Car2go s’en va, Communauto reste et s’étend

L’entreprise de location de véhicules en libre partage Car2go, récemment rebaptisée Share Now, a décidé de se retirer de toute l’Amérique du Nord et de concentrer ses services en Europe.
Photo: Chip Somodevilla Agence France-Presse L’entreprise de location de véhicules en libre partage Car2go, récemment rebaptisée Share Now, a décidé de se retirer de toute l’Amérique du Nord et de concentrer ses services en Europe.

Le Devoir continue sa série intermittente sur les liens entre politiques publiques et automobiles, cette fois en examinant les mesures plus ou moins favorables à l’autopartage.

Bonsoir, elles sont parties. Les petites Smart blanche et bleue comme les grosses Mercedes noires composant la flotte de Car2go (rebaptisée Share Now récemment) quittent Montréal et Vancouver après avoir délaissé Toronto il y a un an, puis Calgary, Austin, Denver, Portland en octobre et Chicago en décembre.

L’entreprise de location de véhicules en libre partage appartenant aux allemandes Daimler AG et BMW Group se retire ainsi de toute l’Amérique du Nord. Share Now replie ses services vers 17 capitales européennes.

La fin programmée de l’aventure montréalaise avait été annoncée à la mi-décembre pour le 29 février à 23 h 59. Dans les faits, les autos en libre-service ne roulent pratiquement plus ici depuis la mi-février.

L’euthanasie du service laisse dans le deuil plus de 100 000 abonnés. « De la même manière que les gens tiennent à leur voiture personnelle, ils tiennent aussi à leur voiture partagée », fait remarquer au Devoir Hélène Mercier Brûlotte, directrice générale de Share Now à Montréal.

La concurrente Communauto, toujours bien vivante, a environ 50 000 membres inscrits, ce qui représente 5 % des Montréalais. En raison des frais d’adhésion annuels qu’ils doivent payer, les utilisateurs de Communauto se désabonnent du service lorsqu’ils ne l’utilisent plus. Ce qui n’est pas le cas des utilisateurs de Car2Go, dont l’abonnement est à toute fin pratique gratuit.

Alors, comment expliquer cette décision de Share Now de se retirer ? « C’est important de dire que Car2go, ça fonctionnait à Montréal, souligne en entrevue Hélène Mercier Brûlotte. On était l’une des villes avec la croissance la plus forte et la plus rapide. » Plusieurs conditions favorables à l’autopartage sont réunies à Montréal, explique-t-elle : un faible taux de démotorisation des ménages, une forte densité de population et des investissements appréciables en transport actif et collectif.

« Les villes modèles sont celles qui ont une écoute et une vision holistique des stratégies à mettre en place pour accélérer leur sortie du tout-à-l’auto. » En la matière, Montréal fait plutôt bonne figure, dit-elle : « Ce n’est pas pour rien qu’elle se situe dans le top 10 des villes dans le monde pour la mobilité. »

La décision de Share Now de quitter l’Amérique du Nord doit plutôt être vue comme une stratégie d’entreprise visant à se recentrer sur l’Europe, explique Hélène Mercier Brûlotte. En décembre, dans ses communiqués, Share Now évoquait « deux réalités extrêmement complexes ». La première renvoie à « l’état volatil du marché global de la mobilité », vraisemblablement une pique à Uber ; la deuxième réalité débouche sur plusieurs causes interreliées, dont « le manque d’infrastructures pour l’émergence de nouvelles technologies » (notamment celles pour les voitures électriques partagées) et l’augmentation des coûts d’exploitation.

« L’infrastructure [pour le passage à l’électrique] est plus mature en Europe, détaille la directrice générale de Share Now à Montréal. Ici, ça pourrait aller plus vite. Ça a un impact sur le modèle de la mobilité partagée électrique. »

320 Flex de plus

Mme Mercier Brûlotte se dit aussi « certaine que le manque que créera notre départ fera avancer […] la réflexion pour améliorer la collaboration des secteurs privés et publics ». Deux secteurs qui ne travaillent pas avec le même horizon de temps, rappelle-t-elle.

En effet. Le « manque » est déjà en partie comblé par Communauto, autre compagnie privée, autre grand service du genre au Québec et même au Canada.

Communauto doit maintenant assurer seule les trajets unidirectionnels en libre-service. Marco Viviani fait les comptes. Share Now déployait 460 véhicules à Montréal en février et Communauto, 730 autos Flex et 1100 en stations fixes.

« On avait environ 50 % plus de véhicules et un taux d’utilisation environ 60 % plus élevé, explique M. Viviani, vice-président aux affaires stratégiques de Communauto. Nous sommes en bonne posture pour relever le défi de la demande. »

La compagnie rajoutera quelque 120 véhicules Flex (dont 20 électriques) d’ici la fin du mois de février. Une commande pour 200 voitures supplémentaires est passée. La livraison devrait se faire dans les prochaines semaines.

« Nous aurons le temps de voir l’augmentation de la demande, dit M. Viviani. Car2go avait 460 véhicules. Nous en rajouterons 320. C’est significatif et nous nous ajusterons. D’un côté, c’est toujours dommage de voir des joueurs qui avaient un rôle important jeter l’éponge. D’un autre côté, nous n’aurons plus de compétiteur à Montréal. Nous nous partagions le même marché. »

Aller et aller-retour

Car2go a commencé ses activités au Canada à Vancouver en 2011. Communauto savait que l’expansion se ferait dans l’Est. Elle a lancé à Montréal son service Flex, semblable à celui de sa concurrente, avant l’été 2013. Les premières petites Smart de la concurrente européenne sont arrivées au Québec à l’automne de cette même année.

Marco Viviani refait le point sept ans plus tard en comparant les deux services. Avec Car2go-Share Now, on avait de petites voitures faites pour de courts trajets vers le centre-ville, un secteur à forte compétition du transport en commun, des taxis, des Bixis, des trottinettes (maintenant interdites), voire simplement de la marche.

Avec Communauto, on continue avec deux services combinés, la voiture en station louée en aller-retour pour des heures, voire des jours, et l’offre de voiture Flex pour des trajets unidirectionnels. En moyenne, le parcours en ville en Communauto est six fois plus long que celui de Share Now. Et les déplacements ne se font pas majoritairement vers le centre-ville.

« Nous offrons la vraie valeur ajoutée et une alternative à l’automobile individuelle, dit M. Viviani. Notre service sert à faire des courses le samedi après-midi, à se rendre en banlieue pour un souper en famille, à transporter les enfants au hockey. On fait une différence énorme pour les gens qui choisissent de ne pas avoir d’auto personnelle. »

Communauto a déjà pris le relais à Toronto et s’implantera à Calgary sous peu. Elle n’a pas de plan à court terme pour remplacer le service blanc-bleu dans les villes américaines orphelines d’autopartage.

Histoire de vignettes

L’accès au stationnement est une des clés de la réussite d’un service de partage de véhicules. L’usager veut pouvoir laisser l’auto empruntée n’importe où. Car2go offrait un très pratique service de vignette universelle permettant de stationner dans n’importe quelle zone réservée, ailleurs qu’au centre-ville.

À l’arrivée de Car2go à Montréal en 2013, la Ville facturait 1200 $ par voiture en autopartage, un montant représentant le coût annuel d’entretien pour une case de stationnement. Plus tôt cette année, ces frais avaient été réduits de 40 %. « On ne peut pas nier qu’il y a eu de l’écoute de la part de Projet Montréal », souligne Hélène Mercier Brûlotte.

L’administration Plante étudie la possibilité de réduire dans tous les arrondissements le coût des vignettes pour les voitures électriques. Communauto en possède une centaine. La compagnie demande aussi une politique pour l’autopartage en station.

« Il y a encore des arrondissements à Montréal qui ne permettent pas de stationner des véhicules avec réservation en voirie, dit le vice-président aux affaires stratégiques de la compagnie, Marco Viviani. Il faut avancer avec les deux services, en flexibilité et en station, pour permettre aux ménages de se débarrasser de leur auto. »

M. Viviani explique que 5 % des ménages montréalais (soit 50 000 abonnés) pratiquent l’autopartage en ce moment, dont 13 % de ceux du Plateau-Mont-Royal. Avec un seuil à 20 %, l’autopartage pourrait réclamer 2 % ou 3 % des places de stationnement pour faciliter son service. La compagnie québécoise prétend qu’une de ses autos en remplace dix.

« Mais c’est encore lourd et compliqué de stationner dans certains endroits, dit le vice-président. Tous les arrondissements ne sont pas au même niveau. On souhaiterait plus d’uniformité pour développer le service partout. Notre posture vise le long terme. C’est ce qui s’est avéré le plus efficace. »

Même au centre-ville de Montréal ? Car2go occupait quelques stationnements réservés. Communauto négocie la possibilité d’utiliser les parcomètres, en payant donc un supplément par rapport à la vignette universelle utilisable partout ailleurs.

« Il y aura une contribution des usagers qui voudront terminer le trajet au centre-ville, explique le porte-parole. On ne veut pas qu’un utilisateur qui va d’Ahuntsic à Côte-des-Neiges finance le trajet d’un autre usager au centre-ville. Nous sommes capables de travailler avec une tarification. Nous n’avons pas nécessairement besoin d’un service gratuit. Nous croyons que l’espace de stationnement a une valeur et nous voulons y contribuer. »

 
1 commentaire
  • Serge Gagné - Abonné 24 février 2020 07 h 23

    Petite capsule-formation en français

    Madame Boutros, Monsieur Baillargeon, bien le bonjour!

    Petit rappel d'une règle du français, à propos de votre phrase « Les petites Smart blanche et bleue comme les grosses Mercedes noires composant la flotte... ». Si un adjectif de couleur est coordonné à un autre adjectif de couleur, il doit rester invariable si toutes les couleurs mentionnées sont contenues dans chacun des objets ou des êtres qualifiés par ces couleurs. Il aurait fallu écrire « Les petites Smart blanc et bleu... », comme on écrirait « Les vaches noir et blanc... »

    Par ailleurs, dans le cas de voitures (et en fait de véhicules autres que des bateaux), il est préférable d'écrire ou de dire « parc » au lieu de « flotte » (« ... le parc de Car2go... »