Culpabilité de Weinstein: une «nouvelle ère pour la justice», disent des victimes

Harvey Weinstein escorté par des policiers après avoir été reconnu coupable d’agression sexuelle et de viol.
Illustration: Elizabeth Williams Associated Press Harvey Weinstein escorté par des policiers après avoir été reconnu coupable d’agression sexuelle et de viol.

Il était l’un des producteurs les plus puissants d’Hollywood, capable de faire et de défaire des carrières. Depuis lundi, Harvey Weinstein est plutôt un violeur condamné par la justice. Et il dort en prison — à la plus grande joie de dizaines de femmes à travers le monde.

« Émue, soulagée, bouleversée » : c’est ainsi que se sentait en fin de journée la Montréalaise Erika Rosenbaum, qui fut l’une des quelque 80 femmes ayant dénoncé les agressions ou le harcèlement sexuels de Weinstein depuis 2017.

« Il y a dix ans, je n’aurais jamais acheté un scénario qui aurait dit qu’un jour, pendant que je dînais, Harvey Weinstein serait amené en prison », disait Mme Rosenbaum au Devoir. « Désormais, c’est un violeur reconnu coupable. Pour toujours, c’est la réalité. »

« C’est une énorme victoire », avait soutenu plus tôt dans une conférence téléphonique internationale l’actrice et scénariste Louisette Geiss. « Elle indique au monde entier que nous disions la vérité. » « Nous avons souhaité changer le monde, et [la condamnation de Weinstein] est une indication que nous sommes sur cette route », a ajouté l’actrice et militante Caitlin Dulany, elle aussi membre du groupe de femmes qu’on appelle les « Silence Breakers ».

La victime parfaite n’existe pas. [...] Ce procès a montré que l’humiliation des victimes ne fonctionnera plus.

 

« C’est un jour puissant et un énorme pas vers notre guérison collective », a dit Rose McGowan, l’une des voix les plus fortes du mouvement de dénonciation.

Le sentiment que quelque chose vient de changer était largement partagé lundi. La présidente du mouvement Time’s Up, Tina Tchen, estime que la condamnation de Weinstein marque le début « d’une nouvelle ère de justice ». Le procureur de Manhattan, Cyrus Vance, parle d’un verdict qui « change le cours de l’histoire » dans la lutte contre les violences sexuelles.

« Un viol est un viol, qu’il soit commis par un inconnu dans une ruelle sombre ou par un partenaire dans une relation intime », a-t-il souligné en point de presse. « C’est un viol même s’il n’y a aucune preuve matérielle et si ça s’est passé il y a très longtemps. »

Deux ans et demi après son émergence, le mouvement #MeToo enregistre ainsi une première victoire juridique d’importance avec la condamnation de Weinstein.

Reconnu coupable d’agression sexuelle et de viol, le producteur déchu a échappé aux chefs d’accusation les plus graves, ceux de comportement « prédateur ». Mais il risque entre 5 et 29 ans de prison ferme (il connaîtra sa peine le 11 mars). Weinstein devra faire face à un deuxième procès, à Los Angeles, là aussi pour viol et agression sexuelle.

Son avocate, Donna Rotunno, a confirmé qu’il ferait appel du verdict. « Le combat n’est pas terminé », a-t-elle dit, avant d’ajouter qu’« Harvey est très solide. Il a encaissé [le verdict] comme un homme ».

Larmes

Une quinzaine de femmes ont pris la parole durant la conférence téléphonique. De New York, de Los Angeles, de Seattle, du Royaume-Uni ou de Nouvelle-Zélande, les échos étaient les mêmes : une joie profonde, de l’émotion, des larmes, de la fierté et de la gratitude (envers les six femmes qui ont témoigné au procès), tout cela mélangé avec une certaine incrédulité : Harvey Weinstein est en prison ?

« Quand j’ai vu Roman Polanski [différentes allégations visent le réalisateur polonais] ovationné dans un festival de films, je craignais tellement que Weinstein sorte du palais de justice sans rien, et qu’il revienne aux Oscar comme si rien ne s’était passé… Je suis si heureuse », a dit, la voix brisée, la mannequin et écrivaine néo-zélandaise Zoë Brock.

Le combat n’est pas terminé. Harvey est très solide, il a encaissé [le verdict] comme un homme

« J’avais bon espoir qu’il soit condamné, parce que tant de femmes avaient parlé, a pour sa part commenté Erika Rosenbaum. Mais, en même temps, le système de justice n’est pas fait pour ce genre d’histoire »… d’où les émotions vives suscitées par la décision du jury, qui aura délibéré moins de cinq jours, après un procès entamé début janvier.

Toutes les dénonciatrices ont d’ailleurs souligné à quel point ce procès a été dur pour les plaignantes. Les deux victimes dont les dossiers ont mené aux accusations ont maintenu des contacts avec Weinstein après leur agression, et la défense a vigoureusement attaqué leurs motivations.

« Pour les femmes qui ont témoigné dans ce dossier et vécu un enfer traumatique, vous avez rendu un service public aux filles et aux femmes du monde entier », a tweeté la comédienne Ashley Judd.

« La victime parfaite n’existe pas », a quant à elle rappelé en conférence téléphonique l’actrice et journaliste Lauren Sivan. « Ce procès a montré que l’humiliation des victimes ne fonctionnera plus. »

Un viol est un viol, qu’il soit commis par un inconnu dans une ruelle sombre ou par un partenaire dans une relation intime

 

Depuis Los Angeles, l’ancienne productrice Louise Godbold s’est réjouie que le processus ait abouti à une condamnation. « Mais pourquoi fallait-il que les victimes passent par cette souffrance, qu’elles aient à exposer le moindre détail de leur vie intime, leur dossier médical, tout ? a-t-elle demandé. Alors que Weinstein n’a rien eu à faire, lui. »

Ainsi les Silence Breakers promettent-elles de continuer « le combat pour que plus de crimes soient punis » (l’actrice Rosanna Arquette), de ne « jamais cesser de parler » (l’ancienne assistante de Weinstein Rowena Chiu), de « continuer le travail » contre le harcèlement et les agressions sexuelles (l’autrice Jasmine Lobe), etc.

« Il a fait de nos vies des cauchemars, a affirmé l’actrice Mira Sorvino au téléphone. On reprend le pouvoir aujourd’hui. »

La chute d’Harvey Weinstein a été provoquée par les témoignages contenus dans deux enquêtes publiées par le New York Times et le magazine New Yorker, en octobre 2017. Des dizaines d’autres femmes ont rejoint le mouvement dans les jours suivants, révélant des décennies de harcèlement ou d’agressions sexuelles par Weinstein — et le fait qu’il a souvent acheté le silence de ses victimes dans le cadre d’ententes à l’amiable.