Sept visages de la violence conjugale

Illustration: Julia GR L'ex-conjoint de Sophie a été arrêté et malgré tout, il a continué de lui téléphoner et de la harceler.

Psychologique, verbale, physique  et sexuelle, la violence conjugale ravage, trop souvent avec subtilité, et sous différentes formes, le quotidien de trop de Québécoises. Témoignages recueillis par Améli Pineda.

IMPUISSANCE

Anna Quinn

Textos menaçants, cicatrices et témoins, qu’aurait-il fallu de plus pour prouver que pendant près de huit mois, Anna a vécu de la violence conjugale ?

Cette question habite la femme de 20 ans trop souvent ces dernières semaines. Chaque fois que l’histoire d’une femme tuée par son conjoint est rapportée dans les médias, un sentiment d’impuissance l’envahit.

« Il me semble qu’il n’arrête pas d’y avoir des femmes qui sont tuées pis qu’il est temps qu’on fasse quelque chose, mais il n’y a rien qui change. Je ne sais pas à qui m’adresser parce que j’ai l’impression que personne n’écoute », s’époumone la femme, qui lance un cri du cœur dans une lettre ouverte destinée au système de justice.

C’est qu’en avril 2019, Anna a pris tout son courage pour téléphoner au poste de police et porter plainte contre son ex-conjoint, qu’elle avait quitté quelques semaines plus tôt. « Les gens pensent que la plainte, c’est une formule magique, mais non… » laisse tomber Anna.

La dureté et l’indifférence avec lesquelles elle a été reçue l’ébranlent encore. « Il fallait que j’écrive à quelle heure ça s’était passé, quel temps il faisait dehors, de quelle main il m’a frappée […] Je ne me souviens pas de quelle main il m’a frappée parce qu’en état de choc, en état de crise, bien notre cerveau élimine des souvenirs », mentionne-t-elle.

Malgré tout, Anna confie avoir eu espoir que sa plainte serait retenue. « C’est vrai que je n’ai pas porté plainte sur le coup. La violence conjugale m’a fait ressentir des émotions que je n’avais jamais ressenties. Je ne voulais pas porter plainte par vengeance. J’ai pris le temps avant de le faire, parce que je voulais vraiment être sûre que j’allais le faire sans avoir de remords, pis que j’allais le faire autant pour lui que pour moi », explique-t-elle.

Et surtout, Anna confie qu’elle ne pouvait pas vivre avec l’idée d’un jour voir le nom de son ex dans les journaux parce qu’il aurait commis un féminicide. « Je me suis dit que si je ne faisais pas tout ce que je pouvais pour empêcher que ça se reproduise et qu’un jour j’apprenne qu’il s’est passé quelque chose, bien je m’en voudrais pour toujours », sanglote-t-elle. Sa plainte n’a finalement pas été retenue.

En septembre 2019, l’enquêteur à son dossier lui a expliqué que la prescription pour voie de fait était de six mois et il a soutenu que sa plainte dépassait ce délai, puis que son dossier manquait également de preuves. Pourtant, se disait-elle, les policiers avaient déjà ouvert un dossier à son nom, puisqu’en décembre 2018, elle s’était enfuie de chez son conjoint en panique après qu’il l’eut brutalisée. En sandales et sans manteau, Anna se souvient s’être réfugiée dans un dépanneur où le commis avait rapidement contacté les autorités. Les policiers avaient insisté pour qu’elle porte plainte, mais Anna n’était pas encore prête à le faire.

« J’étais complètement déconnectée, je pleurais, je tremblais, moi je ne voulais pas qu’on appelle la police », se souvient-elle. Anna admet s’être sentie démunie.

À ses yeux, lorsqu’une victime a le courage de dénoncer, il est souvent trop tard. « J’ai l’impression que la seule façon pour qu’une plainte soit acceptée, c’est si la femme appelle la police au moment de l’agression, pis que les policiers constatent l’agression, mais ça, ça n’arrive jamais parce que soit l’agresseur empêche la victime, soit la victime ne veut pas faire ça à la personne qu’elle aime […] ».


Écoutez le témoignage d'Anna Quinn 

ISOLEMENT

Nathalie Trottier

Après avoir passé 25 ans sous l’emprise du père de ses enfants et avoir été admise à huit reprises en maison d’hébergement, Nathalie Trottier a décidé de « se choisir » en juin 2012 en portant plainte contre son conjoint.

« Je l’ai connu à 16 ans. J’étais en amour par-dessus la tête. La violence, ça commence sournoisement, on ne s’en rend pas vraiment compte au début », raconte Nathalie.

Ce qui au départ lui semblait être de « petits » épisodes de jalousie s’est tranquillement transformé en dénigrement, puis la violence psychologique s’est installée au quotidien. « Au début, il s’excusait. Il allait même jusqu’à se traiter de con, mais en même temps il rejetait aussi la faute sur moi. Il jouait vraiment dans ma tête », se souvient-elle.

L’emprise de son ex-conjoint a atteint son apogée en 2001. « J’ai pensé qu’il allait me tuer », confie Nathalie, qui se souvient encore des mots de son ex lorsqu’il l’a finalement lâchée après l’avoir étranglée pendant plusieurs secondes. « Tu vois ce que tu me fais faire », lui a-t-il glissé avant de quitter la pièce.

Sous le choc, elle a quitté le domicile familial. « J’étais nu-pieds et je courais, mais je ne sais même pas où j’allais », se remémore Nathalie. La suite est floue pour la mère de famille. Elle se souvient seulement qu’une voiture de police s’est arrêtée à ses côtés.

Cette journée-là a aussi marqué le premier contact de Nathalie avec une maison d’hébergement. Pour la première fois, elle était exposée à la définition de la violence conjugale. « Les intervenantes m’avaient proposé d’aller chercher mes effets personnels chez moi avec des policiers », raconte-t-elle.

Jamais à son souvenir les policiers ne lui ont demandé si elle souhaitait porter plainte. « Ils sont rentrés avec moi dans la maison, mon conjoint me parlait, me demandait de rester, alors que mes enfants étaient en larmes. Ç’a été très difficile », explique-t-elle.

À peine revenue à la maison d’hébergement, la culpabilité l’a rongée. « J’ai téléphoné à mon ex et il s’est excusé. Ça fait que j’y ai cru. J’ai pensé que c’était juste une mauvaise passe et qu’il avait eu peur pour de vrai, qu’il avait compris que je connaissais désormais les ressources », dit-elle. Après une « lune de miel » qui a duré quelques mois, le cycle de la violence s’est finalement perpétué et les menaces à l’égard de la vie de leurs enfants ont alors commencé.

« Il me disait “Tu sais que je ne peux pas vivre sans toi… Si tu t’en vas, je vais me tuer avec les enfants” », raconte Nathalie. C’est cette crainte qui l’a fait revenir auprès de son conjoint à sept autres reprises. À plusieurs moments, Nathalie a eu l’impression de devenir folle. Sa détresse l’a menée à tenter de se suicider à trois reprises. « C’est paradoxal, parce que mes enfants c’est toute ma vie, mais je souffrais tellement.

En fait, je ne voulais pas mourir, je voulais juste arrêter de souffrir », réalise Nathalie. En 2012, ses enfants étant désormais majeurs, Nathalie a décidé de porter plainte. Pendant plusieurs mois, en raison du haut risque d’être tuée par son ex, elle a résidé dans une maison d’hébergement de 2e étape.

Le père de ses enfants a fait face à trois chefs d’accusation pour voies de fait et harcèlement criminel. Après réflexion, Nathalie a décidé de retirer sa plainte pour se concentrer sur sa guérison.

« J’appréhendais tout le temps ce qui pourrait se produire et je pense que le fait que comme victime, nous n’avons pas réellement un avocat […] le procureur au dossier représente l’État alors que l’accusé a un contact direct avec son avocat et planifie une stratégie. Je n’arrivais pas à cheminer là-dedans, alors j’ai décidé de me concentrer sur moi et mes thérapies », explique-t-elle.

Son ex a alors accepté de signer une ordonnance du tribunal lui interdisant d’approcher Nathalie, appelé dans le jargon judiciaire un « 810 », mais il n’a pas tardé à briser son engagement.

« Un 810, ça ne change malheureusement pas grand-chose […] Être violent, ce n’est pas une maladie, c’est un trait de caractère », souligne Nathalie, qui a dû porter plainte à nouveau pour violation de condition. En 2014, elle a appris que son ex-conjoint s’était enlevé la vie.

« À une autre époque, je me serais sentie coupable. Mais lorsque c’est arrivé, j’avais déjà fait un bon cheminement », confie-t-elle. Aujourd’hui, Nathalie tente de trouver le positif dans l’adversité. Elle est en couple depuis quatre ans et est engagée dans le conseil d’administration de la maison d’hébergement qui l’a accueillie.

« Même après une relation destructrice, on peut vivre l’amour. On peut guérir nos blessures, mais pour ça, il ne faut pas hésiter à prendre toute l’aide qu’on nous offre et socialement, il faut qu’on prenne conscience de la difficulté pour une femme de quitter son conjoint », fait-elle valoir.


IMMIGRATION

Hissa*

Arrivée au Québec en octobre 2018, Hissa a enduré les coups de son mari pendant plusieurs mois croyant que si elle le dénonçait, il pourrait corrompre les policiers comme en Afrique.

« Je croyais qu’il allait pouvoir parler avec la police et qu’on allait me renvoyer dans mon pays », murmure la mère de cinq enfants.

Son mari l’a tenue dans l’ignorance pendant plusieurs mois. Le silence de Hissa était alimenté par le fait que le père de ses enfants lui rappelait notamment que c’était lui qui payait le loyer.

Jamais Hissa n’avait imaginé qu’il existait de l’aide pour les femmes victimes de violence conjugale.

« Au début, j’ai beaucoup pleuré, je ne comprenais pas que des gens qui ne me connaissent pas veuillent autant m’aider », se souvient Hissa, qui a séjourné près de cinq mois dans une maison d’hébergement pour femmes.

À son arrivée à Montréal, Hissa n’avait le droit de sortir de l’appartement familial que pour aller à l’église ou se rendre à la bibliothèque du quartier. « J’allais souvent à la bibliothèque avec mes plus jeunes enfants pour essayer d’apprendre le français », explique-t-elle. La voyant presque tous les jours, des employés l’ont approchée et lui ont demandé si elle venait d’arriver au pays. « C’est là qu’on m’a expliqué tous les services qui étaient offerts », dit-elle.

Un soir, son mari est rentré à la maison en colère. « Il m’a jetée par terre et me donnait des coups de pied. Je ne sais pas pourquoi il était fâché, mais à un moment, j’ai vraiment cru que j’allais mourir », raconte Hissa. Le vacarme provoqué par son mari a même réveillé les voisins, qui ont alerté le propriétaire de l’immeuble. Toutefois, personne n’a appelé les secours. C’est grâce aux employés de la bibliothèque qu’elle a trouvé de l’assistance.

« Ils m’avaient référée à un organisme à qui j’ai pu parler de ma situation, et ils m’ont envoyée au CLSC où j’ai rencontré un travailleur social », explique Hissa. Quelques jours plus tard, elle quittait avec ses cinq enfants son logement pour se rendre dans une maison d’hébergement.

« Je partais de zéro. Je n’avais aucun document, les intervenantes m’ont aidée à faire toutes mes démarches auprès de l’Immigration, elles m’ont expliqué comment on fait l’épicerie et m’ont montré à voyager en métro. Tout ça était nouveau pour moi, je ne savais même pas que ça existait », témoigne Hissa, qui précise ne pas avoir porté plainte contre son mari.

Même si la peur refait parfois surface, la mère de famille confie avoir recommencé à vivre. Toutes les semaines, elle suit des cours de français dans un organisme communautaire, et surtout elle occupe désormais un emploi qui lui permet de se sentir indépendante aux côtés de ces cinq enfants. « S’il n’y avait pas ces maisons-là, je serais parmi les morts », laisse-t-elle tomber.


PEUR

Nancy Gentes

Changement de coupe de cheveux, de couleur de cheveux et adoption d’un nouveau style vestimentaire, Nancy Gentes a l’impression d’être déguisée pour survivre après avoir été battue par son ex-conjoint. Elle a aussi eu à déménager à plus d’une heure de route de la ville où elle résidait.

« Psychologiquement, c’est difficile parce que j’ai cru que j’allais mourir », témoigne Nancy. Son ex-conjoint, qui n’habitait pas avec elle, s’est introduit par effraction pour la battre et la menacer. Dans les heures suivantes, il l’a harcelée en la textant à des centaines de reprises.

Même si son ex-conjoint a plaidé coupable à trois des huit chefs d’accusation auxquels il faisait face, Nancy ne se sent pas en sécurité.

« Quand la Couronne m’a annoncé qu’ils avaient un deal avec la défense, je n’étais pas d’accord, parce que je voulais témoigner », explique Nancy.

L’entente entre les deux parties a mené à une suggestion commune de condamnation avec sursis encadrée par une probation de trois ans. Son ex s’est engagé à accomplir le nombre maximal d’heures de travaux communautaires, soit 240 heures.

Lors du prononcé de sa sentence, le procureur a souligné que monsieur avait suivi une thérapie pour ses problèmes de consommation. Il n’a jamais été question de son comportement violent. « Le deal, je l’ai vécu comme un échec personnel. Aujourd’hui, lui, il est en liberté et moi, je survis pendant que lui, il vit, pis qu’il continue sa vie comme si de rien n’était », se désole Nancy.

La femme estime porter le fardeau des conséquences des gestes de son ex, qui à ses yeux s’en tire à bon compte. « Mes amis très proches ne savent même pas dans quelle ville j’habite parce que je me dis que si un jour mon agresseur les croise et les menaces, bien peut-être que quelqu’un pourrait s’échapper et lui dire où je suis », dit Nancy.

Avec les récents féminicides, Nancy croit qu’il faudrait être plus ferme avec les conjoints violents. « Quand on ne le vit pas, on dirait qu’on ne le croit pas que ça peut être aussi intense », dit-elle.

Pourtant, même après l’avoir vécu, Nancy a réalisé la complexité de comprendre le cycle de la violence conjugale. Jusqu’à sa rencontre avec Le Devoir, Nancy était une des administratrices de la page « Soutenons Éric Lapointe ». Le groupe a été créé en septembre dernier après que le chanteur eut été accusé pour des voies de fait sur une femme. Le chanteur doit revenir devant le tribunal le 10 mars pour déterminer la date de son procès.

« Le groupe le soutient jusqu’à preuve du contraire. S’il est reconnu coupable, on s’est dit qu’on fermera la page, on ne l’écoute plus, on ne le soutient plus, on ne voudra plus rien savoir », explique d’abord Nancy. « J’ai toujours été une grande admiratrice [d’Éric Lapointe]. En 2004, il s’était fait accuser et finalement c’étaient des fausses accusations et c’est son ex-conjointe qui avait été accusée », explique Nancy, qui dit vouloir distinguer l’artiste de l’homme.

« Depuis que j’ai décidé de témoigner, j’avoue que ça m’est rentré dedans. On dirait qu’avant ça, je ne voyais pas l’incohérence, mais là je me suis dit que ça n’a pas de bon sens. Je ne peux pas être administrative d’un groupe qui le soutient et en même temps vouloir aider les femmes victimes de la violence conjugale », note-t-elle.

Nancy a depuis cessé d’administrer le groupe de soutien du chanteur, mais elle en est demeurée membre.

Écoutez le témoignage de Nancy Gentes  

 

FAMILLE

Suzie*

Traînée par les cheveux jusqu’à la porte-fenêtre de sa maison pour ensuite être projetée dehors, Suzie a porté plainte contre son ex-conjoint après que des voisins ont appelé la police. Pour épargner leurs enfants, elle a retiré sa plainte le jour où devait s’ouvrir le procès, croyant qu’elle « achetait la paix » avec son ex.

« Une plainte pour violence conjugale, ça ne devrait jamais pouvoir être retiré », dit d’emblée au bout du fil la mère de famille.

Deux ans après que les accusations de voies de fait et de méfaits ont été abandonnées, Suzie regrette sa décision.

« C’est trop facile de retirer une plainte. Le procureur et le juge m’ont demandé si le père de mes enfants me mettait de la pression, mais c’est sûr que je n’allais pas leur répondre oui ! » soutient-elle. Même si elle a réussi à se séparer du père de ses enfants, Suzie est toujours sous son emprise.

« J’ai l’impression que je suis prise avec lui pour toujours. Je dois dealer avec lui [pour la garde de mes enfants] et chaque fois que je vois une femme tuée par son conjoint ou par son ex, je me dis tout le temps que ça pourrait être moi », témoigne la mère de famille.

Après une visite chez son père, un de ses enfants lui a dit craindre pour sa vie. « Il m’a dit “papa veut que tu meures, mais pas moi” », rapporte Suzie.

Elle a l’impression que ces craintes ne sont pas prises au sérieux par le tribunal de la Chambre familiale. « Il faudrait qu’on s’ouvre les yeux sur la détresse des mères », laisse-t-elle tomber.

Le plus difficile pour Suzie, c’est de ne pas avoir l’air paranoïaque aux yeux des autorités policières et judiciaires.

« Je sais qu’il veut me mettre à bout et je dois faire attention à ne pas embarquer pour ne pas avoir l’air de la mère qui porte plainte pour embêter son ex. C’est ça le pire, c’est qu’il continue à jouer avec ma tête et je dois être forte pour ne pas embarquer même si des fois j’ai encore peur », confie-t-elle.

Chaque jour, Suzie se questionne sur ce qui pourrait faire prendre conscience à son ex du mal qu’il lui fait non seulement à elle, mais aussi à leurs enfants.

« Moi, je suis en thérapie pour apprendre à dealer avec un homme comme lui, alors que lui, il ne reconnaît pas la violence qu’il m’a fait subir », dit-elle.

« Des fois, je me dis que dès qu’il y a une plainte en violence conjugale, il faudrait exiger une thérapie. Il y a les alcooliques anonymes, bien il devrait aussi y avoir les violents anonymes », ajoute-t-elle.


(IN)JUSTICE

 

Éric Boudreault

Le meurtre de sa fille, Daphné Huard-Boudreault, a secoué tout le Québec en mars 2017. Or, trois ans plus tard, Éric Boudreault a l’impression que rien ne change. Chaque mois, une femme est tuée par son conjoint selon les statistiques et pourtant, il a l’impression que les meurtriers « s’en tirent » avec des peines réduites.

Quand la Couronne nous a convoqués la veille de la date du procès, j’ai eu un mauvais pressentiment. Lorsqu’ils nous ont dit qu’ils avaient une entente avec la défense, j’ai vraiment senti la rage. Ça m’a vraiment fâché que la Couronne soit en train de faire un deal avec le meurtrier de ma fille », explique le père de Daphné.

Sa fille avait 18 ans lorsque son ex, Anthony Pratte-Lops, l’a tuée de 15 coups de couteau. L’homme, âgé de 22 ans à l’époque, avait fait croire à la jeune femme qu’il avait quitté l’appartement qu’ils partageaient avant leur rupture et qu’elle pouvait passer récupérer ses effets personnels. Anthony Pratte-Lops s’était plutôt caché dans le logement et, tel un prédateur, avait attendu sa conjointe des deux dernières années pour la tuer.

 Le meurtrier de ma fille a plaidé coupable à une accusation réduite de meurtre non prémédité pour s’éviter un procès. Si le meurtre de Daphné n’était pas prémédité, je ne comprends pas ce qui peut l’être », rage M. Boudreault.

Dans les heures précédant le meurtre, la police s’était rendue au dépanneur où travaillait Daphné puisqu’Anthony Pratte-Lops l’avait suivie et refusait de quitter les lieux. Daphné n’a pas porté plainte, elle aurait dit aux policiers qu’elle voulait juste qu’il cesse de l’importuner. L’ex de Daphné a fini par quitter les lieux après l’intervention policière, mais le calvaire de celle-ci ne faisait que commencer.

Le meurtrier a publié sur les réseaux sociaux une série de vidéos dans lesquelles il insultait Daphné et lui souhaitait « tout le malheur du monde ».

Après son quart de travail, tourmentée après avoir compris que son ex-conjoint lui avait volé son téléphone et diffusait ses conversations privées, Daphné s’est rendue au poste de police pour signaler qu’elle souhaitait fermer son compte Facebook.

Elle a une fois de plus expliqué ne pas vouloir porter plainte, mais souhaiter qu’il la laisse tranquille. Une policière l’a alors suivie pour récupérer ses effets personnels chez lui. Daphné est toutefois arrivée avant la policière et est entrée seule dans l’appartement.

 « Dans les médias, ils ont beaucoup parlé de la policière qui est arrivée après ma fille. Moi, ce n’est pas vraiment cet élément-là qui m’importe. C’est plutôt de savoir qu’à compter de 5 h du matin, il l’invectivait, qu’il lui a volé son téléphone et que ma fille a appelé la police. Est-ce que c’était nécessaire que ce soit Daphné qui porte plainte ? Moi, quand quelqu’un menace, entre par effraction et vole un cellulaire, il me semble que j’ai assez d’éléments pour arrêter l’individu », mentionne M. Boudreault. Qu’est-ce que ça aurait pris pour que les policiers interviennent, se questionne-t-il quotidiennement.  « C’est sûr que s’il avait été arrêté [à 5 h], ben sûrement qu’il se serait calmé et il y a de grandes chances que ce qui est arrivé ne se serait pas passé », laisse-t-il tomber.

Anthony Pratte-Lops a écopé d’une peine de prison à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle avant 18 ans.

 Lorsque les avocats ont plaidé, ils ont beaucoup fait référence dans la jurisprudence au cas de Guy Turcotte, qui a tué ses deux enfants et dont la période d’inadmissibilité à la libération conditionnelle a été fixée à 17 ans », se souvient M. Boudreault.

Le père de famille soutient qu’il aurait mieux vécu avec la décision d’un jury au terme d’un procès.

 La Couronne a insisté sur le fait que c’était une bonne entente, mais moi, ma fille a quand même été assassinée. Anthony Pratte-Lops, il va avoir 40 ans lorsqu’il sera admissible à la libération. Il aura peut-être scrappé sa vingtaine et sa trentaine, mais il aura en masse d’années pour peut-être recommencer », se désole M. Boudreault.

Écoutez le témoignage d'Éric Boudreault 

 

RÉSILIENCE

Sophie*

En cinq mois, les policiers se sont rendus à dix reprises chez Sophie et son conjoint pour des épisodes de violence conjugale. Souvent en état d’ébriété lors de l’arrivée des autorités, Sophie estime avoir été plus souvent jugée qu’aidée.

« Je n’ai pas l’impression qu’ils voyaient ça comme de la violence, ils intervenaient plutôt comme si c’était une chicane », raconte la femme.

Malgré les bleus sur son corps, des cheveux arrachés, des étranglements répétés et des objets brisés autour d’elle, Sophie confie avoir eu de la difficulté à mesurer la gravité de ce qu’elle vivait.

« Je ne suis même pas capable de parler de façon chronologique parce que mon cerveau a fait “fuck off, c’est trop”. Il y a des bouts que j’ai oubliés », dit-elle.

Le soutien nécessaire, Sophie l’a obtenu auprès d’une de ses meilleures amies. « Elle a carrément appelé la police et leur a dit qu’elle craignait pour ma vie », explique-t-elle.

Même au poste de police, Sophie était dans le déni et a minimisé ce qu’elle avait vécu lorsqu’elle a porté plainte. Son ex-conjoint a été arrêté et malgré tout, il a continué de lui téléphoner et de la harceler.

« Il m’a appelée à partir du poste de police, il faut le faire quand même ! » souligne Sophie, qui avoue avoir envisagé à plusieurs reprises de retirer sa plainte.

Quelques jours avant la date du procès, elle a été rappelée afin qu’elle puisse visionner la vidéo de sa déclaration au poste de police.

« Quand je me suis revue, je me disais ça ne se pouvait pas que ce soit moi. Je racontais ça comme si je revenais de l’épicerie. J’avais tellement l’air déconnectée », se souvient-elle.

C’est ce visionnement qui l’a convaincue qu’elle devait aller au bout de la démarche.

« En 2006, j’avais déjà fréquenté ce gars-là et j’avais porté plainte parce qu’il avait été violent, mais je l’avais retirée et il a disparu de ma vie. Lorsqu’on a recommencé à se fréquenter dix ans plus tard, j’ai cru qu’il avait changé », explique-t-elle. « Quand j’ai compris que j’exposais mes enfants à de la violence conjugale, ç’a vraiment changé de quoi. Je me suis dit que plus jamais je ne tolérerais ça », ajoute-t-elle.

Lors de l’enquête préliminaire de son ex-conjoint, Sophie a été confrontée par l’avocate de celui-ci à sa propre consommation d’alcool.

« J’ai compris que sa mission était de me démolir. J’ai compris pourquoi certaines femmes se découragent. Moi, j’étais très à l’aise avec le fait que je buvais parce que l’état d’ébriété, c’était la conséquence de la violence. Je ne pouvais pas supporter autant de coups à jeun », mentionne-t-elle.

Jusqu’au jour de son procès, son ex a tenté de la dissuader de témoigner. « Un de ses amis m’a demandé combien d’argent je voulais pour retirer ma plainte », déplore-t-elle.

Bien que son parcours à travers les méandres de la justice ait parfois été éprouvant, Sophie est fière d’avoir maintenu sa plainte.

Après une entente entre la Couronne et la défense, son ex-conjoint a plaidé coupable à quatre des cinq chefs d’accusation auxquels il faisait face, soit voies de fait, méfait, harcèlement criminel et voyeurisme. Il a écopé de 200 heures de travaux communautaires et d’une probation de deux ans.

« Je suis satisfaite. C’est bien beau espérer qu’il soit reconnu coupable de tous les chefs, mais j’ai choisi mes combats. Ce que je souhaitais, c’est qu’il ne refasse ça à personne. Désormais, il a un casier judiciaire et ça, il ne pourra pas le cacher si un jour la police doit intervenir à nouveau », mentionne Sophie.

* Les noms ont été modifiés, par souci de confidentialité.

Consultez la suite du dossier

Le témoignage d'Anna Quinn

Le témoignage d'Anna Quinn

«J’étais complètement déconnectée, je pleurais, je tremblais, moi je ne voulais pas qu’on appelle la police.»