Le racisme des autres ne saurait masquer le nôtre

Un manifestant à Colombus, en Ohio, lundi soir
Photo: Seth Herald Agence France-Presse Un manifestant à Colombus, en Ohio, lundi soir

Une faute ne peut en excuser une autre. Alors, à quoi bon comparer les États-Unis au Canada, et vice-versa, même et surtout pour le pire ? À quoi bon se dire que le très vilain voisin se comporte encore comme une brute raciste et mérite toutes les protestations du monde, si c’est pour oublier ce qui se passe ici même, dans notre propre maison pas très nette non plus, où ça manifeste d’ailleurs aussi.

« L’incessante comparaison avec les États-Unis m’apparaît comme une distraction », dit au Devoir Robyn Maynard, autrice de l’essai NoirEs sous surveillance. Esclavage, répression, violence d’État au Canada (Mémoire d’encrier, 2018).

L’ouvrage dresse le bilan du système de répression et de contrôle des communautés noires au pays en traversant des siècles de discrimination. « Quand on se compare, on cherche sciemment à éviter l’auto-examen », dit-elle en parlant aussi d’une sorte d’aveuglement volontaire. « Nos deux pays nord-américains partagent une histoire commune liée à l’esclavage, aux génocides. Mettre l’accent sur nos différences éloigne de l’obligation d’un examen [de nos propres travers], poursuit-elle. On doit pouvoir dénoncer les injustices où elles se trouvent sans constamment chercher à se comparer aux États-Unis ou au Brésil. On doit se demander si nous sommes à l’aise avec notre société où des communautés autochtones vivent encore en ce début de XXIe siècle sans un accès à l’eau courante et potable.»

Les statistiques sont bien connues, mais on peut les répéter. À Toronto, le tiers des gens tués par la police de 2000 à 2017 étaient des Noirs, alors qu’ils ne représentent que 8 % de la population de la ville. À Montréal, dans les quartiers Saint-Michel et Montréal-Nord, 40 % des jeunes hommes noirs ont déjà subi un contrôle d’identité de la police contre seulement 6 % des jeunes hommes blancs.

La comparaison intranationale, entre deux provinces, entre deux villes, ne semble pas tellement plus valable aux yeux de l’historienne sociologue. Au total, les variations ne doivent pas faire oublier la persistance et l’uniformité de la discrimination envers les communautés noires. « Bien sûr, il y a des différences. Le racisme envers les immigrants n’est pas exactement le même que vis-à-vis de vieilles communautés noires comme celle de la Nouvelle-Écosse. N’empêche, le racisme fait partie intégrante de ce pays. La disproportion des décrocheurs ou des arrestations par la police se retrouve partout, dans toutes les villes canadiennes où vivent des Noirs. »

Un lynchage

Robyn Maynard vit maintenant à Toronto, où elle est boursière Vanier pour ses études doctorales. L’indicatif de son téléphone est encore dans le 514.

Militante communautaire de longue date, elle n’a pas participé aux marches torontoises du week-end en raison d’un problème de santé dans sa famille. « Je soutiens vraiment les manifestations, dit-elle. Mais je dois maintenir une quarantaine pour quelque temps. Je suis donc les mouvements en ligne. »

Elle a été dégoûtée par les images de l’arrestation et de la mort de George Floyd, la tête et le cou écrasés sous les genoux d’un agent. « La vidéo est atroce à regarder, dit Mme Maynard. C’est de la pure cruauté, d’une violence assumée insupportable. Il faut le dire : c’est un lynchage. On ne peut pas employer un autre mot pour décrire fidèlement ce qui est arrivé là. »

Alors, si c’est un lynchage, il faudrait bien que la justice traite le crime comme tel en portant des accusations en conséquence. Mme Maynard en fait aussi un cas topique.

« C’est l’exemple tragique de la méthode policière subie par les Noirs, dit-elle. Une seule condamnation [d’un policier] ne va pas changer le rôle joué par les forces de l’ordre contre les communautés noires en Amérique du Nord. C’est à cette institution qu’il faut s’attaquer pour la repenser fondamentalement en se demandant ce que doit être la sécurité dans nos sociétés. Pour les communautés noires, on le sait, la sécurité ne vient pas de la police, bien au contraire. »

L’arrestation puis la mort de M. Floyd n’ont rien de très extraordinaire dans ce contexte. Entre 2013 et 2019, les policiers étasuniens ont tué 7666 personnes selon le site Mapping Police Violence. Les Afro-Américains représentent le quart (24 %) de ce total, mais seulement 13 % de la population.

En même temps, la réaction à la dernière des tragédies en date pourrait en partie découler du nouvel anormal. En ce sens que les manifestations dans des dizaines de villes, y compris au Canada et ailleurs dans le monde, ont peut-être aussi été stimulées par la mise en quarantaine du monde depuis des mois, doublée d’années et de décennies de gonflement des inégalités sociales.

« La crise a permis d’en rajouter encore plus en faveur des grandes entreprises, alors que les conditions de vie des gens ordinaires se détériorent sans cesse, note Mme Maynard. On voit bien que la pandémie s’attaque plus férocement à certaines communautés, dont celle des Noirs, particulièrement affectée. La crise sanitaire met en lumière les grossières inégalités dans nos sociétés. La plus grande vulnérabilité de certains groupes, comme les Noirs ou les Autochtones, aux attaques du virus montre bien qui est pauvre, qui vit dans des conditions misérables. Il ne faut donc pas demander un retour à la normale. Il faut exiger un changement du système qui discrimine déjà certaines populations marginalisées. »

D’où sa réaction très simple aux déclarations de condoléances et de sympathies des premiers ministres Trudeau et Legault de lundi.

« Parler, c’est une chose ; agir, une autre, conclut-elle. Il y a une manière très habile à la canadienne de nommer certaines violences, de les reconnaître, tout en les laissant se perpétuer. C’est un écran de fumée. Ce qui nous ramène à cette illusion d’avoir l’impression de combattre une injustice juste en la nommant. »
 



Une version précédente de ce texte a été modifiée.
 

 

Deux premiers ministres solidaires

Les premiers ministres du Canada et du Québec ont réagi lundi à la mort de George Floyd et aux manifestations subséquentes.Justin Trudeau s’est adressé aux jeunes Canadiens noirs en leur disant : « Je vous entends. J’entends vos inquiétudes, votre colère, votre peine. » « Le statu quo où les jeunes font face à la violence à cause de la couleur de leur peau est inacceptable », a-t-il ajouté.M. Trudeau a soutenu que « le racisme envers les Noirs, la discrimination systémique, l’injustice, ça existe aussi chez nous ». « En fin de semaine, on a vu des milliers de personnes partout au pays manifester pacifiquement pour se dresser contre le racisme. En faisant front commun — et en dénonçant ceux qui essaient comme toujours de perturber ces manifestations —, les Canadiens envoient le message qu’ils ne toléreront pas l’injustice. »M. Trudeau a ajouté que son gouvernement était un « allié » qui devait « veiller à ce que tout le monde soit en sécurité et traité avec respect. Cela inclut les journalistes, qui doivent pouvoir faire leur travail sur le terrain pour exposer la vérité ». Pendant une manifestation violente vendredi matin, un journaliste noir de CNN a été arrêté par les policiers de Minneapolis tandis qu’il effectuait une intervention en direct à la télévision.François Legault a dit lundi être « solidaire » de toutes les personnes « révoltées » par la « mort tragique » de George Floyd.« On a tous été touchés. […] Le policier qui met son genou sur la gorge [du] pauvre George Floyd, qui implore de le laisser respirer. En plus, d’autres policiers sont à côté et ne font rien. Donc, c’est vraiment choquant, révoltant », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse lundi.Au Québec, « il y en a des problèmes de profilage racial par des membres, des représentants des forces de l’ordre », a indiqué M. Legault.La mort de George Floyd sous le genou du policier Derek Chauvin rappelle cruellement aux Québécois « qu’on a encore du travail à faire pour lutter contre le racisme », selon le premier ministre. « Ce n’est pas ça, le genre de société qu’on veut au Québec. Comme premier ministre du Québec, je dénonce fortement [le racisme]. Tous les êtres humains sont égaux, pareils, peu importe la couleur de leur peau », a-t-il poursuivi, tout en balayant l’idée selon laquelle la société québécoise, ou à tout le moins l’État québécois, ferait preuve de « racisme systémique ».

Marco Bélair-Cirino et Marie Vastel

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