Dieu.com: quand les religions s'adaptent au confinement

Le pasteur Beaudoin dans son décor de diffusion en ligne respectant la tradition protestante du culte dépouillé, sans images.
Photo: Facebook / Église Axe 21 Le pasteur Beaudoin dans son décor de diffusion en ligne respectant la tradition protestante du culte dépouillé, sans images.

À chaque époque ses allégories.

Prêcheur d’une société pastorale et agricole, Jésus choisissait ses paraboles en conséquence. Le Nouveau Testament en rassemble 47, de celle de la brebis égarée (Mt 18.12-14) à celle du semeur, citée dans trois évangiles.

Les disciples actuels du Christ continuent et renouvellent la pratique pédagogique comparative en s’inspirant des réalités actuelles. Le pasteur Philippe Beaudoin de l’église Axe 21 de Sherbrooke en a fait la preuve dimanche matin avec sa cérémonie religieuse diffusée en direct sur Facebook, avec ses propres paraboles adaptées à notre temps de crise forçant le confinement de toutes ses brebis.

Après une vingtaine de minutes, l’exégète québécois a avancé l’image selon laquelle « le vrai virus, c’est le péché ». Il a ajouté que le patient zéro, quand on y pense, c’est Adam, premier humain et aussi première créature à s’être éloignée de Dieu. « Jésus, c’est le vaccin, a proposé le religieux. Il nous permet de mener la guerre contre l’ADN du péché. »

Axe 21, église très XXIe siècle, est animée par un pasteur de 35 ans, marié, qui attire des jeunes. Philippe Beaudoin, également chargé de cours à l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke, prêche habituellement dans un théâtre de Sherbrooke ou de Magog. Il a fait basculer ses activités religieuses en ligne depuis quatre semaines pour respecter les interdits de se réunir, d’abord à plus de 250, ensuite à plus de 100, puis à plus de 10, et finalement de se réunir tout court.

Sa célébration de dimanche a commencé à 10 h 30 et duré une heure. Elle a généré environ 400 connexions et probablement attiré un millier de personnes, par rapport à quelque 600 fidèles habituellement présents en chair et en os. M. Beaudoin officie en chemise ouverte sur un t-shirt, les manches roulées. Il tient le micro de la main gauche et agite l’autre. Une petite table en verre remplace le lutrin. Elle supporte une bible et un ordinateur consulté constamment pour l’homélie.

Nos cérémonies ont habituellement besoin de contacts humains. Mais il y a des avantages. On rejoint plus de gens avec un Facebook Live.

Pendant la première des deux prestations musicales de J.P. (Jee-Pee) intercalées dans le discours, le webmestre a demandé aux résidents de l’extérieur de Sherbrooke de se manifester. Les messages sont venus de villes et de villages de l’Estrie, mais aussi du Bas-Saint-Laurent, du Saguenay, de Lanaudière, de Montréal. Il y a même eu un « Hello from Mississippi ! ».

« Nos cérémonies ont habituellement besoin de contacts humains, a expliqué au Devoir le pasteur Beaudoin quelques heures après son service en ligne. Mais il y a des avantages. On rejoint plus de gens avec un Facebook Live. Et comme notre Église attire une bonne moitié de jeunes, l’utilisation de nouvelles technologies ne pose pas trop de problèmes. Ce n’est pas le cas pour d’autres églises maintenant complètement déstabilisées parce qu’elles ne peuvent plus rejoindre leur communauté spirituelle. »

Sacré Web

L’Église catholique suit aussi les ordres du pouvoir séculier en encourageant la messe dématérialisée. Le pape François a célébré le dimanche des Rameaux, toujours en la basilique Saint-Pierre, mais sans fidèles, mis à part quelques religieux et religieuses, un par banc dans la nef pour respecter les consignes de distanciation. Pour cette institution deux fois millénaire, comme pour d’autres Églises plus traditionnelles, l’impossibilité de pratiquer l’eucharistie pose un sacré défi, tout comme les ouailles vieillissantes réputées moins habituées aux nouvelles technologies.

Louis Bourque, directeur général de l’Association d’églises baptistes évangéliques au Québec (AEBEQ), confesse que ses quelque 80 membres ont réagi à différentes vitesses, avec des succès plus ou moins grands. « Nous avons été réactifs, dit-il. Pour certaines églises, la technologie n’avait aucun secret. Pour d’autres, plus petites, dirigées par des pasteurs moins équipés ou moins habiles, ça a été tout un changement. Il leur a fallu apprendre à travailler avec Facebook, Facebook Live, Zoom, Messenger ou YouTube. »

L’AEBEQ a créé une plateforme de formation à l’intention de ses membres. Le directeur Bourque a lui-même organisé des rencontres Zoom qui ont attiré environ 70 leaders de communautés.

« On dit qu’il y a deux domaines qui attirent beaucoup sur Internet, le sexe et la religion », rappelle le professeur Frédéric Dejean du Département de sciences des religions de l’UQAM. Lui-même étudie les églises évangéliques depuis une quinzaine d’années. « Elles diffusent en live depuis le milieu des années 2000, depuis bien avant la pandémie. Elles encouragent la diffusion de photos et de vidéos pendant les cérémonies. Beaucoup de ces églises ne pensent pas le numérique comme étant quelque chose à côté de la vie. Le virtuel et le réel sont en articulation. »

La pastorale ou le prosélytisme médiatisés n’ont pas non plus été inventés avec Internet. Radio-Vatican aura 90 ans l’an prochain. Radio-Canada a longtemps diffusé une messe le dimanche matin. Des télévangélistes américains puis sud-américains ont créé des empires médiatiques.

Le professeur Dejean rappelle des aspects de cette longue et riche histoire tout en soulignant un aspect amplifié par la révolution numérique. « Le virtuel permet de garder contact avec la communauté en permanence. Une simple application permet de faire des dons, d’écouter en balado le prêche du dimanche dans le métro, etc. C’est un peu l’église qui entre chez vous. »

L’avenir incertain

Le dimanche des Rameaux marque aussi l’entrée dans la Semaine sainte, culminant avec Pâques, célébré cette année le dimanche 12 avril. Une cinquantaine d’églises chrétiennes du Québec, de France et d’ailleurs dans le monde, dont Axe 21, ont formé l’alliance Ensemble pour Pâques pour proposer une célébration en ligne sur une chaîne unique. La cérémonie sera conduite par La Chapelle, église protestante du centre de Montréal prisée par les jeunes.

Les juifs, eux, commémoreront Pessa’h, la Pâques juive, du mercredi 8 au jeudi 9. Le monde ritualisé à l’extrême des plus orthodoxes se trouve aussi complètement bouleversé par la pandémie. Samedi matin, pour le jour sacré du sabbat, des hommes des communautés hassidiques ont envahi certaines zones publiques de l’arrondissement d’Outremont à Montréal. Rue Durocher, un groupe de cinq hommes ont improvisé une synagogue sur un balcon. Ils s’agitaient en habits cérémoniels, portant schtreimel et talit, et priaient à voix haute autour de rouleaux de la Torah.

 
Photo: Stéphane Baillargeon Samedi matin, pour le jour sacré du sabbat, des hommes des communautés hassidiques ont envahi certaines zones publiques de l’arrondissement d’Outremont à Montréal.

La crise sanitaire mondiale pose des défis pour tous. Le directeur Bourque mentionne que les mariages en ligne ne sont pas reconnus. Ils peuvent cependant se célébrer à cinq. Les entreprises funéraires attendent de nouvelles consignes. La collecte de fonds des églises se fait en utilisant le paiement en ligne.

« Nous avons été réactifs et maintenant, il faut être proactifs, dit M. Bourque. On ne sait pas combien de temps le confinement va durer, alors il faut s’assurer qu’on prend bien soin des gens. Si la crise se poursuit, certaines grandes églises devront mettre à pied du personnel et faire appel aux programmes d’aide gouvernementaux. »

À chaque époque ses allégories. À chaque époque ses défis…