Survivre à la crise

Isabelle Delorme Collaboration spéciale
Avec l'annulation de ses événements tels que son Duathlon urbain, la Fondation du CHU Sainte-Justine craint une baisse d’au moins 40 à 50 % de ses revenus.
Photo: Fondation Ste-Justine Avec l'annulation de ses événements tels que son Duathlon urbain, la Fondation du CHU Sainte-Justine craint une baisse d’au moins 40 à 50 % de ses revenus.

Ce texte fait partie du cahier spécial Philanthropie

C’est un constat qui fait mal. La crise entraînée par la pandémie de COVID-19 augmente les besoins de nombreux organismes caritatifs, dont les perspectives de dons s’évaporent. Confrontés à de nouveaux défis économiques, entreprises et particuliers resserrent les cordons de leurs bourses ou ciblent les causes urgentes liées au nouveau contexte. Les fondations et organismes à but non lucratif revoient leur stratégie pour conserver des moyens d’action, voire pour survivre.

« Nous n’avons jamais connu une crise aussi importante », déclare Daniel Asselin, qui préside depuis près de trente ans la firme d’experts-conseils en philanthropie Episode. Selon le spécialiste de la collecte de fonds, la baisse de dons sur le marché québécois pourrait atteindre au moins 500 millions de dollars pour 2020, sur un total moyen annuel d’environ 3 milliards.

Certains organismes tireront mieux leur épingle du jeu, prédit Daniel Asselin. « Les donateurs se consacrent en priorité aux besoins de première ligne », analyse l’expert, qui estime que les banques alimentaires et les organismes s’occupant de la santé mentale des jeunes, du soutien aux aînés ou de la recherche contre la COVID-19 feront partie des priorités pendant un moment. Parmi les grands perdants : le milieu culturel, les sociétés en santé et toutes les grandes fondations orientées vers l’événementiel, car le temps n’est pas aux rassemblements et l’on ignore pour combien de temps.

500 millions
C’est le montant en dollars que la baisse de dons sur le marché québécois pourrait atteindre pour 2020, sur un total moyen annuel d’environ 3 milliards.

« Les plus grands perdants seront les petits organismes qui n’amassent pas plus de 400 000 $. Certains ne passeront pas à travers la crise », craint Daniel Asselin, qui se souvient qu’après la crise économique de 2008, le secteur avait dû attendre dix ans pour revenir au niveau de dons antérieurs. Il prévoit des alliances et des fusions des plus fragiles pour survivre et prédit un rebond lent.

Les organismes revoient leur stratégie

« Examinez vos plateformes, vos réseaux sociaux, et investissez si vous n’êtes pas à jour, car il y aura beaucoup d’événements virtuels », conseille Daniel Asselin à ses clients, tout en leur recommandant de préférer les campagnes de notoriété aux sollicitations agressives, le temps de laisser la place à la « vague d’amour » dont bénéficient les besoins de première ligne.

Anne-Marie Gauthier dirige la Fondation du Cégep du Vieux-Montréal, une petite structure déstabilisée lorsqu’elle a dû annuler l’événement-bénéfice et la campagne de collecte de fonds prévus au printemps. Pas facile de se positionner dans ce nouveau contexte. « Nous nous sommes demandé si des sollicitations seraient mal vues », confie la directrice pour qui le combat continue, mais autrement.

L’organisme prévoit de rester visible avec des collectes de fonds virtuelles et des sollicitations ciblées, qui permettront notamment de contribuer à un fonds d’urgence pour les étudiants dans le besoin. Mais la directrice s’attend à des entrées de revenus plus modestes. « Il ne faut pas que cela dure huit mois comme cela. Nous ne pouvons pas nous passer d’événements dans la prochaine année, car nous en avons besoin pour survivre », confie celle qui lutte notamment contre les difficultés de certains étudiants à se loger.

Appel aux dons en temps de crise

Si la COVID-19 fait trop de victimes, les autres pathologies ne se sont pas mises en veille pour autant. À la Fondation du CHU Sainte-Justine, on craint une baisse d’au moins 40 à 50 % des revenus.

« Dès le 9 mars, nous avons vu certains enjeux poindre à l’horizon », confie Maud Cohen, la présidente de l’organisme qui a dû annuler le bal de 6500 personnes prévu le 20 mars, un rendez-vous annuel honoré depuis vingt ans. Rideau également pour le tournoi de golf et les opérations de publipostage programmées. Pour la fondation qui lève de 30 à 35 millions de dollars chaque année, la situation est particulièrement critique du côté des « sources de revenus non désignées » qui financent un tiers du centre de recherche de Sainte-Justine et payent les salaires des employés.

Ce centre de recherche va d’ailleurs travailler sur l’immunisation par plasma dans le cadre de la lutte contre la COVID-19, des travaux qui dépassent la pédiatrie. Mais la fondation reste « au bas de la chaîne », selon sa présidente : « Nous sommes là lorsque l’économie va bien. Nos donateurs vont penser à leurs employés d’abord, et c’est normal. »

Le Dr Alexander Weil, neurochirurgien à Sainte-Justine, a offert 100 000 $ pour lancer une campagne numérique appelant 50 000 donateurs, lancée le 14 avril. « Les soins et la recherche sont très affectés et fragilisés. Il y a des chercheurs dont les projets sont menacés. Sans financement, des découvertes risquent de ne pas voir le jour », alerte le médecin-chercheur.

« Si vous le pouvez, donnez », lance Maud Cohen. Et si vous ne savez pas vers quelle cause déployer votre générosité, Daniel Asselin suggère de privilégier tout simplement celle qui vous tient le plus à cœur.