Les derniers jours de la normalité

«Dès le jeudi 12 mars, quand on a su que le premier ministre allait fermer les écoles, pour moi, très rapidement, ça s’est imposé qu’on pose un geste fort à Montréal» - Valérie Plante
Illustration: Cédric Gagnon «Dès le jeudi 12 mars, quand on a su que le premier ministre allait fermer les écoles, pour moi, très rapidement, ça s’est imposé qu’on pose un geste fort à Montréal» - Valérie Plante

Ils et elles sont ministre, artiste, entrepreneur, médecin, directrice d’école, athlète, policier, mairesse, citoyenne, préposée aux bénéficiaires. Une quinzaine de voix qui racontent aujourd’hui dans une grande histoire orale polyphonique comment elles ont vécu ces jours où, quelque part à la mi-mars, tout a changé. Autant de regards sur un moment charnière de l’Histoire, qui a marqué un avant et un après.

 

1. La vague au loin

Début janvier 2020, le nouveau coronavirus commence à faire des ravages en Chine. Dix jours après la confirmation du premier décès — un client habituel d’un marché de Wuhan —, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) confirme des cas dans plusieurs pays asiatiques, de même qu’aux États-Unis… et aussi sur le bateau de croisière Diamond Princess, qui compte plusieurs Canadiens à son bord.

 


Caroline Quach-Thanh, microbiologiste-infectiologue à l’hôpital Sainte-Justine

« Notre cellule de crise a été réactivée en janvier. La première note que j’ai envoyée concernant le syndrome respiratoire, c’était à la mi-janvier. »

Illustration: Cédric Gagnon

 


François-Philippe Champagne, ministre des Affaires étrangères

« À Wuhan, où il y a eu les premiers cas de rapatriement de Canadiens au début du mois de février, on voyait déjà un niveau de complexité jamais vu dans l’Histoire. D’abord, envoyer un appareil à Wuhan, c’était quelque chose, parce qu’il a fallu négocier des droits d’atterrissage avec la Chine, mais aussi avec le Vietnam, pour y faire escale en route vers Wuhan. Et amener nos ressortissants à l’aéroport pour pouvoir les rapatrier était complexe également. […] Ce qui nous a frappés, c’était le confinement [de Wuhan, imposé le 23 janvier]. C’est une ville plus grosse que New York ou Londres, avec 11 millions d’habitants, et les gens devaient traverser environ 20 points de contrôle avant de se rendre à l’aéroport. […] Là, on commençait vraiment à saisir l’ampleur de la complexité de ce qui s’en venait. »

Illustration: Cédric Gagnon

 


Bill Morneau, ministre fédéral des Finances

« J’étais à Riyad, en Arabie saoudite, avec mes homologues du G20, le 23 février au matin. Nous étions tous ensemble, et j’ai remarqué que le ministre des Finances de l’Italie venait visiblement de recevoir un message difficile. Une demi-heure plus tard, il nous a expliqué qu’on venait de lui rapporter que la COVID-19 causait de gros problèmes au nord de l’Italie. J’étais à côté du gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, et je me souviens qu’on s’est dit que ce n’était vraiment pas ce à quoi on s’attendait. »

Illustration: Cédric Gagnon

 


Roselyn (prénom d’emprunt), préposée aux bénéficiaires au CHSLD privé Herron (jusqu’au 29 mars)

« J’ai entendu parler de la COVID dans les nouvelles quand elle a fait son apparition en Chine. Je n’avais pas peur à ce moment-là. Mais quand l’Italie a été touchée et que tellement de personnes sont mortes, je me suis demandé si elle allait venir au Canada. J’ai commencé à être inquiète. »

 


Eric Girard, ministre québécois des Finances

« Tout le long du mois de janvier et du mois de février, j’ai beaucoup suivi la pandémie par l’économie chinoise. On voyait l’effet sur l’économie chinoise. Mais, comme c’était concentré en Asie, on espérait que l’Amérique du Nord ne serait pas touchée. Mais après, l’Europe a commencé à être touchée. Là, c’était plus inquiétant. […] Il y avait beaucoup de volatilité. Les marchés étaient inquiets. Ils votaient sur l’évolution que l’épidémie allait prendre. »

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François-Philippe Champagne

« Il y a eu le rapatriement, le 20 février, de passagers du fameux bateau de croisière Diamond Princess […] Personnellement, c’est là que j’ai vraiment vu aussi le niveau de contagion rapide de ce virus, qui augmentait rapidement sur le navire. On a vu qu’on devait intervenir auprès des autorités japonaises pour débarquer les gens. […] On avait une cinquantaine de Canadiens dispersés dans environ 25 hôpitaux, civils et militaires, dans un rayon de plus de 300 kilomètres à travers le Japon, à qui on devait venir en aide en respectant toutes sortes de nouvelles règles sanitaires et de distanciation physique avec lesquelles les services consulaires n’avaient jamais été habitués à travailler. »

 


Bill Morneau

« Le 27 février, la Bourse de Toronto a connu une séance très difficile. C’est ce jour-là que j’ai compris que ce serait très difficile, non seulement pour les actionnaires de compagnies, mais aussi pour les citoyens. »

 


Eric Girard

« La veille du budget [le 9 mars], on est allés patiner sur les Plaines. Mon garde du corps a chuté sur la glace. Il n’est pas revenu au travail depuis. Il y avait une tempête à Québec. Il ne faisait vraiment pas beau. On se demandait si c’était une bonne idée d’aller patiner… J’ai grandi à Sainte-Foy, où ce n’est pas un peu de neige qui nous empêche de patiner. Alors, il était hors de question qu’on annule le patin. Mais le marché était quand même en baisse de 8 % cette journée-là. C’était très inquiétant. »

 


2. L’alerte

Le 11 mars 2020, l’OMS déclare l’état de pandémie. Quelque 120 000 personnes sont alors infectées dans plus de 110 pays et territoires. « Nous sommes profondément préoccupés à la fois par les niveaux alarmants de propagation et de gravité et par les niveaux alarmants d’inaction », indique le directeur général de l’OMS. Au Québec, les téléphones des ministres commencent à vibrer.

Sonia LeBel, ministre québécoise de la Justice

« J’ai quitté Québec le mercredi après la période des questions […] J’avais un déplacement prévu dans les Maritimes. Le mercredi, il n’y avait pas d’ordre de non-déplacement. On commençait à faire certains avertissements pour les personnes à l’étranger, puis la semaine de relâche battait son plein : elle venait de finir, donc les gens revenaient. On était dans un mode conscient, mais ce n’était pas aussi aigu. Puis, tout s’est bousculé assez rapidement. J’étais à Halifax. J’ai commencé à voir “poper” sur mon téléphone cellulaire les bannières des médias [sur la pandémie]. »

Illustration: Cédric Gagnon

 


Eric Girard

« Le 11 mars, je suis en Chambre. Je reçois une notification sur mon téléphone. Normalement, je ne regarde jamais mon téléphone en Chambre. Mais j’ai vu que l’OMS avait déclaré que l’épidémie était devenue une pandémie. Là, mon côté rationnel a dit : O.K., ça, ce n’est vraiment pas bon. J’ai compris qu’on n’y échapperait pas et que le retour de la semaine de relâche allait nous causer des problèmes. À partir de la déclaration de la pandémie, j’étais conscient que ça allait vraiment avoir un effet mondial. »

 


Eric Girard

« On avait un souper le soir [du 11 mars] au caucus. Je me sers… et le chef de cabinet de M. Legault me dit : “Donald Trump vient d’interdire aux Européens de venir aux États-Unis. Il a fermé les frontières aux Européens.” Là, je savais que le marché boursier, qui avait eu une mauvaise journée le lundi et le mercredi, allait avoir une très mauvaise nuit. J’ai compris que le monde avait changé. »

 


3. La déferlante

À 11 h 45 le 12 mars 2020, le premier ministre Legault prend la parole du premier point de presse quotidien. « Bonjour tout le monde. Aujourd’hui, tout le Québec doit se mettre en mode d’urgence. » La province compte 13 cas, mais on sait que les « prochaines semaines vont être critiques » (près de 52 000 cas ont été enregistrés depuis). La crise commence — et les Québécois en prennent une première mesure.

Sonia LeBel

« Le décret déclarant l’état d’urgence sanitaire, je l’ai géré à distance. J’ai même manqué une partie de l’appel parce que mon avion a atterri en retard. J’ai fait partie de la conversation sur le premier [décret], celui qui a tout démarré. Le point de départ. Le décret zéro. Une partie à l’aéroport de l’Île-du-Prince-Édouard. Une partie à l’aéroport d’Halifax. »

 


Laurie Robichaud, urgentologue à l’Hôpital général juif

« Je m’en souviens, j’étais allée skier avec mes neveux et nièces. J’ai eu un appel de mes patrons pour rappliquer à l’urgence. Et vite. Je suis allée reconduire mes neveux chez leurs parents. On a eu une réunion à l’hôpital, et là, on a senti la fébrilité s’installer. »

Illustration: Cédric Gagnon

 


Roselyn

« Chez Herron, il n’y avait pas de mesures de précaution particulières. En mars, ils ont accroché des affiches sur les portes et nous ont demandé de laver nos mains plus fréquemment. »

 


Alexandra Streliski, pianiste

« J’étais à Saskatoon pour le gala des Juno — j’étais la première Québécoise à être nommée trois fois après Céline Dion, genre, on finissait sur un bang. Je devais passer à l’émission [de radio] CBC Q, j’avais des entrevues aussi. On était arrivés un peu d’avance. Moi, je l’ai appris dans la chambre d’hôtel le matin. On a entendu une rumeur. C’est un journaliste de Québec qui m’a texté pour me dire qu’il avait ouï dire que le gala des Juno [qui devait avoir lieu le 12 mars] allait être annulé. Il me demandait si j’avais entendu parler de ça. »

Illustration: Cédric Gagnon

 


Christiane Guyonneau, directrice à l’école primaire Sainte-Odile, à Montréal

« Le 12 mars, j’étais à Québec au congrès de l’Association des cadres scolaires. On a eu l’allocution du ministre de l’Éducation le matin. Il a glissé un petit mot au sujet de la pandémie pendant son allocution de 10 minutes. Il a dit qu’il allait peut-être avoir des développements sur le coronavirus. À l’heure du dîner, le président de l’Association est venu nous dire que tous les rassemblements de plus de 250 personnes n’étaient plus permis. Or, on était 600 cadres dans la salle en train de manger. »

 


Caroline Quach-Thanh

« J’ai appris la nouvelle du confinement par l’école de mon garçon, qui est en troisième secondaire. Je n’écoute pas la télé. »

 


Steve Trottier, propriétaire du Gym Chez Trottier à Chambly

« C’est ma blonde qui m’a appris la nouvelle au téléphone. Elle m’a dit : “On va devoir garder le gym fermé demain.” À ce moment-là, il était question que ça ne dure que deux semaines, alors on s’est dit : “Super ! Ça va nous faire une petite pause.” Ça commençait à être plus compliqué depuis quelques jours déjà. Il y a toujours des conquérants à qui rien ne fait peur, mais on sentait les autres clients plus hésitants. On a mis un double cadenas sur la porte et on a fait comme tout le monde : on a regardé M. Legault à la télé, on a écouté les nouvelles et on a pitonné sur l’ordinateur. Puis on a vite réalisé qu’on n’était pas sortis du bois et qu’elle allait être longue et dure à passer, celle-là. »

Illustration: Cédric Gagnon

 


Katerine Savard, nageuse, médaillée olympique

« On revenait tout juste d’un camp d’entraînement en Floride en préparation de la dernière compétition avant les sélections olympiques canadiennes. Le gouvernement a annoncé la fermeture de toutes les piscines au Québec, alors que les autres pourraient continuer de s’entraîner dans les autres provinces. On s’est appelé et on s’est dit : “C’est impossible. Ils ne peuvent pas nous faire ça. Il faut sortir du Québec pour continuer de s’entraîner ailleurs.” Puis, une semaine plus tard, c’est le Canada qui a annoncé qu’il n’enverrait aucun athlète aux Jeux de Tokyo en 2020. Je l’ai appris en même temps que tout le monde, sur Facebook, à 10 heures du soir. »

Illustration: Cédric Gagnon

 


Marie-Josée Roy, patrouilleuse au Service de police de l’agglomération de Longueuil

« On le savait que ça s’en venait, mais disons qu’on a été mis devant le fait à la dernière minute. Parce que ç’a été probablement décidé plus haut, mais nous, les patrouilleurs, on l’a appris vraiment à la dernière minute. »

« On nous a annoncé un changement d’horaire pour éviter qu’on soit en contact. C’était prévisible, on le savait que ça s’en venait. D’habitude, on est en rotation jour/soir/nuit par période de cinq semaines. Là on est tombés sur quatre journées de 12 h, soit jour ou nuit. »

 


Wissam Mansour, citoyenne de Montréal-Nord, membre du C.A. du collectif Hoodstock

« Jusque-là, dans mon milieu de travail et ma communauté de Montréal-Nord, je ne sentais pas l’inquiétude que moi je ressentais. Les gens ne prenaient pas de précautions, il n’y avait pas de changements dans les comportements. Tout continuait comme d’habitude. Mais lorsque le premier ministre a annoncé la fermeture des écoles, on a compris que c’était plus grand que ce qu’on pouvait évaluer. Quand les écoles ferment, les gens ne peuvent plus aller travailler… Ça change tout : on se pose des questions, on commence à avoir peur. »

 


4. Réagir. S’adapter.

Tout bouillonne à la mi-mars. À Ottawa, on décaisse des centaines de milliards de dollars pour aider la population et les entreprises. À Québec, on ferme les écoles, les garderies, les commerces, les cinémas. On décrète l’état d’urgence sanitaire. On impose la distanciation physique — d’abord à un mètre, puis deux. Le réseau de la santé est en alerte. Partout, des hautes sphères du gouvernement jusqu’au petit détaillant, on tente de réagir et de s’ajuster.

Eric Girard

« À la présentation du budget, le 10 mars, on a pris la décision que les gens ne se serviraient pas eux-mêmes au buffet, qu’on ne serrerait pas de mains. Moi, je n’ai serré aucune main au huis clos, au budget. J’ai gardé mes distances. On a suivi les instructions de la Santé publique. La Santé publique avait dit que c’était correct d’avoir l’événement. Mais ç'a été le dernier rassemblement intérieur d’envergure. »

 


Christiane Guyonneau

« On se disait qu’il y avait quelque chose de gros, mais on ne savait pas trop. À la fin du dîner, on est venu nous annoncer que le congrès allait devoir se terminer parce qu’on ne pouvait pas être plus de 250 à se rassembler. Aussitôt, je me suis dit : “Je ne peux pas être à Québec pendant qu’il se passe ça ! Les gens vont avoir besoin de nous.” Je suis repartie à Montréal avec une collègue directrice d’école au secondaire. »

 


André Durocher, inspecteur au Service de police de la Ville de Montréal

« Le SPVM, c’est un service d’urgence. On est habitués à la criminalité… et là, on se retrouve dans une situation de santé publique. Donc, évidemment, il faut être humbles face à ça et le dire. Nous, ces choses-là, on ne connaît pas ça. Dès le départ, on a compris que ça n’allait pas durer deux semaines. Personne ne pouvait en prédire la durée, mais on s’est dit que cette crise-là, elle allait être particulière. On le voyait, c’était mondial. »

Illustration: Cédric Gagnon

 


Valérie Plante, mairesse de Montréal

« Dès le jeudi 12 mars, quand on a su que le premier ministre allait fermer les écoles, pour moi, très rapidement, ça s’est imposé qu’on pose un geste fort à Montréal. Le jour où j’ai fermé les installations sportives, je me souviens qu’au cabinet, on se disait : c’est peut-être trop fort. Mais en même temps, on voyait ce qui se passait en Italie et en Asie. Il vaut mieux être trop prudent. Au pire, on me reprocherait d’avoir été trop vite ou trop fort. »

 


Wissam Mansour

« Montréal-Nord était déjà vulnérable — sur les plans économique et social. On a entamé une conversation avec différents acteurs pour voir comment on pouvait prendre des précautions à l’avance et s’assurer que ça ne dérape pas dans le quartier. Le premier sujet qu’on a couvert, ce fut l’inquiétude par rapport au secteur Nord-Est. On savait que la densité de la population est très élevée, que beaucoup d’immeubles sont insalubres, qu’il y a beaucoup de familles monoparentales et que, donc, les risques de propagation communautaire étaient élevés. »

 


Laurie Robichaud

« On était en préparation, on était affairés à développer des protocoles à l’urgence depuis longtemps. On était prêts. Mais là, la tension a monté d’un cran. […] Je me souviens de mon premier patient COVID à l’urgence, un jeune homme de retour d’Italie qui était essoufflé et présentait des douleurs à la poitrine. J’étais tellement nerveuse, j’avais peur de me contaminer, je peinais à enfiler et à enlever les gants. Il y a eu une grosse adaptation pour s’habituer au port du masque N95 et aux nombreux protocoles à suivre. »

 


Bill Morneau

« Ma première préoccupation était de savoir si nous allions réellement parvenir à livrer cet argent rapidement. L’énorme responsabilité était d’éviter que ces gens perdent leur emploi du jour au lendemain et qu’ils n’aient pas assez d’argent pour payer leur loyer deux semaines plus tard. C’était l’enjeu le plus important et le plus critique pour moi. »

 


Eric Girard

« Au début de la crise, il y a quand même eu un effort de financement à faire. […] Quand tous les gouvernements dans le monde ont la même chose à faire que vous, il faut être agile, habile. En fait, nous, le gouvernement du Québec, on a été les premiers à faire une émission obligataire à long terme au Canada. L’Ontario nous a suivis. On a été les premiers à faire une émission en Europe. L’Ontario nous a suivis. On a ouvert les marchés pour le financement. Ça, ç’a aidé. »

 


Sonia LeBel

« À partir du vendredi 13 mars, on était en gestion de crise “full opératoire” pour justement voir à fermer, à mettre en suspens, les services juridiques. Et moi, j’ai discuté avec mon directeur de cabinet, le sous-ministre, et on me relayait […] les discussions avec la Cour d’appel, la Cour du Québec, les juges, pour voir comment on pouvait [y arriver]. C’était entre deux vols. Chaque fois que je pouvais me reconnecter, je me faisais mettre au courant pour qu’on prenne des décisions. »

 


François-Philippe Champagne

« Jamais dans l’histoire du Canada on n’avait vécu quelque chose d’une telle ampleur et d’une telle complexité. On faisait face à des fermetures de frontières, d’espaces aériens, d’aéroports. On délivrait des laissez-passer comme dans le temps de la guerre, pour que les gens puissent se rendre à l’aéroport. […]

C’était un jeu d’échecs en temps réel. […] J’ai fait de la diplomatie par textos. J’ai dû rompre tous les protocoles diplomatiques parce que j’appelais des ministres dans la nuit, je leur envoyais des textos pour négocier des droits d’atterrissage. »

 


Laurie Robichaud

« On regardait l’Italie et l’Espagne, et tout ce qu’on voulait, c’est de ne pas être comme eux. 24 heures sur 24, on raffinait nos protocoles, quoi faire, comment isoler les patients, développer les zones chaudes et froides, comment revêtir les habillements de protection. »

 


Caroline Quach-Thanh

« On savait qu’on allait être confinés pendant quelques semaines. Ça allait dépendre de la courbe. On ne savait pas combien de temps ça allait durer. On a tous été inquiets, surpris et pris de court par ce qui est arrivé dans les CHSLD. Mais on était hyperpréparés dans les hôpitaux. »

 


Roselyn

« La journée du 29 mars [date de l’intervention du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal], je ne pourrai jamais l’oublier. Je suis redescendu au rez-de-chaussée pour me préparer pour rentrer chez moi. Il n’y avait pas de réceptionniste. Il n’y avait personne dans les bureaux. Il y avait des ambulances. Plusieurs sont partis à l’hôpital. Des employés couraient dans tous les sens. Ils étaient laissés à eux-mêmes. Il n’y avait personne pour nous guider et nous dire ce qui se passait. […] C’était un moment effrayant. »

 


Wissam Mansour

« Dans Montréal-Nord, beaucoup de gens font déjà appel à l’aide alimentaire. Il y a une insécurité qui est là en tout temps. On était inquiets par rapport à ça… Et le nombre de demandes d’aide alimentaire a effectivement explosé et dépassé la capacité des organismes. On a décidé de faire un point central d’aide alimentaire — une seule ligne téléphonique pour tout. »

 


Valérie Plante

[Déclarer l’état d’urgence à Montréal le 27 mars] nous a permis de bouger sur la question des sans-abri et d’installer, à la vitesse grand V, presque une dizaine de centres de jour et de refuges pour donner un abri et nourrir les sans-abri. […] C’est un geste fort, l’état d’urgence. Mais en même temps, c’est très pratico-pratique. Ça nous permet de réquisitionner des lieux et de faire des dépenses qu’on juge pertinentes sans avoir tout le processus du conseil municipal et autres — parce qu’il faut agir rapidement. »

 


Alexandra Streliski

« Je suis partie en Europe tout de suite après [l’annulation des Juno]. J’étais en Saskatchewan, j’ai crissé mon camp en Europe, parce que ma blonde était là et que, non non non, je ne voulais pas être confinée pendant trois mois toute seule chez nous. Je ne le pouvais pas. Je ne pouvais pas passer en un instant d’une vie occupée à plus rien, toute seule chez nous. Ma santé mentale aurait chuté.

Alors, envers et contre tous, j’ai pris l’avion en direction opposée, et il n’y avait pas un chat. Quand j’ai atterri, c’était écrit que le gouvernement canadien demandait à ses ressortissants de revenir au pays ! Fuck ! Mais j’ai fait de la tournée toute l’année, j’habite en partie en Europe et c’est là que j’ai des plans pour enregistrer le prochain disque. Je suis à Rotterdam, aux Pays-Bas. Je n’ai pas bougé depuis. »

 


André Durocher

« On a également eu à prendre la décision de fermer les postes de police au public. Il fallait faire attention à la perception de cette décision-là, parce que le but n’était pas de créer un sentiment d’insécurité parce que le poste de police est fermé. Les policiers restent sur la route. Ce qu’on voulait éviter, ce sont les contacts directs. »

 


Christiane Guyonneau

« Dans l’auto, sur le chemin du retour [de Québec vers Montréal], j’avais des courriels de mon supérieur immédiat qui me disait : “Tenez-vous prêts, vous allez avoir des questionnaires concernant la consigne du 250 personnes. Êtes-vous capables de respecter ça dans vos écoles ?” Mon école est une grosse école primaire. À l’heure où les enfants mangent, on est nombreux. Je me suis mise à questionner la directrice adjointe pour savoir comment on pouvait s’organiser. On devait trouver des solutions. »

 


André Durocher

« Moi, quand la crise du papier de toilette est survenue chez Costco, j’avoue que je ne m’y attendais pas. Quand tu as un magasin grande surface qui est obligé de faire appel au service de police parce que le monde se tiraille pour des rouleaux de papier de toilette, il y a quelque chose d’un peu surréaliste. Il y a des situations auxquelles on ne s’attend pas, bien celle-là en fait partie. »

 


François-Philippe Champagne

« J’ai dû passer un test de dépistage moi-même. On dit que c’est une crise mondiale qui met tout le monde à risque, mais le jour où j’ai passé moi-même le test — il s’est avéré négatif le 20 mars —, ç’a ramené tout ça proche de moi, de ma famille, de mes proches. Autant ça pouvait sembler loin, autant c’était devenu proche. »

 


Alexandra Streliski

« La première chose qui m’est venue à l’esprit, c’est de faire des Facebook live. J’allais mettre de la douceur sur Internet et jouer du piano pour les gens. Ç’a été ça, mon premier réflexe. Dans des moments comme ça, tu te demandes : qu’est-ce que je peux faire d’utile. Et moi, ce que je trouve le plus utile, c’est jouer du piano pour les gens. C’est pour ça que je fais ça dans ma vie. »

 


Bill Morneau

« Il fallait réellement tout faire en même temps. Le premier défi, c’était de s’occuper des gens qui allaient manquer d’argent très rapidement : les 5,7 millions de personnes, parmi les 19 millions de travailleurs, qui n’ont pas d’employeur et qui sont des travailleurs autonomes ou contractuels. Pour ce faire, il fallait travailler au sein de l’appareil gouvernemental pour créer un nouveau programme de toutes pièces qui puisse livrer de l’argent rapidement : la Prestation canadienne d’urgence. Les systèmes gouvernementaux ne sont pas conçus pour livrer de nouvelles prestations en quelques jours ou quelques semaines. Il a fallu s’y atteler 24 heures sur 24. »

 


Sonia LeBel

« La priorité des priorités pour le secteur de la justice, c’était de faire passer dans un arrêté les mesures qui visaient à fermer les palais de justice. J’avais des sélections de jury qui s’en venaient. Ça, c’est des centaines de personnes qui affluent dans un palais de justice. J’avais dans un horizon très court, outre les activités normales, un lot de personnes qui s’en venaient vers les palais de justice. Ça ne marchait plus. »

 


Christiane Guyonneau

« Je me suis rendue à l’école, car je voulais faire le tour pour voir si tout était correct, s’il n’y avait pas une fenêtre ouverte. On avait aussi de la nourriture à l’école, du lait. On ne voulait pas perdre ça. Qu’allait-on faire avec ça ? »

 


Valérie Plante

« Oui, on l’a envisagée [la fermeture des parcs]. On l’a envisagée, mais ce n’est vraiment pas ce que je souhaitais. »

 


Steve Trottier

« Pour le moment, on prépare des choses pour notre page Facebook et on retourne tous les deux jours au gym pour faire un peu d’entretien, s’occuper des poissons, faire couler l’eau dans les douches… Parfois, quand je vois ça, j’ai le goût de pleurer. Je suis un gars qui aime faire rire, mais des fois, c’est juste pas drôle. »

 


5. La nouvelle réalité

« On va être obligés d’apprendre à vivre avec le virus », dit François Legault. L’« étiquette respiratoire » s’impose, les sens uniques dans les magasins aussi. Le plexiglas et le désinfectant connaissent des heures de gloire. Des déficits monstrueux se creusent dans les livres des gouvernements. Tout change — et on se rend compte que le déconfinement ne veut pas dire un retour à la normale…

Marie-Josée Roy

« Notre job est rendue très mentale, il faut ramener beaucoup de gens à l’ordre, mais toujours en gardant en tête qu’ils vivent une période qui peut être difficile, où il y a du stress. Puis, sur le plan personnel, on a des enfants, des conjoints. S’absenter 12 heures par jour pendant quatre jours, c’est beaucoup, surtout qu’on rentre complètement épuisés.

On prend conscience de bien des choses. L’itinérant qui vit grâce à ses cannettes, ben, quand il ne peut plus aller les porter à l’épicerie parce qu’elle n’accepte plus les consignes, alors que lui, c’était son petit revenu, c’était comme ça qu’il s’achetait son pain, nous, il faut pouvoir le diriger à un endroit où il pourra se nourrir. »

 


Laurie Robichaud

« J’ai compris que mon travail ne serait plus le même. Que tout l’aspect social venait de prendre le bord. Je ne pourrais plus aller voir mes patients sur les étages et prendre de leurs nouvelles. Je ne pourrais plus parler aux familles et à mes autres collègues qu’à travers un walkie-talkie et à travers une vitre. En fait, j’ai perdu la moitié de la raison pour laquelle je fais ce travail : voir des sourires, voir la reconnaissance sur les visages. »

 


Steve Trottier

« On pense à une façon de réorganiser le gym. Il ne sera pas possible de respecter les deux mètres de distance même en enlevant des appareils. Il faudrait les entourer de barrières de protection, mais le plexiglas coûte cher. Des rideaux de plastique transparent pourraient peut-être faire l’affaire. On pense aussi obliger les gens à suivre un circuit, avec un temps limite, disons 45 minutes. Personne n’a vraiment besoin de plus de temps que ça. Mais il faudra, à un moment donné, revenir à la vie normale. Sans cela, ça ne sera pas possible. »

 


Katerine Savard

« Aujourd’hui, on n’est même pas sûrs que les Jeux de Tokyo se tiendront l’an prochain, ni comment sera décidé quel athlète aura droit à du financement. Moi, je ne sais pas si j’ai encore envie ou si je serai encore capable d’y aller. Ça dépend des jours. C’est toutes sortes d’émotions qui se mêlent en moi. »

 


Alexandra Streliski

« J’ai perdu des milliers de dollars, mais pas juste moi, mon équipe, mes producteurs, mon booker, les salles. C’est un gros choc financier. On dit toujours que les artistes sont subventionnés, mais on est aussi des entreprises qui génèrent des sous et de l’emploi. Mais j’ai de la chance, mes spectacles vont être reportés, sauf ceux dans les festivals. »

 


Eric Girard

« J’essaie de ralentir le jeu. Souvent on me dit : il faut décider cela. Je suis chez moi, on me dit : “Il faut absolument décider cela demain ! Il faut faire cela ! C’est quoi, ta décision ?” Là, j’appelle le ministre et je lui dis : “S’il faut décider cela tout de suite, la réponse est non. Alors, combien de temps a-t-on vraiment pour prendre cette décision ?” »

 


André Durocher

« Le déconfinement représente un plus gros défi que le confinement, parce que dans le déconfinement, les gens retiennent ce qui fait leur affaire. »

 


Bill Morneau

« On ne peut pas s’empêcher de se demander, dans un premier temps, comment nous allons répondre au défi dans l’immédiat, aujourd’hui, mais aussi comment nous allons répondre à l’énorme défi qui nous attend demain, après-demain et pour la prochaine génération. »

 


 

Édition et mise en forme du récit par Guillaume Bourgault-Côté ; témoignages recueillis par Marco Bélair-Cirino, Guillaume Bourgault-Côté, Jeanne Corriveau, Marie-Eve Cousineau, Éric Desrosiers, Lisa-Marie Gervais, Philippe Papineau, Isabelle Paré, Améli Pineda et Marie Vastel ; illustrations par Cédric Gagnon.


 
7 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 6 juin 2020 08 h 06

    Possible !?!

    « On va être obligés d’apprendre à vivre avec le virus » (François Legault, PM. CAQ)

    Bien sûr que certes, mais on est TANNÉS de vivre de la Distanciation sociale et du Confinement, avec ou sans vaccin !

    De cette situation, le Québec va-t-il regretter les fêtes de la St-Jean ?

    Possible !?! - 6 mai 2020 -

  • François Poitras - Abonné 6 juin 2020 08 h 27

    La photo de Valérie Plante pour coiffer ces extraits choisis est une insulte à l'intelligence. S'il est une personnage politique qui n'a su démontrer le moindre leadership pendant la crise sanitaire, c'est bien la mairesse de Mtl.

    • Jean Richard - Abonné 6 juin 2020 10 h 26

      De quels pouvoirs la mairesse jouissait-elle pour faire preuve de leadership ? La crise a été gérée à Québec, de Québec. Vu de Québec, Montréal est une ville comme les autres. Au prorata de sa population, Laval a été touchée autant que Montréal. Est-ce que le maire de Laval a fait plus que la mairesse de Montréal ? Non ! Les deux avaient à peu près le même niveau de pouvoir, c'est à dire très faible.
      Par ailleurs, il ne faut pas oublier la couverture médiatique des évènements. Chaque jour à 13 heures, les gens ont assisté religieusement à la basse messe des Legault, Arruda et McCann, comme s'il ne se passait rien d'autre. La télévision, média encore très (trop) influent, aura détourné l'attention, d'où l'impression qu'il ne se passait rien ailleurs, d'où l'impression que nos élus montréalais (municipaux, provinciaux et fédéraux) ne faisaient absolument rien.

  • Patrick Dolmaire - Abonné 6 juin 2020 13 h 14

    Et après ...

    Eric Girard, ministre québécois des Finances

    « Tout le long du mois de janvier et du mois de février, j’ai beaucoup suivi la pandémie par l’économie chinoise.» Mais qu'est-ce que notre bon gouvernement a fait pour prévoir et préparer cette crise ... regarder les résultats, est-ce y répondre?

    Et après, avec un peu de recul, si on parlait un peu de l'Allemagne plutôt que la Suède ... On s'aperçoit que finalement c'est (entre autres) l'Allemagne qui a bien géré en associant cette notion trop souvent inconnue ou ignorée des gouvernements, à savoir être prévoyant (b.a.-ba: gouverner c'est prévoir):

    - à la mi janvier 2020, un virologue berlinois met au point un test de dépistage du Covid 19. Il met sa recette sur Internet pour le monde entier (c'est libre). Par la suite l'Allemagne a commencé à produire des tests, et à se préparer (tester, isoler, soigner ... ).

    2 mois plus tard, si on compare le Québec et la France par rapport à l'Allemagne en tenant compte de la population et de la mortalité, on remarque, toutes proportions gardées, qu'il y a eu 4,4 fois plus de morts en France et 5,6 fois plus de morts au Québec. De manière plus concrète, si la France avait agi comme l'Allemagne, 22 345 personnes ne seraient pas mortes. Au Québec, c'est 4 015 sur 4885 personnes qui n'auraient pas dû mourir au 4 juin 2020. Bien sûr ce n'est pas aussi simple, mais les morts sont là, eux!

    Bref tout a bien été ...

    Au 4 juin 2020
    Etat Population Mortalité Mortalité si gestion allemande Sur-mortalité Ratio par rapport à l’Allemagne
    Allemagne 84000000 8600 8600 0 1
    France 65000000 29000 6655 22345 4,4
    Québec 8500000 4885 870 4015 5,6

  • Clermont Domingue - Abonné 6 juin 2020 13 h 20

    Ryad, 23 février...

    Le 23 février, le Ministre des Finances, Bill Morneau était avec le Gouverneur de la Banque du Canada ,Stephen Poloz Ils participaient à la réunion du G 20.
    Ce fut une grande chance pour les Canadiens. Ces deux personnages avaient le pouvoir de virer des milliards dans nos comptes banquaires . Ils l'ont fait rapidement.Cette mesure permet aux Canadiens de passer à travers la crise plus facilement que les autres.

  • Gilles Théberge - Abonné 6 juin 2020 14 h 30

    Franchement c'est un très beau travail. Félicitations à l'équipe du Devoir qui l'a réalisée.

    C'est à peu près tout ce qu'on a vécu à différents point de vue. Nous, nous étions en Europe, au Portugal. Et jusqu'au dernier moment, nous ne pensions pas que c'était grave à ce point. Nous n'avions des informations que par TV5 monde, parce que le Portugais est une langue difficile. Ce sont nos amis au Québec qui nous ont éclairés et qui nous ont aidés à décider du retour.

    Nous sommes revenus le 17 mars. Et nous l'avons décidé le 15...