La relation d’aide prend désormais plus de place que la répression

Marie-Josée Roy et Antoine Laliberté répondent à un appel dénonçant une situation conflictuelle entre voisins.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Marie-Josée Roy et Antoine Laliberté répondent à un appel dénonçant une situation conflictuelle entre voisins.

Le déconfinement se fait ressentir dans les interventions des policiers après presque trois mois à patrouiller les rues désertes de Longueuil. Entre une chicane de voisins, un enfant égaré et des jeunes soupçonnés de vol, les agents composent aussi avec des tensions ravivées par l’affaire George Floyd aux États-Unis.

Il est environ 18 h 30 : Marie-Josée Roy et Antoine Laliberté commencent leur quart de travail. La police n’y échappe pas : avant d’entrer et de sortir du poste, il faut passer par toutes les étapes de désinfection allant du lavage de mains au nettoyage de chaque pièce de leur équipement. Le duo a permis au Devoir de les suivre durant leurs interventions dans les rues de la Rive-Sud (Montréal). « On n’est pas obligés de porter le masque, alors nous, on a décidé de ne pas le mettre, sauf lorsque ce sont des appels COVID-19 », mentionne l’agente Roy.

Le premier appel entre rapidement. Un homme se trouve inconscient devant un immeuble de « Chez Lise ». « C’est une maison de chambres où les locataires ont des problèmes de santé mentale », explique-t-elle, pendant qu’on file vers l’adresse. Les policiers ont l’habitude de s’y rendre plusieurs fois par semaine, et parfois à plusieurs reprises dans une même journée.

À notre arrivée, l’homme semble s’être endormi devant la porte du bâtiment. Autour de lui, de nombreux outils et un emballage de poulet haché cru, à moitié déballé, jonchent le sol. « As-tu mangé ça ? », demande l’agente Roy. « Euh, non, je ne sais pas », lui répond l’homme dans la cinquantaine. Des ambulanciers arrivent également sur place, mais l’homme refusera d’être transporté à l’hôpital.

À proximité, d’autres chambreurs observent ce qui se passe, l’un d’entre eux a même commencé à filmer la scène. « Ça fait partie du métier maintenant », glisse l’agent Laliberté, une fois l’intervention terminée. « On commence à avoir l’habitude de voir des gens qui n’ont pas du tout rapport avec l’intervention nous filmer. Là, ce n’était pas si pire, ils nous filmaient de loin, mais il y en a qui te mettent presque le téléphone dans le visage, ils te provoquent », raconte-t-il. Au cours de la soirée, les patrouilleurs seront filmés à une autre reprise, au cours des neuf interventions auxquelles assiste Le Devoir.

« Avec ce qui est arrivé aux États-Unis, c’est sûr qu’il y en a qui ont la réplique rapide. Ça nous est arrivé au moins deux fois que des gens y ont fait directement référence », mentionne l’agente Roy. « Je prends toujours la peine de leur rappeler le but de mes interceptions, de discuter parce que des fois, il y en a qui se sentent persécutés, ils pensent que c’est parce qu’ils sont noirs, latinos ou asiatiques, alors que ce n’est pas la couleur de leur peau qui motive une intervention. »

Avec des quartiers de plus en plus multiculturels et davantage de problématiques de santé mentale, les policiers croient qu’il est nécessaire de revoir leur approche. « Il y a des collègues qui ont une approche plus répressive », souligne l’agent Laliberté. Ils estiment avoir un travail à faire et ne vont peut-être pas prendre le temps de discuter avec la personne et c’est legit. C’est une autre façon de travailler », souligne l’agent Laliberté.

« Nous, on va avoir une approche plus humaine. La police, ce n’est plus comme il y a 15 ou 20 ans, on est vraiment de plus en plus en relation d’aide qu’en répression », ajoute sa consœur.

Chicanes de voisins

Vers 20 h 30, les patrouilleurs vont rencontrer un homme qui a téléphoné deux fois au 911 ce soir-là pour signaler que son voisin ne cesse de filmer ses faits et gestes.

« Dès que je sors de ma maison, le monsieur que vous voyez là, il m’insulte et il me filme ; je lui ai dit que c’est interdit de me filmer et il a continué », raconte un homme dans la vingtaine, qui semble d’origine arabe, en pointant un de ses voisins, sur le balcon avant de son logement. À côté de lui, environ cinq autres amis assistent à l’intervention. « Pars la caméra, pars la caméra », entend-on rapidement. Ironiquement, l’un d’eux veut capter des images. « C’est pour montrer vos interventions que vous venez directement vers certaines personnes. C’est quand même un peu du profilage économique et racial », lance le jeune homme au duo qui demeure imperturbable.

Au deuxième étage, les policiers rencontrent ensuite les voisins visés par la plainte. « C’est eux le problème. À partir de 22 h 20 tous les soirs jusqu’à 4 h du matin ils font du bruit et nous empêchent de dormir », explique un des quatre locataires. « Tantôt, il sortait et il a jeté un papier par terre, je lui ai dit de le ramasser et il m’a demandé si je voulais me battre. C’est là que j’ai dit à mon frère de l’enregistrer », poursuit l’autre locataire. « Je ne suis pas raciste, mais eux, ils n’ont aucun respect », laisse-t-il tomber.

Les patrouilleurs partent après avoir expliqué aux deux camps que, s’ils ont des récriminations, c’est davantage leur propriétaire qu’il faudra appeler. « Il nous a dit d’appeler la police », se désole un d’entre eux.

Le duo reprend la route pour un autre appel concernant une chicane entre voisins. « Du tapage nocturne. On parle de bruit de table et de chaises et des enfants qui courent. Le plaignant ne veut pas être rencontré lorsque les policiers seront sur place », lit à voix haute l’agente Roy. « Il a précisé “ce sont des Arabes” », mentionne-t-elle.

« La majorité des interventions qu’on fait, c’est à la suite d’un appel. On n’a pas le choix d’aller cogner aux portes, d’aller faire des vérifications, mais parfois ça peut être perçu comme si on visait [une communauté], mais ce que les gens ne savent pas toujours, c’est que ce sont des voisins qui appellent », explique l’agent Laliberté.

« Et si la personne prend la peine de préciser ça, ça traduit disons la perception du plaignant, mais ce n’est pas la nôtre », rappelle l’agente Roy.

Un genou par terre

La mort de George Floyd, cet Afro-Américain qui a péri lors d’une intervention policière à Minneapolis, a aussi secoué le Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL).

 

Dans les jours suivant ce décès, le chef du SPAL, Fady Dagher, s’est dit prêt à poser un genou au sol, geste symbolique, en appui aux nombreux manifestants qui ont décrié la mort de M. Floyd.

 

Il a souligné les actions mises en place à Longueuil pour à la fois amener un changement de mentalité au sein des troupes policières, mais aussi réussir à réconcilier la perception des citoyens à leur égard.

 

M. Dagher, premier chef de police issu de la diversité — il est Québécois d’origine libanaise —, a notamment instauré le programme Immersion l’hiver dernier. Pendant cinq semaines, 30 patrouilleurs ont été libérés, sans arme et sans uniforme, pour aller à la rencontre de la population, de gens vulnérables, d’organismes communautaires et de diverses communautés culturelles.


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