Quand la police prend les médias pour cible

Les images de la mort de George Floyd aux mains d’un policier de Minneapolis, captées sur caméra et ensuite diffusées à tout vent par les grands médias, ébranlent depuis quelques jours des États-Unis fragilisés par des questions raciales. Mais si les tensions entre les forces de l’ordre et les représentants de la presse sont affaires courantes, les manifestations qui se tiennent depuis quelques jours dans plusieurs villes du pays ont toutefois été le théâtre d’un nombre inquiétant d’attaques contre des journalistes. Selon plusieurs observateurs, ce climat délétère se nourrit des propos du président Trump contre la presse, mais s’explique aussi par une certaine militarisation de la police et par une « frustration » des forces de l’ordre face à des images qui les écorchent.

Les chiffres sont tristement impressionnants. Le site non partisan US Press Freedom Tracker a souligné mardi sur son compte Twitter qu’il avait répertorié 192 cas de violations de la liberté de presse. Du lot, on compte plus de 30 arrestations, 108 agressions par des policiers et 30 cas où on a endommagé de l’équipement ou des salles de nouvelles. L’organisme reçoit en temps normal de 100 à 150 cas à analyser en une année complète.

De grandes plateformes en ligne traitant de journalisme, comme le Columbia Journalism Review (CJR) et le NiemenLab, ont souligné la situation en plus de recenser et de raconter l’histoire de plusieurs représentants de la presse. À commencer par l’équipe de CNN, menée par le journaliste Omar Jimenez, qui a été arrêté en direct à la télévision vendredi.

À Minneapolis seulement, raconte le CJR, au moins une douzaine de reporters ont subi une forme de violence en date de lundi. C’est le cas de la photographe pigiste Linda Tirado, qui a perdu un œil après avoir été frappée par ce qu’elle croit être une balle de caoutchouc provenant de la police. À Louisville, au Kentucky, la journaliste Kaitlin Rust de la station affiliée à NBC dit avoir reçu des cartouches lacrymogènes. Les images montrent même un policier recharger son arme et tirer à nouveau sur l’équipe télé.

La nuit de mardi n’a pas été plus tranquille pour les représentants de la presse, de nombreux autres cas, dont à Seattle et même en Australie, ayant été diffusés sur Twitter. À Minneapolis encore, le photographe Philip Montgomery a par exemple reçu un tir de balle de plastique en provenance de la police, et s’est même fait crever les pneus de son véhicule.

Violences contre la presse

Les cas potentiellement anecdotiques sont devenus une tendance claire, estime le Comité de protection des journalistes (CPJ), qui déjà samedi demandait aux autorités locales d’« ordonner à leurs forces de police de ne pas prendre des journalistes pour cible ».

En entrevue en français au Devoir mardi, la porte-parole de l’organisme, Courtney Radsch, racontait n’avoir « jamais vu cette échelle de violence contre la presse ici aux États-Unis. […] Ça me surprend que les policiers attaquent les journalistes même s’ils sont filmés, en direct. Il semble que ça ne les dissuade pas, même quand la presse s’identifie comme telle ».

Prudent de métier, l’avocat Jean-Paul Jassy, un des importants plaideurs de Los Angeles et spécialiste des médias, affirme que « chaque occurrence a ses propres explications », mais qu’on ne peut ignorer la peur des agents d’être « pris sur le fait » sur caméra ainsi que « la frustration envers cette visibilité » potentielle. Selon M Jassy, on ne peut pas non plus ignorer l’impact « des vils messages du président Trump voulant que la presse fût “l’ennemi du peuple” ».

Selon l’avocat, « il est probable que certains policiers sentent à tout le moins une “permission” implicite de cibler les médias » en raison de la rhétorique présidentielle.

Cette rhétorique, note le CPJ, contamine aussi d’autres leaders politiques américains, « qui utilisent aussi l’étiquette de fake news », note Mme Radsch.

Pour la professeure de justice criminelle au St. Francis College de Brooklyn Nickie Phillips, la problématique des journalistes ciblés par la police « se construit comme étant quelque chose d’important depuis quelques années, mais qui s’est cristallisé en raison des nombreuses manifestations qui ont suivi la tragédie de George Floyd ».

L’image de la police

Pour Mme Phillips, le lien entre la police et les médias est pourtant « symbiotique ». « La légitimité des forces de l’ordre est largement déterminée par une lutte de pouvoir historique en constante évolution à propos de son image, et les médias jouent un rôle central dans le façonnement de cette image et dans la perception du public à leur égard. »

Ce lien s’est atténué avec les années avec l’utilisation par la police des réseaux sociaux, par exemple, note Mme Phillips, mais ce qui a pu leur permettre d’embellir leur aura les rattrape aussi en temps de crise, alors que peuvent être diffusées « des myriades d’exemples de policiers utilisant la force ».

Les chercheurs dans le domaine ont noté dans les dernières années ce qu’ils appellent « une guerre aux caméras ». « Mais alors qu’ils ciblaient davantage les témoins ou les documentaristes, il y a maintenant des inquiétudes à voir les policiers s’attaquer aux journalistes issus des grands médias. »

Courtney Radsch, du CPJ, propose aussi une autre piste de réflexion : la militarisation grandissante de la police, et ce, depuis les guerres en Afghanistan et en Iran.

« Il y a un pipeline partant des militaires et allant jusqu’aux polices locales. Dans les tactiques comme le kettling [l’encerclement], le type de matériel et d’armes utilisés, et même dans le personnel », note-t-elle, estimant que d’anciens soldats sont engagés dans la police. « Avec cette militarisation, les dangers que les manifestations posent déjà et l’ajout des rhétoriques contre la presse, ça crée une situation explosive. »

Jean-Paul Jassy rappelle que les journalistes doivent toujours avoir leur accréditation sur eux, décrire avec respect ce qu’ils sont en train de faire et, dans le doute, suivre les ordres de la police pour leur propre sécurité. « Et ensuite rapporter rapidement les méconduites policières à un officier supérieur et envisager les poursuites judiciaires si c’est approprié et nécessaire. »

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