Des décennies de négligence dans les CHSLD

«Quand une personne meurt, elle est remplacée en moins de 24 heures, explique un inspecteur. Le personnel doit constamment s’adapter aux besoins de nouvelles personnes, recueillir de nouvelles données, définir de nouveaux plans d’intervention.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Quand une personne meurt, elle est remplacée en moins de 24 heures, explique un inspecteur. Le personnel doit constamment s’adapter aux besoins de nouvelles personnes, recueillir de nouvelles données, définir de nouveaux plans d’intervention.»

Un établissement privé qui maintient ses résidents âgés et vulnérables dans des conditions de vie et de survie lamentables. Des repas infects. Des soins quasi inexistants. De mauvais traitements. Puis un propriétaire louche qui a obtenu son permis d’exploitation malgré ses démêlés avec la justice.

Un résumé de la situation en 2020 à la maison de retraite privée Herron de Dorval, où sont décédées plus de 30 personnes depuis la mi-mars ? Nenni ! Plutôt un rappel de la triste réalité qui a perduré pendant au moins une décennie au pavillon Marquette sur le Plateau Mont-Royal de Montréal avant sa fermeture sur ordre en 2010.

« Le pavillon Marquette a toujours présenté des lacunes », résumait une enquête conclut cette année-là par le ministère de la Santé. « Des douze rapports d’évaluation de toute nature qui ont été retrouvés, le premier remonte à 1999. Tous les rapports font état de manquements importants. »

Comme quoi, rien ne change dans le Québec des mouroirs. Les derniers jours mortifères s’arriment à des années de négligence. La crise pandémique dans ce triste domaine comme en tout autre vient exacerber à l’extrême des réalités et surtout des inégalités déjà bien ancrées.

À Montréal, épicentre canadien de la pandémie, des éclosions de COVID-19 sont recensées dans les trois quarts des CHSLD et dans le quart des résidences privées pour aînés. Au Canada, une personne décédée du virus sur deux habitait dans un centre de soins de longue durée. Au Québec, quelque 340 de ces résidences comptent au moins un cas d’infection.

« Le système de santé québécois n’apprend pas de ses erreurs », résume Me Jean-Pierre Ménard, infatigable défenseur des droits des patients, qui était déjà intervenu dans le dossier Marquette il y a une décennie. « Ce qui arrive se reproduit une fois, deux fois, trois fois ailleurs. »

En avant comme avant

On va bientôt retrouver le monde d’avant ? Surtout pas, s’il vous plaît, répliquent les aînés et leurs alliés. Ils ne souhaitent pas retourner à la normale puisque le monde « normal » d’avant la crise semblait bien amoral.

« Ça n’a aucune espèce de bon sens, comment on traite les personnes âgées dans notre société, dit Judith Gagnon, présidente de l’Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées (AQDR). Ça fait longtemps qu’on demande des améliorations, qu’on veut remodeler le système d’hébergement, qui ne correspond plus aux besoins. Il faut tout refaire. »

Mme Gagnon a envoyé une lettre très dure au premier ministre le 13 avril. Elle écrit : « Nous constatons que le système a tout simplement abandonné et fermé les yeux sur les événements impensables, révoltants que vivent les aînés. Le film d’horreur se poursuit maintenant devant nos yeux. »

La présidente entend bien les promesses du gouvernement caquiste. François Legault répète quotidiennement qu’il y aura des bilans et des actions pour mieux prendre soin des plus vieilles et des plus vieux. Seulement, pourquoi avoir attendu si longtemps ? demande la présidente.

Un rapport du regroupement provincial des comités des usagers (RPCU) de décembre 2012 établissait déjà que le système était au bord du point de rupture. « Le désengagement de l’État des soins et services de longue durée et la privatisation massive des ressources d’hébergement entraînent l’effritement de notre droit fondamental de choisir notre milieu de vie », concluait l’enquête L’hébergement pour les personnes en pertes d’autonomie au Québec.

Un état général, des états généraux

Les diagnostics à la pièce s’accumulent aussi. Les résidences font l’objet de visites régulières d’évaluation de la qualité des milieux de vie par des mandataires du ministère de la Santé et des Services sociaux. Les inspecteurs viennent notamment de trois organismes associés de défense des droits des résidents. Ils fonctionnent en duo. Ils se pointent à l’improviste pour une ou deux journées d’examen.

Les rapports avec recommandations sont transmis dans les semaines qui suivent. Le centre Herron a été visité et critiqué deux fois plutôt qu’une.

« Depuis deux ou trois ans, le premier défi dont on entend le plus parler partout concerne le recrutement et la rétention du personnel », raconte une personne qui pratique ces visites depuis des années. Elle préfère ne pas être nommée publiquement. « On trouve ça de tous bords. Les gestionnaires s’en plaignent. Des employés expliquent devoir mettre les bouchées doubles pour compenser les postes non pourvus. »

Pour cette personne, l’autre donnée essentielle à considérer pour éclairer la situation actuelle concerne la place des centres dans la chaîne des ressources. Le parcours typique fait passer une personne âgée de chez elle à une résidence avec plus ou moins de services, puis à un CHSLD quand ses facultés physiques ou cognitives faiblissent énormément.

« Les CHSLD reçoivent des personnes malades qui demandent beaucoup, beaucoup de soins, dit l’inspecteur. Je dirais que 90 % de ces personnes ont des pertes cognitives. Elles demandent des supervisions constantes et très demandantes. »

Cette condition en fin de vie génère un roulement constant des résidents. « Quand une personne meurt, elle est remplacée en moins de 24 heures. Le personnel doit constamment s’adapter aux besoins de nouvelles personnes, recueillir de nouvelles données, définir de nouveaux plans d’intervention. »

Tous les spécialistes interrogés depuis des jours s’entendent aussi sur une conclusion générale : les Maisons des aînés promises par Québec ne régleront pas le fond du problème. « Ce n’est pas la seule solution, ni une panacée, résume Mme Gagnon, de l’AQDR. Revoir l’aménagement des lieux, c’est une bonne idée, mais il faudrait aussi arranger les immeubles existants. Il faudra surtout prendre le problème de beaucoup plus haut. »

Son association demande donc au premier ministre de créer un groupe élargi pour faire la lumière sur la crise actuelle puis de tenir des états généraux sur les conditions de vie des aînés au Québec. « Notre société est une de celles qui vieillissent le plus rapidement dans le monde, rappelle Mme Gagnon. Cette réalité vient avec des responsabilités. Il faut se doter de moyens pour assurer la sécurité et la qualité de vie de ces citoyens. »

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