Un ramadan 2.0 en temps de pandémie

C’est en grande partie devant son écran d’ordinateur que Marwa Khanafer vivra son mois si spécial dans sa foi. Elle est ici vue chez elle, grâce à l’application de vidéoconférence Zoom.
Valérian Mazataud Le Devoir C’est en grande partie devant son écran d’ordinateur que Marwa Khanafer vivra son mois si spécial dans sa foi. Elle est ici vue chez elle, grâce à l’application de vidéoconférence Zoom.

Allah est grand, mais… il est aussi 2.0 en ces temps de pandémie. Les 24 et 25 avril prochains, les musulmans de partout au pays amorceront un ramadan virtuel, 100 % confinement.

Imam de la communauté Ahmadiyya à Montréal, Nabil Mirza sait pertinemment qu’il n’y a aucune sourate du Coran qui dit comment célébrer le ramadan en pleine crise de coronavirus. Pas plus qu’il n’y a de paroles du prophète suggérant de se brancher sur Zoom ou Facebook live pour faire la prière, dans cette époque où la distanciation sociale est de mise. Cela n’a pas empêché sa communauté d’organiser un mois du ramadan virtuel, où prières et rupture du jeûne se feront tous les soirs en ligne, via diverses plateformes. « La crise de la COVID-19 nous impose, à tous, de changer nos habitudes », reconnaît l’imam Mirza.

Les festivités seront lancées le 25 avril à 16 h, où seront conviés journalistes, politiciens et simples citoyens à un vaste rassemblement virtuel orchestré par la communauté Ahmadiyya et ses 35 000 membres d’un océan à l’autre. « Ça va être le plus grand ramadan virtuel au Canada », se réjouit l’imam. Pour lui, c’est aussi une façon de saisir la balle au bond pour continuer à lutter contre les préjugés à l’égard de l’Islam. « Je vais tenter, durant ce mois, de démontrer que je suis un Imam vivant au Québec et que j’ai accepté la laïcité, que je souhaite partager la manière dont je pratique le culte et qu’il n’y a aucun obscurantisme dans ma manière de pratiquer », a-t-il indiqué.

Le mois du ramadan est le mois du don et on veut donner à ceux qui font un travail essentiel et qui risquent beaucoup en se rendant tous les jours dans les établissements de santé

La communauté musulmane irakienne de Montréal se prépare aussi à vivre un ramadan historique. « C’est une première, je n’ai jamais vécu un ramadan en confinement dans ma vie », assure Salam El-Mousawi, membre de la communauté de la mosquée Ahlillbait. Il souligne que ce n’est pas un moment facile à vivre pour la communauté. « C’est un mois de rassemblements quotidiens, alors ce n’est pas facile de rester à la maison. Mais la communauté comprend. »

Une routine à changer

Marwa Khanafer, une jeune Libanaise arrivée au Québec il y a 4 ans, vient de passer 40 jours enfermée chez elle avec ses parents et ses quatre frères et sœurs. C’est aussi chez elle, et en grande partie devant son écran d’ordinateur, qu’elle vivra son mois si spécial dans sa foi. « Ma première réaction a été de me dire que ça allait être difficile de faire le ramadan sans sortir. Parce que ce sont de longues journées de jeûne et ça nous aidait à passer le temps de continuer à travailler et à faire nos choses », explique la jeune femme qui a étudié en relations internationales à l’Université de Montréal. « Mais on a réorganisé notre routine, on va se lever un peu plus tard pour ne pas trop avoir faim et on va continuer le télétravail et les prières. »

 

Déjà, le confinement décrété à la mi-mars avait forcé une certaine réorganisation des activités des communautés religieuses. Depuis un mois, Nabil Mirza continue à donner des enseignements sur Internet à des groupes de jeunes et d’adultes. « Même le chef suprême de ma communauté prononce son sermon du vendredi depuis Londres dans une mosquée vide. Mais c’est retransmis sur Internet et il y a des millions de personnes qui l’écoutent », dit-il.

Il admet que les jeunes s’accommoderont peut-être plus facilement de ce ramadan 2.0 que les aînés. « Tout ce qui est Internet et les réseaux sociaux, c’est plus difficile pour les personnes âgées. On leur a donné un numéro de téléphone pour qu’elles puissent se connecter au sermon », explique-t-il. « Mais c’est pour ça qu’on a une équipe dans notre communauté qui est en contact avec elles pour prendre des nouvelles, faire leurs courses. On garde un contact régulier. »

Solidarité avec le front

Le ramadan étant un peu le temps des Fêtes des musulmans, les valeurs de solidarité et d’entraide sont particulièrement mises de l’avant. Surtout en ce contexte de crise, estime l’imam Mirza. Les femmes de sa communauté ont d’ailleurs tissé des liens avec le refuge pour femmes, Chez Doris, à Montréal. Elles iront y faire des dons alimentaires pendant tout le mois. La fête de l’Aïd, qui marque la fin du ramadan, sera même célébrée avec les femmes du refuge.

On a réorganisé notre routine, on va se lever un peu plus tard pour ne pas trop avoir faim et on va continuer le télétravail et les prières

La communauté irakienne s’est aussi mobilisée en ce mois du ramadan. Des repas cuisinés au populaire resto irakien Château Kabab seront livrés ce vendredi aux travailleurs de la santé qui sont au front dans six CHSLD sur le territoire du CIUSSS Centre-Ouest. « Le mois du ramadan est le mois du don et on veut donner à ceux qui font un travail essentiel et qui risquent beaucoup en se rendant tous les jours dans les établissements de santé », dit Salam El-Mousawi. Et il insiste : il n’y a pas que les fidèles de la mosquée Ahlillbait qui participent. Tous les membres de la communauté irakienne, qu’ils soient juifs, chrétiens ou autres, ont mis la main à la pâte.

« Restez chez vous »

En attendant le début du ramadan, les vidéos portant le message de respecter le confinement se multiplient sur les réseaux sociaux. Initiative spontanée et entièrement citoyenne, Marwa Khanafer a participé, avec d’autres, à la création d’une vidéo qui a beaucoup circulé ces derniers temps. « Au lieu d’aller coller des affiches, on s’est dit que partager une vidéo était le meilleur moyen de sensibiliser les gens », explique-t-elle. « L’idée était de dire aux gens “restez chez vous”. Parce que qui dit ramadan dit rassemblement familial ou entre amis ou collègues. » Les musulmans étant souvent montrés du doigt au moindre faux pas, la jeune femme s’est dite préoccupée par les possibles dérapages. « Oui, le ramadan sera exceptionnel cette année, mais si on veut le faire, on doit continuer à suivre les règles de confinement des gouvernements québécois et canadien. »

Les jeunes de la communauté Ahmadiyya ont aussi concocté leurs propres vidéos véhiculant consignes et mises en garde. « On pense que les gens seront respectueux », croit Nabil Mirza. Car bien que le prophète n’ait pas été un contemporain de la COVID-19, « il existe des traditions prophétiques qui disent que celui qui est atteint d’une maladie contagieuse ne doit pas venir à la mosquée », poursuit-il. Comme quoi la distanciation sociale n’est pas une invention de notre siècle.

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