Une éclosion de cas jugulée dans une usine de Québec

Virginie Leblanc, une intervenante chez Motivaction-Jeunesse, achète des fleurs pour la femme d’un employé de l’usine qui a contracté la maladie et dont la mère est hospitalisée.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Virginie Leblanc, une intervenante chez Motivaction-Jeunesse, achète des fleurs pour la femme d’un employé de l’usine qui a contracté la maladie et dont la mère est hospitalisée.

Des immigrants et réfugiés de plusieurs familles ont été atteints par la COVID-19 ces dernières semaines à Québec, quand six cas sont apparus dans l’usine où ils travaillaient. Le pire a toutefois été évité.

Les cas ont été découverts dans l’usine de transformation de volaille Avico, qui compte 400 employés majoritairement issus de l’immigration. Six personnes ont reçu un diagnostic positif au virus en avril, et « une cinquantaine » d’employés ont été envoyés en quarantaine préventive en conséquence, selon Roxane Larouche, porte-parole du syndicat des Travailleurs unis de l’alimentation et du commerce (TUAC).

Yakub Bisma, 25 ans, travaille chez Avico depuis janvier. Il est tombé malade à la mi-avril. « J’étais surtout fatigué, j’avais mal à la tête et je toussais un peu. Après trois ou quatre jours, j’étais guéri. Quand je suis retourné au travail, ils m’ont renvoyé à la maison et m’ont fait tester. J’ai été déclaré positif pour la COVID-19. »

Quand les premiers symptômes sont apparus, il savait que des collègues de l’usine avaient eu la COVID-19, mais ça l’inquiétait peu. « Je ne travaille pas en équipe, j’avais les gants et le masque, alors je pensais que je me protégeais », dit-il. En plus, dit-il, l’usine avait imposé la distanciation depuis des semaines.

Paradoxalement, il pense avoir contracté le virus alors qu’il faisait de la désinfection. « Je dois mettre du produit partout sur les endroits que les gens touchent. » Aurait-il pu l’attraper ailleurs ? Non, répond-il. « Une fois ou deux par semaine, je vais à l’épicerie, mais [sinon] je suis tout le temps au travail ou à la maison. »

La Direction régionale de la santé publique n’a pas voulu parler du cas d’Avico en particulier ni dire si elle avait considéré l’usine comme un foyer d’éclosion. Elle mentionne que « moins d’une vingtaine de milieux de travail » (outre les établissements de santé) ont fait l’objet d’une enquête épidémiologique sur la COVID-19 dans la région et qu’un cas confirmé positif dans le milieu « n’indique pas nécessairement » que la personne « a acquis la maladie dans le milieu de travail ». Parfois, écrit-elle, « la source est déjà identifiée dans sa communauté ».

 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Yakub Bisma, âgé de 25 ans, travaille chez Avico depuis janvier. Il est tombé malade à la mi-avril.

Né dans un camp de réfugiés au Népal, Yakub fait partie des centaines de Bhoutanais qui sont venus s’installer à Québec entre 2009 et 2013. Il y a quelques années, il a suivi sa famille en Ontario, mais a décidé de revenir à Québec il y a six mois. « Ici, à Québec, les gens sont gentils. La vie est plus tranquille et sécuritaire. »

Il travaille chez Avico depuis janvier, alors que sa conjointe travaille comme préposée aux bénéficiaires dans une résidence pour personnes âgées.

Lors de notre entretien le 7 mai, elle s’était placée en isolement pour 14 jours afin de ne pas transporter le virus dans la résidence, où aucun cas n’a été rapporté à ce jour. « J’aime m’occuper des personnes âgées, dit-elle. J’ai choisi ce métier parce que j’aime ça aider. »

Grand-mère aux soins intensifs

Intervenante chez Motivaction-Jeunesse, Virginie Leblanc a entendu parler de la santé des travailleurs chez Avico, à la fin avril, quand elle a reçu l’appel paniqué d’une jeune femme d’origine rohingya qu’elle avait côtoyée dans son organisme.

Le père de la jeune femme, un employé de l’usine, avait été déclaré positif à la COVID-19, sa grand-mère était entre la vie et la mort aux soins intensifs, et elle-même était terrorisée à l’idée de mourir. « Elle était tellement démunie, raconte-t-elle. Elle a pris l’ambulance plusieurs fois pour des crises de panique. »

L’intervenante s’est rendu compte que la famille était coupée du monde. La peur s’était répandue dans tout l’immeuble où ils habitaient. « Ils ne sortent pas, ils respectent le confinement, mais ils sont très isolés. Ils n’en parlent pas à leurs amis, comme s’ils avaient honte. » C’est d’ailleurs pour ces raisons qu’ils n’ont pas voulu dévoiler leur identité ou témoigner dans ce reportage.

Virginie a commencé à aller leur porter de la nourriture, qu’elle déposait devant la porte de leur appartement. « Ils n’avaient pas de fruits, pas de viande. »

Spécialisée dans la transformation et l’emballage de produits de volaille, Avico est l’une des entreprises de Québec qui embauchent le plus d’immigrants et de réfugiés. En 2013, Le Devoir lui avait d’ailleurs consacré un article portant sur l’arrivée de centaines de réfugiés népalais à Québec.

 
Photo: Renaud Philippe Archives Le Devoir En 2013, «Le Devoir» avait pu visiter l’usine Avico lors d’un reportage sur la vague de réfugiés en provenance des camps du Népal dans la capitale.

Or, cette fois-ci, l’entreprise n’a pas voulu participer au reportage. Lors de notre premier appel, la responsable des ressources humaines a reconnu que les autorités de santé publique avaient été en contact avec l’entreprise et qu’elles étaient très satisfaites des mesures prises pour contrer le virus. Toutefois, la direction a dit ne pas vouloir en parler publiquement.

Selon nos informations, Yakub serait la dernière personne à avoir reçu un diagnostic positif à l’usine, le 23 avril.

Les deux premiers cas, un couple, ont reçu leur diagnostic le 9 avril, selon Mme Larouche du syndicat des Travailleurs unis de l’alimentation et du commerce (TUAC). « Dès la première semaine, une roulotte a été installée en permanence à l’entrée de l’usine. Tout le monde devait passer dans la roulotte. Leur température est prise, il y a un questionnaire avec toutes les questions d’usage. »

Cinq jours après la découverte des premiers cas, trois autres personnes ont été renvoyées à la maison après être passées dans la roulotte, poursuit-elle.

« Pour ce qui est des mesures de protection à l’intérieur, tout le monde porte le masque et la visière, et tous les postes de travail ont des séparateurs de plastique. […] Il y a de nouvelles stations pour le lavage des mains », précise la porte-parole, qui mentionne aussi que l’aménagement de la zone de repas a été revu pour garder les gens à distance.

Au cœur de la pandémie

Bref, aux yeux du syndicat, le comportement de l’entreprise a été exemplaire, d’autant plus qu’elle doit composer avec la présence au sein du personnel de 33 langues et dialectes différents, souligne la porte-parole des TUAC.

Le syndicat a surveillé de très près ce qui s’est passé chez Avico en raison de ce qui s’est passé ailleurs dans le secteur de la transformation de la viande. Les TUAC représentent aussi les travailleurs de l’usine Cargill de Chambly, où 64 cas de COVID-19 ont été déclarés positifs.

 

Selon ce qu’on a pu apprendre, les six employés d’Avico qui ont contracté la maladie sont désormais guéris. D’après le syndicat, l’homme du couple qui avait contracté le virus au début l’a toutefois échappé belle après être tombé dans le coma. « Il a défié tous les pronostics et est en voie de guérison », raconte Mme Larouche. Au téléphone, sa femme a dit au délégué syndical qu’ils « avaient hâte » de retourner « ensemble chez Avico ».

Quant à la grand-mère de la jeune femme qui s’est retrouvée entre la vie et la mort, elle a été opérée pour des complications liées à la maladie et se trouve toujours aux soins intensifs, selon nos sources.

Chose certaine, des efforts importants ont été déployés pour prévenir la prolifération du virus chez les réfugiés à Québec, ces dernières semaines.

À la Clinique des réfugiés, des membres du personnel ont téléphoné à tous les réfugiés débarqués à Québec depuis deux ans afin de s’assurer qu’ils comprenaient bien les directives entourant la pandémie de COVID-19. « Notre plus grand défi, c’est de rejoindre ces gens », explique la cheffe de service, Lucille Langlois. Parmi les centaines de personnes qui ont été jointes, aucun cas n’a été détecté.

Les entrevues ont par ailleurs révélé de bonnes nouvelles, note Mme Langlois. Son équipe a ainsi découvert que de nombreux réfugiés arrivés en 2018 étaient déjà sur le marché du travail, note-t-elle, en ajoutant qu’ils sont beaucoup à travailler au centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) comme préposés aux bénéficiaires.

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