Dix femmes tuées par année

Illustration: Julia GR Les intervenantes auprès des femmes violentées par leur conjoint ne constatent pas de réveil collectif.

Au Québec, le quart des crimes contre la personne sont commis dans un contexte de violence conjugale. Pourtant, c’est encore un véritable parcours de combattantes pour les femmes de prouver qu’elles en sont réellement victimes. Le Devoir dressera dans les prochains jours un portrait de la violence conjugale au Québec à travers une série de reportages que vous pourrez lire dès aujourd’hui dans le cahier Perspectives.

« Chaque fois que j’entends qu’une femme a été tuée par son ex, je me dis que ça aurait pu être moi. » Cette phrase, toutes les victimes rencontrées par Le Devoir l’ont prononcée pratiquement sur le même ton. C’est que les femmes sont les principales victimes de la violence conjugale.

De 2013 à 2017, ce sont 47 Québécoises qui ont été tuées par leur conjoint, ex-conjoint ou « ami intime », rapporte le ministère de la Sécurité publique. Elles sont 136 à avoir survécu à une tentative de meurtre durant cette même période. Quant aux hommes, 4 ont été tués et 30 ont été victimes d’une tentative de meurtre.

À l’inverse du mouvement de dénonciation #MoiAussi pour les agressions sexuelles, les intervenantes auprès des femmes violentées par leur conjoint ne constatent pas de réveil collectif.

« La prise de conscience n’a pas encore été faite. On ne se rend pas encore compte que, du moment où on tombe amoureuse, ça pourrait être nous. On perçoit les victimes comme des femmes à part de nous », déplore Arianne Hopkins, coordonnatrice à la maison Nouvelle-Étape.

« Il n’y a pas eu de choc. Il n’y a pas assez de gens qui se disent que ça n’a juste plus d’allure. »

Jusqu’à tout récemment, les maisons d’hébergement de 2e étape préféraient passer sous silence leur existence. Celles-ci accueillent les femmes qui, après avoir séjourné dans une maison d’hébergement de 1re étape, présentent le plus haut risque de se faire assassiner. « La société a besoin de se rendre compte que ma job, c’est de m’assurer que ces femmes-là ne se fassent pas tuer », s’enflamme Arianne Hopkins.

Le Bureau du coroner a été mandaté fin 2017 pour présider un comité d’examen sur les décès liés à la violence conjugale, dont le rôle est d’examiner les cas de meurtres conjugaux pour éviter d’autres décès. Le premier rapport du comité devrait être publié sous peu.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Dans une lettre publiée dans notre page Idées, Anna Quinn, elle-même victime de violence conjugale, dénonce la difficulté qu’éprouvent les femmes à déposer des plaintes contre leur conjoint.

Constante augmentation

Si le nombre de meurtres s’est maintenu autour de 10 par année, le nombre d’infractions commises dans un contexte de violence conjugale est en constante augmentation. Les récentes données du ministère ne précisent toutefois pas la proportion par sexe.

Ce que l’on sait, c’est qu’en 2015, les femmes représentaient 78 % des victimes des actes violents perpétrés par leur conjoint. Par rapport aux enlèvements, elles représentaient 100 % des victimes. Dans des proportions tout aussi considérables, elles étaient 97 % des victimes d’agressions sexuelles, 97 % des victimes de séquestration, 88 % des victimes de voies de fait de niveau 3 et 87 % des victimes de harcèlement.

Le taux d’infractions commises dans un contexte conjugal à l’égard de victimes âgées de 12 à 17 ans a augmenté de 21,9 % de 2008 à 2015, selon les données policières.

La prévalence de la violence conjugale est beaucoup plus élevée chez les femmes autochtones. Selon une enquête de Statistique Canada menée en 2014, 10 % des femmes autochtones ont dit avoir subi de la violence physique ou sexuelle provenant d’un conjoint ou d’un ex-conjoint au cours des cinq dernières années. Cette proportion était de 3 % chez les femmes non autochtones.

Le processus d’immigration est perçu comme un facteur de vulnérabilité qui peut accentuer la violence conjugale.

En 2019 à Montréal, environ 43 % des appels passés au 911 concernaient des cas de violence conjugale (comprenant les querelles familiales, des événements n’impliquant pas nécessairement de violence criminelle), révèle le Service de police de la Ville de Montréal.

« Dès qu’un appel lié à la violence conjugale est acheminé à la centrale 911, celui-ci est traité de manière prioritaire », rappelle Isabelle Schanck, commandante au Service des enquêtes criminelles nord du SPVM.

Au Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL), un patrouilleur fait face pratiquement tous les jours à un cas de violence conjugale, témoigne François Boucher, patrouilleur et agent relationniste au SPAL. « Ça fait partie du quotidien du policier. »

Malgré l’important volume que représentent les interventions policières, il n’existe aucune unité d’intervention spécialisée pour les cas de violence conjugale, comme il y en a, par exemple, pour les agressions sexuelles.

Prouver la violence

Les dénonciations en matière de violence conjugale se heurtent cependant aux règles de preuve, c’est-à-dire la capacité de démontrer que l’agression s’est produite. En 2017, des 20 970 crimes rapportés par les corps policiers, 12 784 se sont traduits par des accusations du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP). À Montréal, 2021 autres dossiers de violence conjugale ont été traités par la Cour municipale.

« Nous, notre fardeau de preuve, c’est hors de tout doute raisonnable. […] Est-ce que c’est vraiment une chicane ? Est-ce que ça peut être par exemple quelqu’un qui a chuté ? […] On ne peut pas extrapoler, alors c’est vraiment un des gros enjeux en violence conjugale », explique Me Annick Dumont, procureure et coordonnatrice en violence conjugale du DPCP.

Sans rapport médical ou sans photos de blessures par exemple, le témoignage d’une victime constitue généralement la pièce maîtresse de la preuve. Or, plusieurs femmes sont réticentes à témoigner contre leur agresseur et celles qui sont prêtes à le faire affrontent la dureté du processus.

Si vous êtes victime de violence conjugale, vous pouvez appeler la ligne d’urgence de SOS violence conjugale au 1 800 363-9010.

 

Si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas à appeler la Ligne québécoise de prévention du suicide au 1 866 277-3553 ou encore un centre d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC) au 1 866 532-2822.

Vigie «meurtres conjugaux»

En moyenne, 10 Québécoises sont tuées chaque année dans un contexte de violence conjugale. Pour faire de cette violence une réalité visible, Le Devoir recensera dorénavant les meurtres de femmes perpétrés dans un contexte conjugal. Cette vigie permettra d’honorer leur mémoire et de braquer les projecteurs sur la forme la plus extrême de violence conjugale.

Le Devoir s’inspire d’un projet similaire déployé par le quotidien Libération en France en 2017. Les féminicides perpétrés par un conjoint, un ex-conjoint, un ami intime ou un ex-ami intime y seront répertoriés. Au-delà des statistiques, c’est l’histoire de chacune des femmes qui sera racontée et les failles du filet de protection mises en lumière. Cette recension tentera, grâce aux informations colligées auprès des corps de police et auprès d’autres médias, d’être la plus fidèle possible à cette triste réalité. 
2 commentaires

Consultez la suite du dossier

Le témoignage d'Anna Quinn

Le témoignage d'Anna Quinn

«J’étais complètement déconnectée, je pleurais, je tremblais, moi je ne voulais pas qu’on appelle la police.»

  • Denis Paquette - Abonné 22 février 2020 08 h 02

    il serait peut être temps qu'il apparaisse une vraie égalité entre les hommes et les femmes

    vat-il faloir que la soiété soit plus proactive, pour que les hommes remettent en question leur notion de pouvoir

  • Mariette Gilbert - Abonnée 23 février 2020 09 h 38

    Vigie

    Depuis 30 ans, Martin Dufresne effectue chaque année la recension des femmes et des enfants assassinés dans un contexte de violence conjugale. Depuis de nombreuses années l'Afeas de Laval et d'autres Afeas locales à travers la province assure un suivi pour la mémoire de ces femmes et enfants.