Vibrant hommage rendu à George Floyd

Les chants gospels en provenance de l’église de la North Central University de Minneapolis sortaient des gros haut-parleurs installés sur le toit d’un bâtiment administratif juste à côté. Et la femme dansait, seule, au milieu du terrain de football et de soccer de l’institution. Estivalement habillée. Masquée. Mais un peu comme dans une transe.

« Love ». C’est le nom qu’elle s’est donné, incapable de répondre à plus de questions, car visiblement trop submergée par les émotions. Ou peut-être la folie. « Je suis eux. Je suis tout », a-t-elle réussi à ajouter, avant de reprendre ses mouvements ondulants, au son des chants religieux qui venaient d’ouvrir le service commémoratif tenu dans la ville pour George Floyd, jeudi après-midi.

L’homme de 46 ans a perdu la vie, le 25 mai dernier, lors d’une interpellation mue par la violence ordinaire du service de police de la ville. Un genou posé trop fort sur son cou a mis un terme abrupt à son existence, soustrait le papa à une petite fille de 6 ans, et enflammé le pays, où, d’un bout à l’autre, depuis plus d’une semaine, des milliers de personnes se sont rassemblées pour hurler : assez !

Jeudi, sa famille était là pour lui témoigner un premier dernier hommage, dans la ville où il a « été assassiné par l’État », a dit le révérend Al Sharpton, figure forte du mouvement des droits civiques américains et orateur remarqué de cette cérémonie. Au même moment, un service religieux était tenu à Raeford en Caroline du Nord où la victime est née. Dimanche, c’est à Houston, Texas, que les larmes et la colère vont se déplacer, une ultime fois. Il y vivait juste avant de débarquer au Minnesota. C’est là qu’il va être enterré. Mais pas oublié.

Il faut des réformes, la paix, l’égalité

« George Floyd n’est pas qu’une victime d’abus de la police parmi d’autres, a reconnu Sidresah Floyd — aucun lien de parenté — rencontrée aux abords de l’église où des centaines de personnes se sont massées jeudi après-midi pour écouter de loin ce qui semblait les toucher de près. Jamais la mort d’un Afro-Américain sous les mains de la police n’avait fait émerger un mouvement aussi fort, n’avait fait s’unir un pays tout entier pour dénoncer ces abus. »

Aux États-Unis aujourd’hui, un mort unit et un vivant divise, à en croire le général James Mattis, ex-secrétaire à la Défense des États-Unis qui, la veille, a porté un coup dur à la présidence américaine. En 650 mots publiés dans The Atlantic. « Donald Trump est le premier président dans ma vie qui n’essaie pas d’unir le peuple américain et ne prétend même pas essayer le faire, a-t-il écrit. Au lieu de ça, il cherche à nous diviser. »

« Nous devons rejeter et tenir pour responsables ceux qui sont au pouvoir et qui se moquent de notre Constitution », a-t-il ajouté.

 

Dans l’église de l’Université, Al Sharpton, avait une indignation un peu plus à fleur de peau, en invitant l’assistance masquée et distancée selon les nouvelles règles en vigueur, à « ne pas s’asseoir en agissant comme si [elle avait] des funérailles à l’horaire », a-t-il dit. Le gouverneur Tim Walz et la sénatrice Amy Klobuchar du Minnesota l’ont entendu. Ils étaient là. Tout comme l’acteur Kevin Hart, le rappeur Master P. et Martin Luther King III, fils de l’icône de ce combat toujours en cours.

« [George Floyd] est décédé parce qu’il n’y a pas eu de changement de comportement enseigné dans ce pays, pour comprendre que si vous commettez un crime, peu importe que vous portiez un jean bleu ou un uniforme bleu, vous devez payer pour le crime que vous avez commis. »

Plus tôt, Philonise Floyd avait pris la parole pour raconter son frère, un autre Américain extirpé de sa banalité universelle par le racisme systémique. Il s’est souvenu de leur enfance, des jeux vidéo, des jeux de ballon, de leurs danses avec leur mère, et du bonheur qu’ils avaient à cuisiner tous ensemble. Comme pour conjurer un instant la déshumanisation qui, en faisant disparaître son frère, justifiait finalement sa présence au micro.

« Partout où on allait, vous voyez, les gens s’accrochaient à lui », a-t-il dit. « Ils voulaient tous être avec lui. George, il était comme un général. Il sortait et tout le monde voulait le saluer, voulait s’amuser avec lui, […], parce que quand vous parliez avec George, vous vous sentiez comme si vous étiez le président. »

 

Atwood Cocker, lui, ne rêve pas d’être président, mais demande juste à avoir les mêmes droits que tout le monde, rien de plus. C’est ce qu’il a dit, marchant vers l’église. Il vit depuis 40 ans à Minneapolis. Il voulait voir « cet énorme rassemblement pour George Floyd et rendre hommage à cet homme qui ne méritait pas de mourir », a-t-il dit.

« Nous avons dans cette ville la pire police de tout le pays, a-t-il ajouté, raciste et violente. Il faut que ça s’arrête. Maintenant. Avec ce corps policier, c’est « tuer et servir », pas « protéger et servir ».

La mort de George Floyd, il aimerait la voir comme un point tournant dans la lutte qui cherche à extirper depuis plusieurs décennies les Afro-Américains d’une condition ancrée dans l’exploitation, le mépris et dans 400 ans d’histoire. Mais il utilise le verbe « espérer » pour le dire.

« Ce point d’inflexion, on aurait dû l’atteindre depuis longtemps, renchérit Ashar Kambrough, jeune trentaine, noir, tatoué, confiant, rencontré à la fin du service commémoratif. Sa copine le filme pendant qu’il répond. Peut-être pour mettre sur Tik Tok.

« Nous n’aurions pas dû collectivement nous rendre jusque-là. La suite doit changer de trame narrative. Il faut des réformes, la paix, l’égalité, l’accès à la richesse et aux mêmes possibilités pour tous, que l’on soit jeune, vieux, blanc, noir. Sans distinction. Tout le monde sur le même chemin. »

À l’intérieur de l’église, Al Sharpton venait tout juste de forcer un silence de 8 minutes et 43 secondes pour penser à la mort de George Floyd, oui, mais également à la manière de lui donner un sens pour cesser de repousser les actions pour rendre les États-Unis meilleurs. C’est qu’il a dit en substance. 8 minutes et 43 secondes, soit la durée de la contention sous le poids de trois policiers — le quatrième observait la scène sans broncher — qui lui a été fatale à « Big Floyd », comme ses amis l’appelaient.

« Enlevez votre genou de notre cou », a lancé Al Sharpton avec force, pour appeler à la fin de ce traitement inéquitable, des contraintes et de l’humiliation des Afro-Américains. « Nous ne demandons pas de faveur, simplement, que vous cessiez de vous asseoir sur nous pour nous laisser enfin être qui nous sommes. »


Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat- Le Devoir.

Parole de citoyens «Il est temps de se rapprocher»

Kalin Jackson. 35 ans. Fonctionnaire municipale à Minneapolis

Sur son t-shirt, il était écrit « We can’t breathe », « Nous ne pouvons pas respirer. » Une référence à l’appel à l’aide lancé au « je » par George Floyd lorsque le 25 mai dernier, le genou d’un policier blanc a mis fin à ses jours. Elle marchait avec son amie, une femme blanche, et son bébé qu’elle lui a confié le temps de parler.

« Je suis là pour rendre hommage à George Floyd », a-t-elle dit. C’était jeudi après-midi, pas très loin du service commémoratif organisé pour sa famille dans une église de Minneapolis. « Il est temps de se rapprocher, pour apprivoiser sa mort ». Et appréhender le changement que désormais ce crime commande.

« Il y a tellement d’hommes noirs morts qui sont morts tués par la police, a-t-elle ajouté. Il y a eu des manifestations, il y a eu des émeutes, comme lors de l’assassinat de Michael Brown à Ferguson ». C’était en 2014. Au Missouri. « Mais jamais un tel crime n’a eu autant d’écho, nationalement, mais aussi mondialement. Nous n’avons jamais vu d’autres pays se montrer solidaires comme ils le font actuellement pour dénoncer l’assassinat d’un Afro-Américain tué par la police. Vivre ça aujourd’hui, observer cette unité pour dénoncer cet autre abus est dans les circonstances une rare chose qui me réjouit. »

Depuis une semaine, elle dit être passée par toute une gamme d’émotions : « la douleur, la tristesse, la colère, la frustration… Je ne connaissais pas George Floyd personnellement, mais je connais beaucoup d’autres Georges Floyd que la police a tués ou a maltraités. J’ai moi aussi été humiliée par la police. C’est quelque chose de commun. Et ça ne devrait plus l’être. C’est pour cela que les gens se réunissent aujourd’hui, pour prendre conscience de ce drame, de ses racines, peu importe leur couleur et leur classe sociale. Et c’est fantastique de pouvoir être là pour en témoigner. »

  

 
1 commentaire
  • Bernard Charron - Abonné 5 juin 2020 06 h 38

    Compassion

    Cet homme n est pas mort en vain,
    Il est un catalyseur de changement et le premier motif de la défaite électorale de Trump le désaxe