L'organisation de yoga Sivananda suspend l’enquête sur son fondateur

L’Organisation internationale de yoga Sivananda compte plus de 40 centres à travers le monde, dont un à Montréal.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’Organisation internationale de yoga Sivananda compte plus de 40 centres à travers le monde, dont un à Montréal.

Quelques heures à peine avant que des victimes alléguées d’agressions sexuelles ne livrent leur témoignage officiel à l’enquêtrice indépendante chargée de faire la lumière sur leurs allégations, l’Organisation internationale de yoga Sivananda a suspendu l’enquête sur le fondateur du mouvement, Swami Vishnudevananda.

« La suspension de l’enquête est devenue nécessaire en raison de la gravité de la crise actuelle de la COVID-19, qui a entraîné la fermeture des centres de yoga pour une durée indéterminée, répond le porte-parole de l’organisation, Jonathan Goldbloom, de la firme de communications Avenue. Cela a des répercussions considérables sur la viabilité financière de l’organisation et sur la capacité de l’organisation à s’engager financièrement pour poursuivre l’enquête en ce moment. »

L’organisation parle d’une « suspension » de l’enquête, mais ne donne aucune indication sur le fait qu’elle souhaite reprendre le processus ultérieurement. Elle propose plutôt d’« ouvrir un dialogue de conciliation [avec les plaignantes] afin de trouver des façons positives et constructives d’avancer dans ce processus ».

L’autre enquête concernant le directeur des centres de yoga Sivananda du Canada et de l’Inde, Thamatam Reddy, mieux connu sous son nom spirituel de Prahlada, devrait toutefois suivre son cours, précise-t-on. Ce dernier a été démis de ses fonctions récemment à la suite d’allégations d’inconduites sexuelles.

Trahison institutionnelle

La suspension de l’enquête sur le fondateur du mouvement a été reçue comme une douche froide par plusieurs membres de la communauté, de même que par les victimes alléguées, qui s’étaient préparées pour ces entrevues.

Dans une communication envoyée aux membres, les administrateurs du Projet Satya​, qui offre du soutien aux victimes d’agressions sexuelles dans la communauté de yoga Sivananda, mettent en doute la bonne volonté de l’organisation qui n’aurait, selon eux, lancé cette enquête que pour faire taire les critiques, sans réelle volonté de la mener à terme.

Ils disent « craindre que l’organisation n’utilise la détresse ressentie par de nombreuses personnes durant la pandémie pour détourner l’attention et mettre fin rapidement et discrètement aux allégations d’abus sexuels contre leur gourou ».

Les victimes alléguées parlent de « trahison institutionnelle » et d’un « manque de respect ».

Confiance

Il faut dire que les trois victimes alléguées de Swami Vishnudevananda, qui avaient dénoncé publiquement sur Facebook en décembre dernier desagressions sexuelles datant de plusieurs décennies, étaient réticentes à participer à cette enquête commandée et payée par l’organisation.

Bien que ce soit la norme, dans un tel contexte, qu’une organisation ou une entreprise mandate un tiers indépendant pour mener l’enquête et paye ses honoraires, et bien que cette personne soit liée par un code de déontologie et tenue à l’impartialité, les victimes alléguées ne faisaient pas confiance à cette enquête officielle.

Dans le passé, l’Organisation n’a pas pris au sérieux les allégations de certaines victimes, concernant son fondateur, décédé en 1993, et son directeur actuel des centres du Canada et de l’Inde, Prahlada, comme le révélait Le Devoir récemment.

Or, après des semaines de réflexion et de nombreuses questions à l’enquêtrice indépendante Marianne Plamondon pour mieux comprendre son rôle, les trois victimes alléguées ont finalement accepté de participer à cette enquête.

« La première entrevue [par vidéoconférence] était prévue à 13 h [le2 avril], explique Carol Merchasin, qui devait assister les victimes pendant leurs déclarations. En matinée, quelques heures à peine avant l’entrevue, j’ai reçu un appel de l’avocate Marianne Plamondon qui m’informait que l’enquête était suspendue. »

L’organisation a la responsabilité d’informer la communauté, à qui elle avait promis une enquête, des raisons qui la poussent à suspendre son enquête et de ses projets pour la suite

 

Les victimes étaient anéanties, confirme Mme Merchasin. « Comme vous pouvez l’imaginer, être impliquée dans une enquête n’est pas une chose facile […] Disons que ça renforce les raisons pour lesquelles elles refusaient de témoigner dans cette enquête dès le départ. »

L’avocate Carol Merchasin, qui a mené de nombreuses enquêtes dugenre en milieu de travail, affirme que c’est la première fois qu’elle voit une enquête être suspendue de la sorte. Elle se désole par ailleurs du fait que l’organisation n’ait fait aucune communication officielle pour expliquer sa décision.

« L’organisation a la responsabilité d’informer la communauté, à qui elle avait promis une enquête, des raisons qui la poussent à suspendre son enquête et de ses projets pour la suite », affirme-t-elle.

Si aucune communication officielle n’a été faite, c’est pour mieux « préserver l’intégrité d’un processus délicat [qui consiste à] tendre la main aux plaignantes dans un esprit de réconciliation », répond M. Goldbloom.

Critiques injustifiées

M. Goldbloom estime que les critiques de certains membres de la communauté sont injustifiées et que l’enquête a été entamée de bonne foi. « À la lumière de l’actuelle crise et des efforts qui ont été déployés pour convaincre les plaignantes de participer à l’enquête, ces critiques ne sont pas raisonnablement justifiées. »

« Non seulement poursuivre cette enquête dans un moment de crise sanitaire et de pression économique sans précédent […] aurait été injustifiable sur le plan éthique, mais cela donnerait lieu à des critiques selon lesquelles l’organisation serait disposée à dépenser des sommes substantielles pour l’enquête et insensible au risque d’exacerber l’anxiété et le stress que les plaignants ressentiront. »

Quant à savoir pourquoi l’enquête sur le fondateur a été annulée, mais pas celle sur son directeur des centres du Canada et de l’Inde, Prahlada, le porte-parole répond qu’il a fallu faire un choix.

« En vertu de la crise mondiale actuelle, [l’organisation] a dû évaluer sa capacité à poursuivre les deux enquêtes et a rendu sa décision à la lumière de la totalité des facteurs pertinents dans les circonstances actuelles, y compris le fait que l’enquête de Prahlada avait déjà commencé et que certaines des plaignantes avaient déjà été interrogées. »

Jointe par Le Devoir, l’avocate Marianne Plamondon a répondu que la suspension de l’enquête était une décision de l’organisation indépendante de sa volonté et qu’elle ne pouvait la commenter.