Objets et souvenirs d’un hier si lointain

<p>«La tasse réutilisable tombe dans l’oubli, rangée et nettoyée, en attente de redevenir une nécessité», constate Juliette Chevalier.</p>
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir

«La tasse réutilisable tombe dans l’oubli, rangée et nettoyée, en attente de redevenir une nécessité», constate Juliette Chevalier.

Certains d’entre nous sont nostalgiques du temps d’avant, d’autres semblent beaucoup plus sereins. Les traces de cette vie révolue sont pourtant là partout autour de nous — dans ce tiroir où sont remisés billets de spectacles et produits de maquillage, dans ces albums photos garnis de moments croqués aux quatre coins du monde ou encore sur cette grande table déserte prête à accueillir famille et amis. De nombreux lecteurs ont répondu à notre appel et nous ont fait part de ces traces tangibles, souvenirs d’un instant, d’un moment, d’une émotion qui leur sont chers, mais qui se sont soudainement dérobés lorsque la crise de la COVID-19 est apparue. Nous reproduisons aujourd’hui plusieurs de ces témoignages ci-dessous.

 

Et nous sollicitons une nouvelle fois votre participation, ce coup-ci pour vous projeter dans l’avenir. Puisqu’il y a du positif dans tout, dites-nous ce que vous souhaitez conserver de cette période de confinement dans votre vie après-COVID ? Est-ce ce temps distendu qui vous permet désormais de partager beaucoup plus de moments avec vos enfants ? Ou encore cette nouvelle passion pour la boulangerie ? Et qu’en est-il de ce regain d’enthousiasme pour la correspondance envoyée par la poste ? Envoyez-nous vos courts récits à l’adresse mboutros@ledevoir.com.

 
 

Ma tasse réutilisable

 

Synonyme d’aventure, de retard et de voyage. Symbole du sentiment d’empressement que je n’aurais jamais cru manquer. Maintenant à la maison en tout temps, ma tasse réutilisable prend la poussière sur une étagère. La simple tasse de porcelaine la remplace aisément. Je ne suis plus en mouvement, je suis éternellement immobile. Je n’ai plus la nécessité d’emporter une part de la maison, de l’odeur du café matinal et de réconfort avec moi tous les matins. Je ne peux plus la remplir au service au volant du Tim Hortons en guise d’encouragement avant de commencer une journée chargée : la tasse réutilisable est maintenant un danger plutôt qu’un instrument au service de l’environnement. Elle est devenue obsolète, tout comme l’argent liquide. L’aventure est devenue un quotidien lent et répétitif. Tous les matins, le café se prend à la table plutôt qu’en déplacement. La tasse réutilisable tombe dans l’oubli, rangée et nettoyée, en attente de redevenir une nécessité.

Juliette Chevalier

 



Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Un sac de bonbons

Je m’ennuie de mon insouciance. De ce temps où je pouvais marcher dans la rue perdue dans mes pensées, où le frôlement d’un inconnu m’était indifférent, où faire mon épicerie ne relevait pas de l’expédition.

Je m’ennuie du plaisir partagé entre amis, des enfants qui se collent, de leurs cheveux qui se mélangent, de leurs petits et grands secrets partagés dans le creux de l’oreille, du sac de bonbons qui circule et dans lequel ils plongent leurs doigts sans crainte.

Je m’ennuie du parfum de mes proches que je glanais au détour d’une embrassade, de leur main posée sur mon bras dans les discussions enflammées, de leur tête sur mon épaule dans un grand éclat de rire.

Je m’ennuie de toutes ces choses qui semblaient si insignifiantes, mais dont le manque nous révèle à quel point elles étaient le ciment de nos vies.

Julie Macherez

 
 

La Fée des dents

Achetée dans un bazar, une souris de bois a reçu dans son ventre-tiroir les dents de lait de mes filles.

Déposées dans le ventre-tiroir, les dents se métamorphosaient au cours de la nuit. Au réveil, avec leurs yeux ébahis cernés de sommeil, combien mes filles étaient heureuses de trouver des pièces d’un dollar à la place des dents tombées.

Devenues adultes, mes filles ne se doutent pas que cette souris trône sur la bibliothèque de ma chambre, prête à recevoir les dents de lait de leur progéniture.

Un fil tendu, nostalgique du passé qui me lie à un avenir incertain qui m’inquiète.

Jean-Marc Pilon

 



Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Une marionnette

Envie de pleurer quand j’ai lavé cette marionnette rapportée de l’école primaire où j’enseignais l’art dramatique à mes jeunes élèves. Je les revois encore se la disputer ; c’était une de leurs préférées. Dans le cadre des compétences Créer et Apprécier, ils apprenaient à « faire respirer » leur marionnette et à lui donner vie. C’était avant que tout ce « mess » ne nous tombe dessus…

Anne-Marie Grondin

 



Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Un café sur une terrasse

Aller bouquiner dans un café ou dans un bistrot. M’installer sur une terrasse pour écrire. Observer les passants. Entendre la vie qui bat doucement. Caresser la pensée que je croiserai peut-être une personne que je connais. Lui faire la bise. L’étreindre. Et que, par un beau concours de circonstances, elle soit disponible pour un café ou un verre de blanc bien frais. Cette spontanéité-là me manque. La fluidité naturelle du cours des jours ; celle des rencontres fortuites et des possibles. Je demeure optimiste quant au fait que, cet été, ce genre de rencontres hasardeuses sera envisageable. Elles ne se feront peut-être pas dans les cafés ou sur les terrasses. Mais pourquoi pas dans les parcs ? C’est une idée qui m’enchante.

Rachel Bergeron-Cyr

 
 

Ce livre

Un livre particulier représente quelque chose de plus grand pour moi. Ce livre, je l’ai emprunté à la Grande Bibliothèque le 11 mars. Tout était normal. Nous étions en sortie scolaire (je suis finissant du secondaire, donc en cinquième secondaire). On commençait à parler du coronavirus, mais aucune mesure drastique n’avait été prise encore. J’avais demandé à mes enseignantes si je pouvais profiter de la sortie afin de récupérer un livre que j’avais réservé et qui était enfin disponible. […] C’était aussi notre toute dernière sortie de notre secondaire, avec ma classe et deux enseignantes. Nous nous sommes vus le lendemain, évidemment, mais nous ne savions pas du tout ce qui allait se produire le soir du 12 mars : annonce de la fermeture des établissements scolaires dès le lendemain.

Je sais que ça a l’air banal, mais pour moi, cette sortie scolaire est la dernière fois où je suis allé dans un lieu public. […] Je m’ennuie d’aller à la bibliothèque. Et à ma librairie de quartier bien sûr. Il y a l’achat en ligne, mais je préfère toujours avoir les conseils d’un ou d’une libraire. Je suis un passionné des livres.

Olivier Demers

 



Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Un billet de spectacle

Ce billet de spectacle me rappelle un moment de plaisir musical et de grand défoulement ! En 1998, c’était deux ans après ma défection de l’organisation des témoins de Jéhovah. Dois-je dire que j’avais un grand besoin de liberté et de plaisirs « charnels » ? La musique des Mighty Mighty Bosstones était hyper entraînante et nerveuse ; du punk ska contagieux comme il s’en jouait dans les années 1990. Voir ces gars-là en spectacle avec le « mush pit » en prime était le summum du contact-humain-qui-rend-vivant ! Ce moment particulièrement stimulant reste un souvenir qui revient en moi pour vivre réellement et garder dans mon esprit cette flamme qui fait de moi, qui fait de nous des êtres grégaires nourris d’une chaleur communicative !

Martin Robitaille

 
 

Une voiture

Mon auto : une Mazda 3 2011. Encore chargée de la saleté de l’hiver, elle se tient bien tranquille dans mon entrée depuis le 13 mars.

Quand je sors de la maison pour ma marche quotidienne, elle me reproche de la négliger. Elle voudrait emprunter le rang Sainte-Julie pour aller chez mon fils, à 20 minutes d’ici. Elle s’ennuie des escapades à Saint-Jérôme à la rencontre de mes sœurs. Des grands champs qui longent la 158 entre Joliette et Saint-Jérôme. Elle me reproche ma prudence excessive face à l’idée d’aller voir ma fille sur la Rive-Sud. Filer vers Montréal par la 40, s’engouffrer dans le tunnel pour ensuite longer le fleuve sur la 20, vers l’ouest, avec vue sur le stade. Comme ce serait bon ! La liberté ! La sensation d’aller quelque part ! Ailleurs ! Décoller de la maison ! S’éloigner du quotidien ! Se rapprocher des siens !

Elle sait très bien que je rumine dans ma maison à faire du ménage et des mots croisés. À écouter le point de presse de 13 h. À tenter de cuisiner comme tout le monde, même si je n’ai jamais eu la fibre culinaire.

Elle a raison, ma Mazda. Demain, je la nettoierai. La ferai belle. Je porterai le masque imprimé de petits poissons acheté hier à la pharmacie et on prendra le large. Une goulée d’air frais vers Saint-Ambroise, Saint-Jérôme ou Greenfield Park.

Christine Piché

 
 

Une table remplie

Remplie de bonne bouffe

Remplie de coupes de vin

Remplie d’humains et de câlins

Remplie d’humour

Une table remplie d’amour !

Marie-Lynn Béland

 
 

Oser et confiance !

Vendredi soir, le dernier avant que tout ne se referme et s’enferme. J’entre dans l’appartement de Parc-Extension et on m’accueille avec de grandes exclamations. J’en comprends que je me suis fait un peu attendre ; j’incline la tête vers la droite et je vois cette ribambelle de gens que j’aime, sourire aux lèvres. Tout de suite, mon ami attire mon attention sur une affiche confectionnée avec deux feuilles de papier scotchées sur la porte de la garde-robe d’entrée. En gros caractères, dans le haut de la première feuille, je peux rapidement lire : Comment se vit la crise du coronavirus au 6991 ? Rempli de fierté, mon ami me fait une lecture théâtrale des sept règles qu’il a minutieusement élaborées. J’en profite pour enlever mon manteau, rire de bon cœur et passer au salon, où je trouve mes repères. Ni une ni deux, j’ai une bière dans les mains et on me mentionne qu’on part bientôt pour le restaurant, donc je me donne à cœur joie pour ne pas faire attendre une fois de plus mes amis.

Les minutes passent, le soleil décline dans le ciel et on se dirige vers le restaurant situé à quelques pas de l’appartement. Ce restaurant, devenu au fil des années un lieu de prédilection pour des soirées sans prétention. Comme d’habitude, notre passage ne passe pas inaperçu, notre plaisir est souvent difficilement contrôlable. Comme absorbée par les yeux, les rires et les gestes de ces gens que j’aime, j’oublie alors soucis, inquiétudes et réflexions et je me plonge dans ces relations. On passe 10 minutes aux toilettes à scrupuleusement se laver les mains avant le repas, une partageant sa technique enseignée par une infirmière et l’autre tentant de recueillir une feuille de papier brun sans toucher au contenant de plastique. On saisit l’importance de tels gestes, mais on ne mesure pas encore l’ampleur de la crise au Québec. De retour à la table, on mange goulûment.

Ensuite rassasiés, on retourne vers l’appartement. On s’installe à nouveau au salon, devant le grand mur blanc qui deviendra, je le découvrirai quelques minutes plus tard, un écran géant de jeux vidéo.

La soirée s’achève, je consulte mon application pour coordonner mes transports en commun vers la maison. Je signale finalement mon départ aux quelques amis restants et, après des au revoir sans contact, je me dirige vers la chambre de mon ami pour aller enfiler mon manteau. Mes yeux sont surpris par la noirceur, les rayons lumineux d’un lampadaire de la ruelle éclairent péniblement le fond de la chambre. Dans la pénombre, je vois la feuille, brillante de sa blancheur, qui trône sur le mur face au lit de mon ami. Fameuse feuille-mantra, on peut y lire : Oser et confiance ! Je prends une minute pour lire ces deux mots une deuxième fois. Ces mots si simples et pourtant si réfléchis ensemble, martelés dans nos têtes quand on en a besoin. Ces mots qui racontent un vécu, qui rappellent des histoires, des réflexions, des angoisses et des réconforts. En partant, je me rappelle avoir eu l’impression de laisser une trace. Je me rappelle m’être dit que j’étais chanceuse malgré tout. Je me rappelle avoir marché jusqu’au métro en me demandant si bientôt d’autres histoires d’amitié allaient laisser leur trace sur un mur.

Florence Devoyau-Lanctôt

 

 

Mes partitions

J’ai découvert le groupe Harmonie Nouveaux Horizons de Montréal. Une harmonie multigénérationnelle en collaboration avec des étudiants de McGill ! Nous avions organisé un camp musical à Orford auquel participaient des musiciens des groupes Harmonie Nouveaux Horizons du Canada et des États-Unis. Depuis le confinement, les répétitions ont cessé et aucun camp musical en vue. Une grande déception.

Monique Bourbeau

 
 

Mes souliers de tango

Ce qui nous manque, à mon compagnon et à moi, ce sont les soirées de tango en plein air dans les parcs de Montréal.

Sophie Chabot

 
 

Une magnet

Chaque année, j’attends avec impatience que le chapiteau du Cirque du Soleil se dresse dans le Vieux-Port. Avant le spectacle, je me mêle à la foule, et je me fais plaisir en achetant un souvenir : une magnet pour décorer la porte du frigidaire. Cette année, ça va me manquer. Je ne pourrai pas non plus inviter quelqu’un à venir partager avec moi ces instants de magie que nous offrent les artistes du Cirque du Soleil à Montréal.

Corinne Heus

 



Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Des fruits de chêne

L’exil est un sentiment étrange, à la fois triste et heureux, difficile et enrichissant. Cette grande aventure que l’on vit sans sextant, boussole ou carte, par choix ou manque de choix, cette nouvelle vie que l’on invente dans un pays adoptif qui demeure étranger même lorsqu’il est familier, cette gratitude et ce bonheur acquis en terre nouvelle ne sont possibles qu’avec des visites régulières dans la mère patrie. Même la boussole a besoin de deux Nord et, pour un immigrant, le Nord magnétique sera toujours sa mère patrie. J’ai choisi le Canada, mon pôle Nord. J’ai quitté mon Liban magnétique et une chanson, un parfum, une image m’attirent violemment vers lui. C’est mon aimant, mon aimé.

Sur cette photo, le fruit du chêne à l’ombre duquel se trouve la tombe de mes parents, dans le petit cimetière d’Amioun, notre village au Liban. À chaque retour, chaque visite, j’en ramasse un. Je le rapporte trempé de larmes. Ce fruit au creux de mon poing m’emplit de sérénité. Son pouvoir me calme, son sens m’oriente. L’année 2020 ne peut être complète sans cette précieuse visite. COVID, ne m’en prive pas…

Lamia Charlebois

 
 

Une rame de bateau dragon

La rame représente pour moi bien plus qu’un sport. C’est une équipe de moms, qui sont ensemble depuis des années, qui ont partagé leurs premières compétitions, les petits gains, les joies et les peines. Qui, deux fois par semaine, dès le début de mai, sortent ramer, beau temps mauvais temps, sur un lac encore bien froid.

Le plaisir que ça procure, l’émerveillement chaque année de voir les premiers canetons nager doucement derrière une maman canard aux aguets. Les couchers de soleil si beaux et si apaisants. Les discussions de bateau, la liberté de se retrouver, de partager ces petits moments pour nous, rien que pour nous. Aussi, une bière, chaque mercredi soir après la pratique, des partys de fin de saison, des naissances, la maladie… toujours nous nous serrons les coudes.

Parce que ces moms ont une moyenne d’âge dans le bateau de 49 ans et que ces moms vont ramer encore bien des années.

Catherine Delorme

 
 

Un billet de cinéma

C’est le dernier film que je suis allée voir au cinéma. Mont Foster, le 14 mars. On était trois dans la salle. Bien distanciés.

Je ne peux pas dire que je suis nostalgique — ça va prendre plus de temps encore en confinement pour me plonger dans cet état, surtout que tout le monde autour de moi va bien. Par contre, c’est évident que le quotidien est plus agréable quand on peut lire une critique de film le matin et aller voir le film dans l’après-midi, tout simplement.

Mais si les mesures de distanciation physique peuvent faire en sorte qu’à la réouverture des cinémas, on soit moins collés aux spectateurs qui parlent pendant le film ou mâchent bruyamment leur pop-corn, ce sera au moins ça de gagné !

Anaïs Légaré Morasse

 
 

Mes libraires

Bouquiner, jaser livres, faire des découvertes, se laisser proposer de l’inattendu. Ils et elles sont passionné.e.s. Je m’inquiète pour leur avenir. J’attends impatiemment de les revoir. Les livres m’ont rendu le confinement habitable. Merci pour vos services si essentiels, offerts dans l’ombre mais projetant la lumière.

Lysanne Pariseau

 

 
1 commentaire
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 24 mai 2020 13 h 50

    Tout comme

    Olivier Demers le fait et le dit: Vive les livres...!
    Et j'ajouterais... Vive l'émision du dimanche "La grande librairie" ...surTV5
    Quel plaisir et ...combien captivanre. Celle d'aujourd'hui...11/10
    Des idées pour la semaine ...à venir.