Les millénariaux, génération sacrifiée

Le bilan sombre pour la génération dite du millénaire s’appuie sur des données montrant que la progression économique se révèle la plus lente à laquelle une génération a été confrontée.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Le bilan sombre pour la génération dite du millénaire s’appuie sur des données montrant que la progression économique se révèle la plus lente à laquelle une génération a été confrontée.

Le virus s’attaque mortellement aux plus vieux. Les plus jeunes, eux, vont en « porter les séquelles économiques le restant de leur vie ».

À cause de la pandémie et de ses effets, les millénariaux, qui sont maintenant âgés de 25 à 39 ans, forment la « génération la plus malchanceuse de l’histoire », du moins selon des données américaines.

C’est le constat que dresse un récent article du Washington Post après avoir analysé des données remontant presque à la fondation de la République. La comparaison se base sur les conditions économiques changeantes d’une génération à l’autre. Les rapprochements que l’on peut faire avec le Canada ou le Québec restent délicats, mais possibles.

Le bilan sombre pour la génération dite du millénaire s’appuie sur des données montrant que la progression économique se révèle la plus lente à laquelle une génération a été confrontée depuis les lendemains de l’Indépendance américaine, au tournant du XIXe siècle. Le classement utilise la croissance du PIB par habitant sur les quinze années suivant l’arrivée à l’âge adulte d’un groupe donné.

Cette hausse a été plus faible pour les millénariaux que pour toute autre génération depuis les Américains nés en 1792. Leur situation (avec environ 27 % de progression sur quinze ans) se révèle même inférieure à celle de la Génération perdue (1883-1900) arrivée à l’âge adulte pendant la Première Guerre mondiale.

La comparaison tient compte des effets de la crise socioéconomique en développement, mais aussi des effets combinés des attaques du 11 septembre 2001 et de la « Grande Récession » mondiale commencée en 2008.

Par contre, elle ne considère pas d’autres facteurs pour juger la « malchance » relative d’une génération. Les chômeurs de la Grande Dépression ou les conscrits des guerres (de Sécession, du Vietnam ou mondiales…) ou tous les indigents sans filet de sécurité sociale des siècles passés avaient assurément leurs propres lots de bien mauvais coups du sort.

Répétons donc la formule traditionnelle : ceteris paribus. Soit « toutes choses étant égales par ailleurs ».

« Les millénariaux porteront ces séquelles économiques le restant de leur vie, sous la forme de revenus inférieurs, d’une richesse moindre et d’étapes différées, comme l’achat d’une maison », écrit le chroniqueur Andrew Van Dam qui a compilé les données.

Un effet de génération

Le constat n’étonne pas le professeur de sociologie Jacques Hamel, de l’Université de Montréal, spécialiste de la jeunesse. « Le portrait est sombre, mais c’est le portrait d’une génération qui entre ou qui s’installe dans la vie active en étant lourdement affectée par ce qui se passe. Ses membres ne sont pas sur le marché du travail depuis longtemps. Ils sont frappés par le chômage, la précarité, la flexibilité. Il n’y a donc rien d’étonnant de ce point de vue. »

Le sociologue québécois lie aussi cette situation à ce que sa discipline considère comme une différence d’âge en train de se muer en effet de génération. En d’autres mots, il peut sembler normal pour un jeune de 25 ans entrant sur le marché du travail de se retrouver dans une position précaire par rapport à un employé de 35 ou de 45 ans. Toutefois, maintenant, cet « effet d’âge » semble se cristalliser, de sorte qu’au bout de dix ou de vingt ans, la condition du même employé reste marquée par les mêmes conditions désavantagées, ou presque. Pigiste un jour…

Les millénariaux porteront ces séquelles économiques le restant de leur vie, sous la forme de revenus inférieurs, d’une richesse moindre et d’étapes différées, comme l’achat d’une maison

Jacques Hamel rappelle aussi que la réalité de l’emploi se transforme profondément depuis le milieu des années 1970. « Il ne faut pas s’étonner de la vulnérabilité sur le marché du travail, puisque c’est le cas depuis ce qu’on a appelé la crise du pétrole, dit-il. Le travail salarié, l’emploi régulier, du lundi au vendredi, de 9 h à 17 h, avec sécurité d’emploi, des vacances annuelles et une retraite, a commencé à s’effriter à ce moment-là. Les jeunes qui entrent maintenant sur le marché du travail sont tributaires de ces changements qui ont conduit à des emplois flexibles, précaires, une tendance accentuée avec la déréglementation des États à partir des années 1980 et la droite politique à la Reagan. »

Les jeunes eux-mêmes ne sont d’ailleurs plus ce qu’ils étaient. La sociologie des âges de la vie, développée par le chercheur français Olivier Galland, trace les contours d’une définition sociale de la jeunesse en établissant quatre critères pour la sortie de cet état. Disons que pour entrer dans la vie adulte, en gros, il faut terminer ses études, occuper un emploi stable, quitter le nid familial et former un couple assez soudé pour envisager d’avoir un enfant.

À l’évidence, là encore, les seuils se brouillent et s’embrouillent. La jeunesse s’étire depuis des décennies. « Les jeunes, aujourd’hui, ne franchissent plus successivement les quatre étapes de Galland et il y a même des exemples de réversibilité », résume le professeur Hamel. Une étude de Statistique Canada datant de 2016 montrait déjà que 42 % des jeunes adultes de 20 à 29 ans habitaient encore chez leurs parents en 2011 par rapport à 27 % en 1981. Ces Tanguy malgré eux subissaient l’effet combiné des prix exorbitants des logements et des retombées négatives de la récession de 2008.

2000 milliards de dette étudiante

De plus, le rapport au travail n’est plus le même. Ni le rapport aux instances collectives, comme les syndicats. Pour les plus jeunes, l’accomplissement de soi et le centre de la vie se trouvent souvent ailleurs.

« Pour ma génération, dit le professeur bientôt à la retraite, on prenait sa place dans la société par son emploi. Du fait que l’emploi est plus précaire, ce n’est plus par cette activité que les jeunes prennent pied dans la société. »

Cela dit, la comparaison entre la situation aux États-Unis et au Québec a ses limites, et elles sont majeures. Évidemment, les différences de classes ou de genre jouent aussi chez nous, et les personnes racisées demeurent encore plus discriminées.

Par contre, les frais de scolarité n’ont rien à voir ici et le slogan de la Révolution tranquille disant « Qui s’instruit s’enrichit » reste globalement valable, alors que l’endettement des étudiants aux États-Unis dépasse les 2000 milliards de dollars canadiens.

De même, le régime public d’assurance maladie et médicaments protège également tout un chacun chez nous, mais pas aux États-Unis.

« Je suis plus optimiste que dans le texte du Washington Post pour la suite des choses, ici, après la crise du coronavirus du point de vue du marché du travail, conclut le professeur. Il y aura peut-être un retour à l’État-providence. L’État va créer des emplois dans le domaine de la santé. Je pense aussi que les partis politiques ne pourront plus faire miroiter des baisses d’impôt et la réduction de la taille de l’État puisque l’on constate bien les méfaits de ces choix. Ce n’est pas pour rien que les libéraux sont disparus de la carte, au Québec. La transformation à venir pourrait donc être profitable aux millénariaux et à la génération suivante. »

 

Boomers et Zoomers, Y et Z, ici et là

La division générationnelle reste une spécialité (pour ne pas dire une obsession) de l’analyse sociopolitique et journalistique aux États-Unis. Les générations successives y portent toutes des noms généralement admis.

L’article du Washington Post sur la génération sacrifiée en compare une dizaine, allant de la transcendantale (ses membres sont nés entre 1792 et 1821) à celle des millénariaux (ou Y) (1981-1996), en passant par la génération X (1965-1980), les baby-boomers (1946-1964) ou la génération silencieuse (1925-1945). Dans cette classification, les plus vieux millénariaux frôlent donc la quarantaine. Les plus jeunes sont dans la mi-vingtaine. Tous, qu’ils aient 25 ou 39 ans, ont vécu (parfois en très bas âge) les attentats du 11 septembre et la « Grande Récession » de 2008. Leur taux de chômage est passé à 18 % aux États-Unis en avril et à environ 16 % au Québec (pour les 25-44 ans).

« Il y a d’autres divisions possibles, fait remarquer le professeur Jacques Hamel, de l’Université de Montréal. Le premier problème, c’est de savoir de qui on parle exactement. Le marketing et la publicité font apparaître une nouvelle génération tous les six mois. Dans ma discipline, une génération, c’est au moins une tranche de vingt ans après la procréation, parfois vingt-cinq. »

Dans le large groupe des millénariaux américains, 16 % des emplois ont disparu en mars et en avril, le nombre augmentant pour les plus jeunes des Y. Cette génération, qui était devenue la plus populeuse sur le marché du travail en 2019, a maintenant régressé en deuxième position, derrière les X.

Les Zoomers (ceux de la génération Z qui ont entre 15 et 24 ans) ont souffert davantage encore, subissant une perte du tiers de leurs emplois en mars et en avril 2020. Cependant, en terme absolu, au total, ils ont moins perdu d’emplois, par ailleurs souvent moins significatifs, à 18 ans qu’à 38.

Et ici ? Les données de chômage de Statistique Canada pour la situation courante vont dans le même sens. Au Québec, le taux de chômage moyen de la population active (15 ans et plus) est passé de 5,1 % en février à 8,8 % en mars, puis à 18,2 % en avril. Le taux de chômage des plus jeunes millénariaux (25-29 ans) est passé de 6,5 % en février à 18,8 % en avril ; de 3,4 % à 17,1 % pour les 30-34 ans et de 4,6 % à 14,3 % pour les plus vieux du groupe (35-39 ans). Ici aussi, les Z peinent plus. Les 15-24 ans affichaient un taux de chômage de 7,3 % avant la crise. Le nombre a gonflé à plus du tiers (35 %) en avril. Ici encore, il faut nuancer en considérant le genre de travail occupé, souvent des « jobines » à temps partiel, tout en continuant les études.


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