Une brèche pour rompre le cycle de la violence

La majorité des hommes présents ont pris l’initiative, par eux-mêmes, de se joindre au groupe de parole. D’autres sont passés par le système de justice et ont l’obligation de suivre une thérapie. Tous ont un historique de violence, à différents niveaux. 
Photo: iStock La majorité des hommes présents ont pris l’initiative, par eux-mêmes, de se joindre au groupe de parole. D’autres sont passés par le système de justice et ont l’obligation de suivre une thérapie. Tous ont un historique de violence, à différents niveaux. 

Les groupes de thérapie pour hommes violents visent-ils juste avec les traitements qu’ils proposent ? Les opinions divergent. Et le sujet est pour le moins clivant. Un groupe de thérapie pour hommes en difficulté du Service d’aide aux conjoints a accepté d’accueillir Le Devoir afin que ce qu’il s’y dit soit rapporté.

Dix-neuf heures tapantes. Sept hommes s’assoient autour d’une table dans un local du quartier Ahuntsic à Montréal. Sept hommes qui portent en eux sept histoires. Tous ont un historique de violence, à différents niveaux. Parfois la violence aura été verbale, d’autre fois elle sera physique. Certains sont en couple, d’autres pas. La majorité des hommes ont pris l’initiative, par eux-mêmes, de se joindre au groupe de parole. D’autres sont passés par le système de justice et ont l’obligation de suivre une thérapie.

La porte se ferme. « Tu vas voir, avait averti Alex*, un intervenant. On dit que les hommes ne parlent pas, mais quand on leur fournit le bon environnement pour le faire, ils s’expriment. »

La rencontre commence par un tour de table. Les participants doivent noter la semaine qui vient de s’écouler sur une échelle de 1 à 10. Plusieurs atteignent 8 ou 9. « Je suis plus calme dans les discussions avec ma femme », dit Michel. « Moi, j’ai eu mon absolution après 18 mois. Il faut que je fasse 40 heures de travaux communautaires. Ça va me faire du bien », confie Simon, une casquette vissée sur la tête. Didier, lui, a décroché un nouvel emploi, et Ylias a commencé un programme d’études. L’ambiance est détendue, les témoignages sont encourageants.

« Mais moi, c’est encore un 4 cette semaine », glisse Alain, avec un regard abattu. Sa femme est malade et doit remplir des papiers d’invalidité. « C’est moi qui l’ai fait pour elle. Ça me stresse. […] Elle m’a donné de la marde et j’ai embarqué. » Le ton a monté et l’agressivité a suivi. Des mots corrosifs ont été lâchés. Alain est allé marcher, il a pleuré dans sa voiture, puis il est rentré à la maison. Il a ensuite trouvé des termes « pour mieux m’exprimer », dit-il. « Quand je me mets à japper, je jappe fort, admet l’homme dans la soixantaine. Je suis irritable et elle aussi. Mais elle sait que je viens ici de mon propre chef. »

Alex saisit la balle au bond. « C’est pas de la fuite que t’as fait, Alain, c’est un retrait stratégique. » Et c’est justement de retrait stratégique qu’Alex et Mélissa, les deux intervenants, veulent parler ce soir.

Éviter l’escalade

Le retrait stratégique, c’est quitter de la bonne manière une conversation avant qu’elle ne dégénère. Ce n’est pas se lever pour fuir pendant que l’autre parle et ce n’est pas bouder. « Ça, ça coupe la communication, insiste Alex. Ça fait vivre à l’autre du rejet, de la colère et de l’abandon. »

Les hommes écoutent et suivent du regard sur la feuille qui leur a été remise et qui résume les principaux points à retenir sur l’outil présenté ce soir. La discussion va bon train ; les regards semblent approbateurs.

Mais Roger, lui, est perplexe. « Des fois, j’ai l’impression que partir, c’est le premier pas vers la résolution du conflit parce que je sens qu’il y a une escalade et qu’il n’y a pas d’écoute de sa part. » On comprend que l’ambiance est par moments très tendue chez Roger. Alex écoute, puis y va d’une suggestion : « La semaine dernière, on a établi que t’avais de la misère à dire tes émotions, alors c’est difficile de t’attendre à ce que ta femme comprenne. » Roger, qui commence sa thérapie, opine, quoique timidement.

La conversation se poursuit. Pour effectuer un retrait stratégique, expliquent les intervenants, le couple doit s’entendre au préalable sur un signe qui indique à l’autre que l’on veut se retirer. La discussion doit alors cesser immédiatement. Le pas de recul sert à décompresser, à reconnaître les émotions ressenties et à réfléchir à des pistes de solution.

Nommer les émotions

Ainsi donc, pour éviter l’escalade, il faut nommer les émotions et les irritants… ouf. « Juste dire le mot émotion, j’ai de la misère », souffle Roger. Les langues continuent à se délier.

« Moi, j’en peux plus de faire des travaux chez moi. Ma femme regarde des émissions de réno. Ça lui donne plein d’idées… elle est très exigeante », lance Alain, visiblement irrité. Alex revient à la charge : « Tu nommes les faits, mais pas les émotions. Qu’est-ce que tu ressens quand elle te répète qu’elle veut faire des rénos ? »

« C’est insistant, c’est agressant… Mais je la vois toujours pas, mon émotion », répond Alain. « Elle a une attente, elle a un besoin qu’il ne faut pas invalider, mais d’où vient ta frustration ? » demande à nouveau Alex. Plusieurs participants plongent dans la conversation. La réponse viendra quelques minutes plus tard : « C’est de la peur et de l’inquiétude relativement à mes finances et aussi de l’incompréhension. »

Une couche de plus qui tombe. Un passage, aussi étroit soit-il, que les intervenants ont réussi à creuser pour sonder ce qui se trouve sous la violence. « Il faut nommer » pour apprendre à bien communiquer, souligne Alex. La thérapie, c’est donc donner des outils, déconstruire des schèmes de pensée. Mais c’est surtout ouvrir un dialogue. Parce que ce que ces hommes ne diront pas ici, ils ne le diront nulle part ailleurs.

Aujourd’hui, c’était le retrait préventif, une autre journée, ce sera l’utilisation du « je » pour réduire les discours accusatoires ou encore l’éducation sur le cycle de la violence.

Certains hommes sont déjà dans la responsabilisation, d’autres moins. « J’ai 63 ans de mauvaises pratiques, j’ai vu mon père et ma mère interagir comme ça », dira Roger. Ylias ajoutera en fin de rencontre un constat poignant : « Je regarde les attitudes à éviter [écrites sur la feuille] : être rigide, être fermé, critiquer l’autre, être colérique… C’est moi. Je pensais me connaître, mais je suis encore à faire connaissance avec moi-même. » Un déclic, donc.

Vingt et une heures pile. Après un dernier tour de table sur la semaine à venir, les hommes quittent le local. La salle se vide et la porte se referme derrière eux. Tous prennent un chemin différent. Pour rentrer à la maison et pour faire ce cheminement sur eux-mêmes. Il existe peu de moyens pour vérifier s’ils réussiront à mettre en pratique le nouvel outil et à tourner le dos à la violence. Mais quelques graines auront été semées.

* Tous les noms ont été modifiés, par souci de confidentialité.