audition devant le TAQ en mai.

Et si cette longue bataille judiciaire se solde par une victoire, il leur est difficile de s’en réjouir. « Comment je pourrais être content quand tout ça découle du meurtre de ma fille ? C’est impossible », laisse tomber M. Boudreault. Il se dit par contre fier du travail accompli grâce à l’aide de leur avocat, Marc Bellemare. « Mon plus grand souhait, c’est que le résultat de tout ça aide les prochaines victimes et empêche d’autres familles de vivre ce qu’on a vécu. »

Satisfait de la décision, Me Bellemare se dit quant à lui scandalisé par la lourdeur du processus, qu’il compare à un « parcours du combattant ». « C’est complètement inacceptable et inhumain de faire endurer ça à cette clientèle vulnérable, démolie par le crime. »

Il faut dire que l’avocat n’en est pas à son premier dossier en la matière. Cela fait plusieurs années qu’il se bat aux côtés de familles, de proches ou de voisins qui peinent à être reconnus comme victimes d’actes criminels par le système, alors qu’ils ont subi un choc psychologique en ayant été « confrontés à une scène de crime ».

Comment je pourrais être content quand tout ça découle du meurtre de ma fille? C’est impossible.

Il n’en revient pas de devoir recommencer à chaque fois de telles batailles en raison d’une « interprétation trop restrictive de la loi » par les fonctionnaires de l’IVAC qui ignorent les personnes indirectement touchées. « L’IVAC est un système censé soutenir les victimes, mais, en pratique, c’est un système qui est complètement pourri et qui est fait sur mesure pour les décourager », dénonce Me Bellemare.

À son avis, si l’IVAC revoyait ses critères, les victimes obtiendraient plus facilement l’indemnisation à laquelle elles ont droit, et cela permettrait notamment de désengorger le TAQ.

En effet, en plus d’attendre près de six mois une décision de l’IVAC, les victimes doivent ensuite patienter au moins deux ans avant d’obtenir une audience devant le TAQ. De quoi en décourager plus d’un. Éric Boudreault reconnaît d’ailleurs que, sans l’aide de son avocat, il aurait sûrement baissé les bras. « Je comprends les familles qui abandonnent. Elles sont à bout de souffle, elles n’ont pas forcément les ressources pour se battre et elles se retrouvent devant un système qui fait tout pour les décourager. »

Me Bellemare presse la ministre de la Justice, Sonia LeBel, de « faire un ménage en profondeur » au service de l’IVAC. « Il faut que l’IVAC cesse ses mensonges aux victimes, à qui elle répète que pour être considéré comme victime et admissible aux indemnités, il faut être tué ou blessé dans un acte criminel. C’est faux, jugements à l’appui ! » dit-il. L’avocat appelle également la ministre à offrir davantage de ressources au TAQ pour entendre les victimes dans un délai raisonnable.

Déjà en septembre 2016, le bureau du Protecteur du citoyen avait déposé un rapport dévastateur sur l’IVAC, soulignant les longs délais d’attente, les lacunes dans l’information transmise et les difficultés d’accès au régime. La CAQ s’est engagée en campagne électorale à réviser le régime, à corriger ces problèmes. Des actions qui se font toujours attendre.

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4 commentaires
  • Claude Létourneau - Abonné 22 juin 2020 08 h 55

    Maintenant Simon Jolin-Barette...

    C'est à M. Jolin-Barette que devra maintenant s'adresser Me Bellemare... pourra t'il être plus écouté qu'il ne l'était par Mme Lebel...? Désolé de devoir poser cette question !

  • Céline Delorme - Abonnée 22 juin 2020 09 h 18

    réformer le système?

    Mes respects à cette famille souffrante, au moins, cette partie de l'histoire semble terminée.
    Le Devoir nous livre une histoire d'intérêt humain, l'avocat de la famille dénonce un système inhumain, mais notre journal pourrait aussi informer ses lecteurs sur la situation dans les autres provinces, dans les organismes semblables. Comment le Québec peut-il se comparer? Certaines provinces sont-elles des modèles?
    J'ai trouvé ces infos sur le "Criminal victims compensation Board. " d'Ontario, pour ceux qui veulent s'informer. Ce n'est pas simple à comprendre en Ontario non plus, je ne suis pas spécialiste.
    Selon ce qu'écrivent des experts, il s'agit du système juridique le plus compexe et difficile à gérer de tout l'Ontario. On lit qu'une réforme est en cours,en 2019, pour que les dépenses soient consacrées à aider les victimes plutôt que dépensées en frais juridiques. Leur loi établit des limites dans les compensations monétaires, à la différence du Québec, si on comprend bien.
    https://canliiconnects.org/en/commentaries/67503

  • Josée Cantin - Abonné 22 juin 2020 13 h 05

    Un système juridique déficient - Faire reconnaître ses droits, une dure lutte pour toutes les victimes et victimes collatérales d'actes criminels et d'accidents de la route.

    Faut croire que je n'ai pas été chanceuse mais j'ai eu à faire valoir mes droits auprès de l'IVAC et de la SAAQ. Mon constat est le suivant : si tu n'es pas riche, comment faire valoir tes droits. Les avocats spécialisés coûtent une fortune. Les autres, si et seulement si tu as accès à l'aide juridique, ne sont pas nécessairement spécialisés. En plus, si tu n'as pas la chance d'être assez instruit(e) ou éduqué(e) pour te défendre seule, tu n'as aucune chance de faire valoir tes droits.

    Je croyais que madame Payette avait instauré la SAAQ pour régler les problèmes liés aux poursuites contre les assurances. Elle doit se retourner dans sa tombe avec le nombre de cas qui se retrouvent devant le TAQ!

    En plus, les médecins de famille et les médecins spécialistes ne veulent pas perdre leur temps au TAQ pour défendre leur patient contre les fameux experts qu'on t'envoie voir pour discréditer les évaluation de tes médecins. D'ailleurs, ils t'avisent souvent qu'ils ne le feront pas. C'est encore une fois une question d'argent!

    Le système juridique actuel est pour et par les riches. Seule ceux et celles qui ont de l'argent peuvent se défendre correctement. Les autres continuent et continueront de ne pas avoir accès à la justice. D'autant plus qu'il est extrêmement difficile de se représenter soi-même lorsque les séquelles des accidents ou actes criminelles que tu as subis hypothèquent ta vie tant physiquement que psychologiquement.

    C'est un système abérant qui est complètement à revoir! À quand un système universel où chaque personne, peu importe son revenu et son intelligence, est traitée équitablement?

  • Jacques de Guise - Abonné 22 juin 2020 13 h 54

    Pinaillage juridique à faire vomir!!!

    Là, si on veut vraiment prouver aux citoyens québécois que notre système judiciaire vise d’abord à répondre aux besoins de justice de ses citoyens, plutôt que de simplement nourrir et maintenir l’ensemble des prédateurs qui le siphonnent à leur avantage, il est absolument crucial qu’il n’y ait plus jamais une autre affaire comme celle-ci qui se ramasse devant les tribunaux.

    Je sais, il n’y a que nous lecteurs et commentateurs d’actualités (en plus des personnes directement concernées) qui s’indignent de ce dysfonctionnement intolérable. L’appareil judiciaire en est déjà au « Back to business as usual ». Rien ne changera et dans quelques mois, on va pouvoir lire à nouveau une autre affaire semblable et aussi intolérable.

    C’est une honte, car il serait tellement simple d’éviter ce pinaillage juridique à faire vomir. Pourtant si rien ne change c’est sûrement que toute une culture judiciaire (et politique) maintient cette situation. Il faut que les bottines du droit suivent les babines du droit. On adopte une loi pour indemniser les victimes et on met en place un appareil qui lui fait obstacle. C’est donc à juste titre que les citoyens considèrent de plus en plus que la justice n’est qu’un vulgaire discours fumeux et mystificateur.

    Un système qui se respecterait et qui respecterait ses citoyens s’occuperait véritablement de son propre fonctionnement et ne permettrait pas qu’une autre affaire semblable se reproduise. C’est un rendez-vous, à suivre d’ici quelque temps.