Le poids du huis clos sur les femmes

Les tâches ménagères et les soins apportés aux enfants sont encore majoritairement l’apanage des femmes.
Photo: Monika Batich Getty Images Les tâches ménagères et les soins apportés aux enfants sont encore majoritairement l’apanage des femmes.

Le confinement est-il vécu de manière égalitaire ? Autrement dit, cet isolement pèse-t-il aussi lourd sur les épaules des hommes que celles des femmes ? Bien que les expériences soient diverses, tout porte à croire que se recroqueviller dans son chez-soi, dans cet antre où les tâches ménagères et les soins apportés aux enfants sont encore majoritairement l’apanage des femmes, aurait plutôt comme effet d’exacerber les inégalités de genre.

Dans cette ère de confinement, il faut maintenant occuper les enfants à temps plein, les rassurer, faire le suivi de leurs devoirs et de leurs leçons. Bien prévoir les repas pour limiter les sorties à l’épicerie. Ranger la maison bondée à toute heure du jour et de la nuit. Faire du lavage et du ménage. Rappeler à sa marmaille de se laver les mains, avec beaucoup de savon, le temps de chanter deux fois « Bonne fête ». Tout ça souvent en continuant à travailler. Et si possible, avec le sourire aux lèvres.

Après une semaine à essayer « de se séparer en 12 pour tout faire », Carolane Stratis a décidé d’arrêter de travailler. « À mon travail, on devait couper une personne et j’ai demandé que ce soit moi », raconte la maman d’une fille de 6 ans et d’un garçon de 3 ans dont le conjoint, comme dans bien d’autres familles, rapporte à la maison un salaire plus élevé.

« C’était impossible pour moi de faire l’école à la maison à ma fille, d’occuper mon garçon, de m’arranger pour qu’on ne mange pas juste des sandwichs et de faire en sorte qu’on soit tous dans un environnement confortable tout en continuant à travailler. »

Perte d’acquis

Dans cette tempête du coronavirus, qui a presque tout emporté dans son sillage, les femmes ont vu disparaître d’un coup bien des acquis — garderies, services de garde, soutien des grands-parents, de l’entourage — sur lesquels elles s’appuyaient pour tenter de concilier ce qu’il y a de conciliable dans ce quotidien sans cesse déchiré entre le travail et la famille.

« Il faudrait maintenant qu’on travaille comme si on n’avait pas d’enfants dont on doit s’occuper, et s’occuper de nos enfants comme si on n’avait pas travail », résume Carolane Stratis.

Les hommes demeurent les aidants, les parte-naires, ils attendent qu’on leur demande et ensuite ils vont faire la tâche

La blogueuse du site Je suis une maman, Jaime Damak, travaillait déjà de la maison avant que la crise du coronavirus n’éclate. Mais à mesure que sa charge de travail de pigiste se réduisait comme peau de chagrin, sa charge de maman se décuplait.

« La semaine dernière, il y a un moment où j’ai craqué. J’étais rendue la bonne de tout le monde », raconte-t-elle, soulignant qu’elle devait désormais composer avec deux ados à temps plein à la maison et un conjoint travaillant au sous-sol. « Ma charge mentale s’est alourdie. Et je ressens un stress supplémentaire ces temps-ci. »

Amplification

Le poids relativement plus important du confinement sur les épaules des femmes que celles des hommes n’est pas qu’une impression, confirme Rachel Chagnon, professeure et directrice de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM.

« La charge mentale ne va pas changer de cerveau d’un coup », pointe-t-elle. D’autant plus que l’organisation de la famille, des courses, de l’horaire des enfants a soudainement pris une tournure autrement plus complexe et stressante. « Les hommes demeurent les aidants, les partenaires, ils attendent qu’on leur demande et ensuite ils vont faire la tâche, analyse Rachel Chagnon. Mais ce ne sont pas eux qui assument la réflexion organisationnelle. »

Ainsi, les composantes inégalitaires d’une relation s’amplifient en période de confinement. Et les risques de tensions s’accroissent tout autant.

Sans oublier qu’en matière de violence, « le confinement est un facteur de protection pour les hommes, mais il représente un risque accru pour les femmes », souligne Rachel Chagnon, les femmes étant plus souvent victimes de violence à l’intérieur de la sphère familiale, alors que les hommes sont plus à risque à l’extérieur.

Tensions

On sait déjà qu’au sortir de leur période de confinement, les Chinois ont déchiré leurs contrats de mariage dans une proportion plus élevée qu’à l’habitude. Confinées depuis une dizaine de jours, les Françaises ventilent abondamment sur les réseaux sociaux. « Monsieur sort tous les matins, rentre vers midi, mets les pieds sous la table, mange, et part à la sieste », « c’est moi la femme de ménage maintenant ? » ou encore : « pourquoi c’est toujours à nous de penser à la sécurité et à la santé de notre entourage ? » distillent-elles.

Jointe par Le Devoir à Bordeaux, Sabrina Berrichon confirme que les moments sont difficiles et que cette parcelle d’équilibre sur laquelle tant de femmes vacillaient jusque-là s’est effondrée. « Pour privilégier au maximum les enfants et leurs apprentissages, je travaille la plupart du temps en fin de journée et une bonne partie de la soirée. Les journées sont donc… très longues », témoigne-t-elle, avouant avoir versé des larmes à quelques occasions dans les derniers jours.

Bien communiquer

Pour ramener une certaine sérénité dans son foyer, Jaime Damak a misé sur une communication plus franche et transparente, notamment quant à ses attentes envers son conjoint et ses enfants. « Des fois, j’ai peur de demander de l’aide, mais il faut le faire. »

Chez Patricia Clermont, les tâches étaient déjà séparées équitablement avant le début de la crise. « On maintient l’équilibre, mais ça intensifie les défis. » L’enjeu est maintenant de trouver des moments chacun pour soi et pour le couple, mentionne-t-elle. « Ça développe la patience, la bienveillance envers soi et la diminution des attentes par rapport à soi. »

C’est justement dans cette diminution de la pression que les mamans se mettent sur les épaules que résiderait également une partie de la solution. « Les mamans se sentent très responsables de s’assurer que les enfants sont toujours stimulés, qu’ils ont toujours quelque chose à faire », fait remarquer Rachel Chagnon.

Il faut donc lâcher prise et accepter que cette situation complètement anormale sème un certain chaos dans notre quotidien.

« Pour les devoirs, on a décidé de le prendre cool », souligne Lucie Gasc, maman de trois enfants. « Mon conjoint, ça le dérange beaucoup moins que ce ne soit pas bien rangé ou quand les enfants portent le même pyjama depuis deux jours », note avec une pointe d’humour Carolane Stratis. Des paroles apparemment bien sages en cette période de coronavirus.


 
14 commentaires
  • paul duchastel - Abonné 28 mars 2020 04 h 14

    Le sexe fort

    C'est la femme.Elle vit plus longtemps que l' homme,est très polyvalante,plus résiliante à la douleur et aux contretemps de la vie ,plus communicatrice et attentltive aux sentiments d'autrui , plus coopérative et moins besoin de compétionner . Pourquoi nous les hommes l'avons si maltraitée?

  • Yves Corbeil - Inscrit 28 mars 2020 07 h 49

    Sommes-nous bien en 2020

    Est-ce qu'on discute de cas d'exception ou c'est la norme.

    Mon grand-père né en 1900 à commencé à travailler en usine à quatorze ans et ils lui ont dit de partir après 50 ans et quatre mois de service continue à son époque il était le revenu familiale et le responsable du toit au dessus de la tête des siens et sa maintenance. Une laveuse, une sécheuse, une balayeuse, une recette à rosbif, non pantoute. Ma grand-mère né en 1901 a eu 6 enfants et quelques fausses couches, elle s'occupait de la marmaille et de toutes les tâches ménagères en plus de faire de faire de l'artisanat dans le sous-sol pour des revenus additionnels.

    Mon pêre décédé, né en 1930 a travaillé jusqu'à 65 ans en usine et mutiple autres métiers, il entretenait la maison et l'extérieur, il faisait à manger très souvent mais le reste non rien. Ma mère décédé, né en 1931 a travaillé de 16 à 25 ans l'âge ou arrivait le premier d'une série de 6 enfants avec deux fausses couches, une femme au foyer qui disait à l'époque.

    Moi séparé, garde partagé j'ai eu les mêmes responsabilitées que la mère de mes enfants, avec la responsabilité de leurs loisirs à temps plein mais c'était un loisir pour moi aussi, alors ça dépend comment tu le vois Elle, elle n'avait pas l'intérêt pour cela mais était une oreille attentive pour d'autres choses.

    Alors madame Boutros, en 2020 on doit continue à s'occupé des cas d'espèces sans en parler comme la norme de notre société. Pour ce qui est de l'égalité, bien mon opinion à moi c'est que ça pèse trop car la majorité veut tout avoir et tout de suite.

    Moi je peux vous dire une chose, si mes parents étaient vivant, dans une résidence. C'est pas vrai que je les laisserait enfermer là au risque de les perdres en les privants de leurs enfants et petits enfants. Il fut un temps ou ont prenait soin de ses vieux (...)

    Et aujourd'hui quand je lis une chronique comme la vôtre, je me dis ou est-ce que ça a foiré le 50/50 et l'émancipation. On en veux-tu trop, juste trop.

  • François Réal Gosselin - Abonné 28 mars 2020 07 h 53

    Covid-19 un révélateur.

    Retour en arrière,exacerbation des tensions, je ne crois pas. Covid-19 est un révélateur d'une situation, d'un état d'être. Dans la brume de nos activités, sois le joug des artifices de la Vie produits par notre société, l'essentiel à peu évolué et ce cher Civil 19e du nom, sous ses atours de star universelle, devient le révélateur de la nécessaire image dans la chambre noire qu'est devenue notre société.
    Les peurs et les angoisses irréfléchies montent à la surface, une situation que nos autorités ne font rien pour se montrer rassurantes.
    L'utilisation abusive des effets médiatiques sème le désarroi chez les plus faibles. Chères autorités, nos "dirigeants" ont trouvé une excuse pour édicter des règlements extrêmes, voir abusifs, pour justifier ou tenter de justifier les abus de pouvoir. Covid-19 nest pas tant la cause d'une malheur mais le révélateur social et personnel.

  • Gilbert Paquette - Abonné 28 mars 2020 08 h 06

    le poids sur les mères

    Toutes les femmes ne sont pas dans ce rôles de mères. Cependant elles sont très souvent proches aidantes, conjointes, célibataires. A quels défis dûs à l'inégalité des sexes et du sexisme doivent-elles faire face? Je m'attendais à ce que cet article traite de ça aussi. Mais le titre était trompeur.

  • Yves Corbeil - Inscrit 28 mars 2020 08 h 19

    Vous savez madame, c'est comme le dilemme de l'acceuil de gens étrangés. Faut-il accepter tous le monde qui veut venir chez nous pour être ouvert d'esprit et de coeur dans les yeux d'une minorité qui nous traites de tous ces noms.

    L'exception ne sera jamais traiter différement de ce quelle est une exception. Alors les discours suggérant que ce soit la norme ça me mets en fusils.

    Je crois sans voir de statistiques à cette effet que la norme de notre société aujourd'hui est la répartition des tâches de toutes les tâches dans une majorité de foyer québécois et qu'il faut continué à s'occuper des exceptions tout en donnant une attention particulière à ceux-là venu d'ailleurs avec des moeurs et coutumes bien différentes et particulières, s'intégrer ça prend le temps que ça prend, combien de générations je ne le sais pas mais ne ce sera probablement pas le cas des premiers arrivés.

    Pis des fois je me dis, si t'es trop fatigué pour tout ça, choisi ce qui est le plus important pour toi. Cela va pour les deux si on parle de couple et s'applique aux monoparentale débordé. Toujours en accordant notre attention aux exceptions.

    Et quand les exceptions deviennent ta majorité, bien là madame, faut que tu te pose une autre question sur ta société et ça a rien à voir avec le débordement des uns et/ou des autres.

    «Think big sti, come with a price tag» yen a trop qui l'oublie perdu dans les rêves de leur enfance qu'ils poursuivent toujours comme adulte pour finalement se réveiller complètement submerger. Savez vivre avec 80 quand t'en fais 100, ça nous permet de souffler et un peu moins, c'est un peu moins partout comme ça t'es jamais dépassé et quand t'es pas dépassé c'est plus facile de tout négocier dans la sérénité. Où est-ce que je me dirige, chacun doit se la poser.