La disparition de la cabane à sucre

Au registre du patrimoine culturel dressé par le gouvernement du Québec, vous chercherez en vain une cabane à sucre protégée et classée en regard de son intérêt culturel pour la collectivité.
Photo: Roch Martineau Au registre du patrimoine culturel dressé par le gouvernement du Québec, vous chercherez en vain une cabane à sucre protégée et classée en regard de son intérêt culturel pour la collectivité.

Si le sirop n’est pas en passe de disparaître, même avec la menace des changements climatiques, du moins selon les Producteurs et productrices acéricoles du Québec (PPAQ), il n’en va pas de même pour la traditionnelle cabane à sucre, ce rectangle en planches de grange, flanqué de réservoirs de sève d’érable et surmonté d’une sorte de pigeonnier ouvert qui permet à l’évaporateur au coeur de cette installation de lancer au ciel l’offrande d’un parfum sucré.

La cabane d’aujourd’hui, explique Hélène Normandin, la porte-parole de la PPAQ, ne ressemble plus du tout à l’image pittoresque qu’on s’en fait et que véhiculent, année après année, les boîtes de conserve de sirop, avec leur cabane rouge sang-de-boeuf et, à l’avant-plan, un homme vêtu d’une veste à carreaux.

« Les érablières aujourd’hui, ça a plus l’air d’un garage, avec une base en béton et des murs en tôle », résume Mme Normandin. Il n’y a pas de modèle québécois de ce à quoi doit ressembler une cabane à sucre, même si l’image d’antan a profondément imprégné notre imaginaire.

Existe-t-il au moins une érablière témoin, fidèle à cette image forte que conserve la société québécoise, un lieu qui préserve ce rapport saisonnier particulier et qui a été dûment protégé pour en assurer la transmission ? « Non, ça n’existe pas. Je voudrais vous dire oui. Mais il n’y en a pas », explique la PPAQ au Devoir.

Au registre du patrimoine culturel dressé par le gouvernement du Québec, vous chercherez en vain une cabane à sucre protégée et classée en regard de son intérêt culturel pour la collectivité. Est-ce là l’effet de la négligence ou de l’indifférence ? C’est en tout cas ce que se demande Dinu Bumbaru d’Héritage Montréal. Ce défenseur du patrimoine commun ne s’explique tout simplement pas cette situation, qu’il juge profondément déplorable.

Le ministère de la Culture a confirmé au Devoir qu’« il n’y a pas de cabane à sucre qui possède un statut en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel ». Autrement dit, aucun de ces bâtiments marquants de l’imaginaire québécois n’est protégé d’aucune façon.

Pourtant, « c’est patrimonial, la cabane », soutient d’emblée Mme Normandin de la PPAQ. « On est toujours étonné de voir à quel point les souvenirs des Québécois sont associés à la cabane à sucre, aux entailles, à la chaudière, même si aujourd’hui 95 % des cabanes produisent avec de la tubulure » et que les procédés ont beaucoup changé. L’eau d’érable, avant d’être soumise à l’action de l’évaporateur, se voit désormais traitée par un procédé d’osmose qui permet d’augmenter plus vite sa concentration en sucre.

Une disparition annoncée ?

En 2019, la PPAQ a produit 159 millions de livres de sirop d’érable. Elle espère voir cette production augmenter bientôt à 185 millions, puisque la demande va croissant.

« Il est vraiment étonnant et navrant que le Québec, qui souligne à juste titre son rang de premier producteur de sirop d’érable au monde, ne compte aucun élément de ce patrimoine qui le distingue parmi les sites et constructions reconnus par un statut national », plaide Dinu Bumbaru.

La cabane, telle qu’elle est inscrite dans l’imaginaire québécois, est-elle tout simplement en train de disparaître sans que personne ne s’en rende compte ? Combien d’ailleurs reste-t-il de ces cabanes d’antan auxquelles se sont tissés les souvenirs de toute une société ? Aucun inventaire n’existe.

Un héritage

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la cabane à sucre est saisonnière, fragile, érigée avec les moyens du bord, plus ou moins l’équivalent d’un campement nomade développé pour sa seule capacité à abriter un simple feu au-dessus duquel on tend un chaudron de fer. Dans ces conditions incertaines, la qualité des productions variait beaucoup.

Les premiers bâtiments dédiés aux travaux des sucres du pays, comme on dit, sont attestés dès le début du XVIIIe siècle. L’image de la cabane à laquelle nous associons le temps des sucres tient plutôt du début du XXe siècle. Alors que la demande en sucre s’accroît, les installations gagnent en importance et s’inscrivent de façon plus permanente dans le paysage. Mais il ne s’agira longtemps que d’un à-côté saisonnier. « Jusqu’aux années 1980, personne pratiquement ne pouvait vivre de l’érable », confirme la porte-parole de PPAQ. Mais cette production représente tout de même 25 % des revenus agricoles du Québec en 1930.

C’est patrimonial, la cabane. On est toujours étonné de voir à quel point les souvenirs des Québécois sont associés à la cabane à sucre, aux entailles, à la chaudière, même si aujourd’hui 95% des cabanes produisent avec de la tubulure

Reste que le monde agricole et forestier auquel appartiennent les acériculteurs n’a jamais été valorisé par l’histoire officielle, attachée surtout aux actions des gouvernants et des puissants.

Peut-être que « cette indifférence de nos statuts nationaux en patrimoine » pour ces bâtiments fragiles mais emblématiques de la société québécoise « reflète une quête du monumental dans l’histoire, l’archéologie, l’art ou l’architecture qui nous rend aveugles à ce patrimoine d’habitudes dont l’architecture n’est pas savante mais pleine de sens et d’une science qui touche à la vie », commente Dinu Bumbaru.

La cabane de bois aux assises plus permanentes, typique de l’imaginaire du temps des sucres, s’est fortement inscrite dans le paysage culturel québécois. Mais dans les formes qu’on lui prête, elle est plus récente qu’on ne le dirait à première vue.

Dans Jean Rivard, défricheur, le célèbre roman d’Antoine Gérin-Lajoie, publié en 1874, on trouve une rare description écrite de l’univers des sucres à travers le récit détaillé du printemps de deux sucriers. Un bosquet d’environ deux cents érables suffit à justifier la construction d’« une petite cabane temporaire ». À la fin du XIXe siècle encore, la cabane est réduite à sa plus simple expression, comme l’illustrent des gravures sur métal publiées par le journal illustré L’Opinion publique.

Jean Rivard, armé de sa hache, pratique « une légère entaille dans l’écorce et l’aubier de l’arbre, à trois ou quatre pieds du sol », tandis que son compagnon, Pierre Gagnon, armé de sa gouge, fiche « au-dessous de l’entaille la petite goudrelle de bois, de manière à ce qu’elle pût recevoir l’eau sucrée suintant de l’arbre et la laisser tomber goutte à goutte dans l’auge placée directement au-dessous ».

La tâche est facile et douce pour ces travailleurs, affirme Gérin-Lajoie dans son livre. Ce que des témoignages ultérieurs contrediront : on travaille dur à la cabane ! Il faut chauffer quasi jour et nuit, surveiller la température avec attention, s’assurer qu’il ne manque pas d’eau dans le procédé, le tout dans des conditions qui ne sont pas toujours évidentes.

Suivre l’exemple du Mexique ?

Si l’histoire des sucres au Québec reste en partie à écrire, le temps est surtout à l’action, estime Dinu Bumbaru. « On pourrait en parler longtemps, mais il faudrait aussi agir. Car combien reste-t-il de cabanes et d’érablières authentiques ? »

Bumbaru signale que les Mexicains, eux, ont fait inscrire les paysages de l’agave et de la tequila au patrimoine mondial de l’UNESCO. Il se demande chemin faisant ce que pourrait offrir le Québec au monde, avec « une proposition novatrice aux instances internationales pour enrichir la liste du patrimoine mondial » en tenant compte de l’héritage du « temps des sucres » québécois.

Au fil des étapes de la production de « sucre du pays », racontait Gérin-Lajoie au XIXe siècle, l’eau devenait enfin du « sirop doré presque aussi épais que le miel », puis se transformait en tire, « sucrerie d’un goût beaucoup plus fin et plus délicat que celle qui se fabrique avec le sirop de canne ordinaire ». Il est à noter ici ce point de comparaison fondamental : le sucre des Antilles, tiré de la canne, une denrée beaucoup plus importante qu’on le croit souvent, comme on le verra dans un second texte à paraître demain, pour expliquer la naissance de cette tradition des sucres au pays des érables.