Les thérapies pour hommes divisent

De 355 000 $ en 2017-2018, le financement octroyé à 29 organismes communautaires offrant des services aux hommes présentant des comportements violents est passé à près de 2,4 millions de dollars en 2019-2020, a indiqué au «Devoir» le ministère de la Santé et des Services sociaux.
Illustration: Julia GR De 355 000 $ en 2017-2018, le financement octroyé à 29 organismes communautaires offrant des services aux hommes présentant des comportements violents est passé à près de 2,4 millions de dollars en 2019-2020, a indiqué au «Devoir» le ministère de la Santé et des Services sociaux.

Bien que les organismes communautaires offrant des thérapies pour hommes violents n’adhèrent pas tous entièrement à la définition de la violence conjugale établie par le gouvernement du Québec — qui stipule qu’il ne s’agit pas d’une perte de contrôle de la part de l’agresseur, mais plutôt d’un désir de contrôler l’autre –, leur financement public a explosé au cours des trois dernières années.

De 355 000 $ en 2017-2018, le financement octroyé à 29 organismes communautaires offrant des services aux hommes présentant des comportements violents est passé à près de 2,4 millions de dollars en 2019-2020, a indiqué au Devoir le ministère de la Santé et des Services sociaux. Cette somme provient du Plan d’action ministériel en santé et bien-être des hommes 2017-2022 et s’ajoute au financement prévu par le Plan d’action gouvernemental en matière de violence conjugale 2018-2023.

Le réseau À coeur d’homme, qui regroupe 31 organismes communautaires venant en aide aux hommes présentant des comportements violents, confirme qu’il n’est pas entièrement en accord avec la définition contenue dans le Plan d’action gouvernemental en matière de violence conjugale. Il y est mentionné que la violence conjugale « ne résulte pas d’une perte de contrôle, mais constitue, au contraire, un moyen choisi pour dominer l’autre personne et affirmer son pouvoir sur elle ».

Un désaccord qui n’est pas une opposition, selon André Tardif, directeur général d’À coeur d’homme. « C’est plutôt philosophique de dire oui, il y a cette vision-là, […] mais on reste ouvert à des définitions qui pourraient mettre en lumière d’autres facteurs de risque. »

Il est faux de prétendre qu’il n’existe qu’un seul profil de personne violente et qu’une seule cause peut expliquer l’émergence de la violence, estime-t-il, ajoutant qu’il faut « demeurer ouvert à toutes les possibilités qui pourraient faire en sorte qu’une personne ou deux personnes dans un couple arrivent à ce qu’une violence s’installe ».

« Ça peut être une personne qui consomme, qui est d’une autre culture, qui est plus avancée en âge, plus jeune, qui a vécu elle-même de la violence conjugale en étant enfant. [Tout ça] fait en sorte que d’arriver à une seule et même définition, ça nous paraît difficile. »

Une position qui hérisse Simon Lapierre, professeur titulaire à l’École de service social de l’Université d’Ottawa spécialisé en violence conjugale. « Ce sont des organismes qui sont financés par le gouvernement et ils disent ouvertement : “Nous n’adhérons pas à cette définition de la violence conjugale” », dénonce-t-il.

Certains n’y voient qu’un débat sémantique, d’autres dénoncent une incompréhension abyssale de ce qu’est la violence conjugale. Ce qui fait qu’aujourd’hui, un profond clivage sépare les regroupements d’hommes et de femmes oeuvrant en violence conjugale. « Il y a un groupe [à Québec] qui s’appelle le Groupe d’aide aux personnes impulsives. Non, ce n’est pas de l’impulsivité, les comportements violents », dénonce avec vigueur Manon Monastesse, présidente de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes.

Isabelle Charest, ministre québécoise responsable de la Condition féminine, se dit bien au fait de cette division. Un forum se tiendra ce mercredi avec les différents partenaires oeuvrant en violence conjugale pour « voir ce qui fonctionne bien et moins bien et améliorer le tout », a-t-elle expliqué au Devoir.

L’événement devrait offrir des « pistes de solution pour améliorer la collaboration », notamment entre regroupements d’hommes et de femmes. Il y a la question de la définition de la violence conjugale sur laquelle il faut s’accorder, souligne-t-elle, mais aussi celle du financement, un élément qui pourrait apaiser les tensions. « Souvent, ça crée certaines distances, alors peut-être que si on est capable d’améliorer le financement, ça favorisera un rapprochement. »

Polarisation

Pratiquement absentes du débat public, les thérapies pour hommes présentant des comportements violents sont offertes au Québec depuis une trentaine d’années. Répondant à une rare invitation, Le Devoir a pu assister à un groupe de thérapie pour hommes en difficulté du Service d’aide aux conjoints (SAC) à Montréal. Une fenêtre pour comprendre ce qui s’y passe et ce qui s’y dit. Au SAC, 75 % des participants entreprennent la démarche volontairement et 25 % sont dirigés vers l’organisme par le système de justice.

On mélange dépression, violence et toutes sortes de troubles. C’est très nébuleux.

En accueillant Le Devoir, Quentin Desrosiers, coordonnateur général intérimaire au SAC, souhaitait contribuer à démystifier ces thérapies servant à contrer la violence conjugale sous ses multiples formes, qu’elle soit physique, verbale, psychologique, sexuelle ou économique. Une approche à laquelle il dit croire fermement. « Si on veut enrayer la violence conjugale, il faut nécessairement travailler auprès des auteurs », dit-il.

Mais les thérapies offertes dans ces groupes sont-elles réellement axées sur la responsabilisation des hommes ? Simon Lapierre est pour le moins sceptique. Lors de leur création dans les années 1980, ces groupes travaillaient en étroite collaboration avec les regroupements de femmes, explique-t-il. Mais, au fil des ans, plusieurs de ces organismes offrant des services pour conjoints violents se sont mués en services pour hommes en difficulté. « On mélange dépression, violence et toutes sortes de troubles. C’est très nébuleux », déplore Manon Monastesse.

La responsabilité des hommes s’en trouve incidemment édulcorée, estiment ces deux intervenants. « Si pour [eux] la violence est d’abord due à une détresse des hommes ou que ce sont des hommes qui perdent le contrôle, on n’est pas nécessairement dans la responsabilisation », suggère Simon Lapierre.

Une brèche

Une analyse que conteste vigoureusement Catherine Bolduc, directrice d’Option, un organisme montréalais offrant des thérapies à une clientèle presque exclusivement judiciarisée. « On est constamment en train d’interpeller la personne sur ce qu’elle a fait », assure-t-elle. Mais pour créer une brèche dans le mode de raisonnement d’un homme violent, il faut tisser un lien, fait-elle valoir. « Créer un lien, ça ne veut pas dire être complaisant. On les confronte, mais de façon bienveillante. » Sinon, la personne se braque et la brèche se referme.

La très vaste majorité des personnes ayant des comportements violents a subi ou a été témoin de violence dans son enfance, souligne Catherine Bolduc. « Ça ne justifie pas un comportement violent, notre souffrance ne nous donne jamais le droit de faire souffrir les autres. Mais c’est important de regarder en quoi le passé de la personne nous permet de revisiter son présent. »

Au SAC, la responsabilisation est également au coeur des thérapies offertes, confirme Quentin Desrosiers. « Réduire nos interventions à de la gestion de la colère, c’est mal comprendre ce qui se passe réellement dans nos salles d’intervention », affirme-t-il.

« Mais il nous faut un point de départ. » Et lorsque des hommes sont dirigés vers ces organismes par le système de justice, il est mentionné dans les conditions de mise en liberté qu’ils doivent suivre une thérapie visant la gestion de la colère, fait-il remarquer. « Alors c’est ce qu’on fait, on commence par là. » Une porte d’entrée, une brèche qui permet d’atteindre le système de croyances sur lequel la personne s’appuie pour justifier son recours à la violence. Puisqu’il y a toujours justification.

Meilleur encadrement

Actuellement, aucune norme n’encadre au Québec les thérapies offertes aux hommes violents. En Ontario, le programme de 12 séances proposé aux partenaires violents est élaboré par le gouvernement. Au Québec, la ministre Charest dit réfléchir à la possibilité de mieux encadrer les services offerts par les organismes communautaires. « Ça fait partie des travaux. »

Le système de justice n’oblige pas tous les hommes violents à faire une thérapie. Devrait-il le faire ? « C’est très difficile dans notre système de droit d’obliger les gens à suivre une thérapie, répond au Devoir la ministre de la Justice, Sonia LeBel. Et les psychologues disent qu’une thérapie forcée, c’est une thérapie qui ne fonctionne pas. »

À Option, les psychothérapies de groupe comportent 21 rencontres. Au SAC, les séances de groupe sont déclinées en 12 à 15 rencontres.

Est-ce suffisant ? Et surtout, cela fonctionne-t-il ? Peu d’études permettent d’évaluer le taux de réussite de ces thérapies. « Comme dans toute activité de relation d’aide, il n’y a pas un haut taux de succès », convient Quentin Desrosiers. « Ça ne veut pas dire que le programme ne fonctionne pas, tempère Catherine Bolduc. C’est le travail de toute une vie. » D’où l’importance, estiment Mme Bolduc et M. Desrosiers, d’offrir un continuum de services pour épauler les hommes aux prises avec des problèmes de violence.

Actuellement, aucun suivi n’est effectué auprès des hommes ayant terminé ou abandonné une thérapie. « Ça serait vraiment pertinent de les appeler, par exemple trois mois après la fermeture de leur dossier, pour leur demander comment ça se passe », souligne Quentin Desrosiers. Pour soutenir les hommes en difficulté, le SAC met à leur disposition une ligne téléphonique. Des messages peuvent être laissés à tout moment, mais les intervenants rappellent les hommes uniquement en semaine. « Ça serait vraiment utile d’offrir ce service 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. »

Après une arrestation, lorsqu’un homme se voit interdire d’entrer en contact avec sa conjointe, il n’a souvent nulle part où aller, fait remarquer Catherine Bolduc. « Il ne peut plus retourner chez lui, souvent il ne veut pas alerter sa famille ou ses amis. Il se retrouve dans une situation précaire et c’est à ce moment que ça va devenir tentant pour lui de retourner à la maison. »

Les quelques maisons d’hébergement pour hommes qui existent au Québec font partie du réseau des Maisons Oxygène. Offrir davantage de lieux du genre, permettant à la fois d’encadrer les hommes et de protéger les victimes, serait souhaitable, estiment Catherine Bolduc et Quentin Desrosiers.

Si vous êtes victime de violence conjugale, vous pouvez appeler la ligne d’urgence de SOS violence conjugale au 1 800 363-9010.

Si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas à appeler la Ligne québécoise de prévention du suicide au 1 866 277-3553 ou encore un centre d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC) au 1 866 532-2822.

6 commentaires
  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 24 février 2020 07 h 57

    Je pense qu'il n'y a rien de mal à traité un homme violent en tentant la compréhension de sa violence.
    Le but étant de faire cesser les crises, trouver l'explication à leur violence est sûrement le seul moyen de les faire prendre.conscience de leur problème.
    Il faut résister à la "punition" mais chercher le "guérison".

  • Pierre Rousseau - Abonné 24 février 2020 08 h 03

    Pas si clair, madame la ministre

    Le texte mentionne « C’est très difficile dans notre système de droit d’obliger les gens à suivre une thérapie, répond au Devoir la ministre de la Justice, Sonia LeBel. Et les psychologues disent qu’une thérapie forcée, c’est une thérapie qui ne fonctionne pas. » Or, c'est loin d'être unanime. J'ai été témoin d'un programme au Yukon qui s'appelait à l'époque « Domestic Violence Treatment Option » (DVTO) qui fonctionnait de la manière suivante :
    L'agresseur était accusé au pénal et comparaissait devant le tribunal (la Cour territoriale) et s'il plaidait coupable, un rapport pré-détermination de la peine était fait pour le tribunal. Si le rapport était positif, le tribunal donnait l'option à l'accusé de participer au programme dans le cadre d'une ordonnance de probation ou de se voir imposé une peine d'emprisonnement. Si l'accusé complétait le programme avec « succès » il bénéficiait d'un sursis de peine.

    À l'époque, j'avais exprimé des réserves sur de tels programmes « forcés » pour les accusés mais on m'avait fait part de plusieurs études qui avaient été faites et qui démontraient qu'une approche coercitive fonctionnait dans la plupart des cas. On m'a alors dit que c'était un mythe persistant de dire que l'on ne pouvaitn forcer les abuseurs à subir des traitements et ça fait 20 ans de cela... Est-ce que les choses ont tellement changé depuis ?

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 24 février 2020 12 h 06

      Je trouve inquiétant aussi la décision de nos psychologues et spécialistes de ne pas suggérer la thérapie obligatoire.
      Ce n'est pas à eux justement de trouver comment rendre pertinente cette approche ?
      Je ne vois pas comment une thérapie obligatoire pourrait être pire que pas de thérapie du tout.
      Surtout qu'on pourrait du même coup apprende, adapter et définir ce qui fonctionne bien ou non en thérapie obligatoire.
      Évidemment qu'aller voir ce qui se fait ailleur et qui apporte des améliorations semble rarement une option:/

  • Jean Lacoursière - Abonné 24 février 2020 08 h 11

    « Non, ce n’est pas de l’impulsivité, les comportements violents. » (Manon Monastesse)

    Mais vous ne trouvez pas que ça puisse y contribuer ?

    Vous savez, ces gens chez qui les fils se touchent plus facilement que chez d'autres et qui agissent avant de réfléchir ?

    • Jean Lacoursière - Abonné 24 février 2020 17 h 21

      AJOUT:

      Une fois que les organismes impliqués auront réussi à soigner les pulsions de violence (verbale ou physique) chez les hommes vivant en couple, ce qui améliorera certainement la vie de leur femme et la santé de leur couple, alors deviendra-t-il pertinent de s'attaquer au problème du « désir de contrôler l'autre » dans le couple. L'autre étant ici l'homme ou la femme.

      Vaste programme.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 24 février 2020 11 h 49

    Complexe

    J'ai tendance à pencher plutôt du côté des thèses d'À cœur d'homme, mais à la condition expresse qu'il soit bien entendu que de faire référence à un déterminisme psychologique (ex.: enfance perturbée par de la violence) n'implique nullement:

    1- que cette référence ne vise pas à "excuser" les comportements de la personne ou à le dévier de sa responsabilité;
    2- que la thérapie éventuelle ne passe pas par une minimisation ou une mise de côté de cette responsabilité;
    3- que les tribunaux ne prennent pas cette référence comme critère pour influencer leur jugement;
    4- que cette référence ne soit pas comprise comme excluant la possibilité ou l'importance d'autres déterminismes pouvant jouer un rôle (ex.: un climat social d'acceptabilité de la violence envers les femmes dans l'environnement de la personne). Au contraire, la conjonction de plusieurs déterminismes peut représenter un prédicteur précieux de risques de passages à l'acte.

    On peut faire un parallèle avec l'alcoolisme. Les alcooliques accrochent volontiers à l'idée que l'alcoolisme soit une "maladie", parce que cela leur semble une porte de sortie face à leur responsabilité (un peu comme autrefois, on s'en prenait préférablement à la "maudite boésson" plutôt qu'au buveur). Si c'est bien pour la reconstruction de l'estime de soi de l'alcoolique, cela comporte un risque élevé de négation de toute forme d'implication personnelle.

    Je ne suis pas en position pour évaluer dans quelle mesure les services offerts par des organismes comme "À cœur d'homme" évitent ou non ces embûches, cependant, dans les faits.