Éric Salvail tente de miner le récit du plaignant

Éric Salvail a commencé à témoigner à son procès pour harcèlement criminel et agression sexuelle.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Éric Salvail a commencé à témoigner à son procès pour harcèlement criminel et agression sexuelle.

Ce n’est pas devant les caméras, mais bien à la barre des témoins de son propre procès qu’Éric Salvail a retrouvé la parole mercredi, après deux ans de silence. Et l’ancien animateur en a profité pour s’attaquer à la version des faits de sa victime présumée : il a notamment révélé qu’il ne travaillait pas avec lui pour l’essentiel de la période visée par les accusations.

En recevant son dossier officiel d’employé de Radio-Canada — qui a été déposé en preuve —, M. Salvail a « constaté qu’en avril, mai et juin 1993, là où la majorité des choses qui me sont reprochées se seraient déroulées, je ne travaillais pas au service du courrier [comme Donald Duguay, victime présumée], mais dans un autre département, à un autre étage », a-t-il dit mercredi après-midi au juge Alexandre Dalmau.

C’était la première prise de parole publique d’Éric Salvail depuis octobre 2017, moment où La Presse avait publié une enquête dans laquelle 11 personnes témoignaient avoir subi des inconduites sexuelles de la part du producteur-animateur (ou en avoir été témoins). D’un ton calme et sobre, M. Salvail a répondu pendant plus d’une heure aux questions de son avocat, Michel Massicotte. Il s’est permis deux ou trois traits d’humour.

L’essentiel de ce premier segment de témoignage (il se poursuivra jeudi, puis un contre-interrogatoire suivra) a tourné autour des tâches qu’effectuait Éric Salvail à Radio-Canada en 1993. L’objectif de la défense ? Faire des trous dans le récit très détaillé de Donald Duguay.

Évidemment, c’est rien d’intéressant d’avoir des accusations contre soi, particulièrement quand on est une personnalité publique

 

Ce dernier était en effet formel durant son témoignage de lundi : ses ennuis avec Éric Salvail ont commencé en avril 1993, alors qu’il devait le former pour travailler au service du courrier de Radio-Canada (qui se situe au niveau C de la tour). M. Duguay a décrit des incidents survenus dès leur premier jour de travail commun, durant la tournée de distribution de courrier. De nombreuses récidives auraient eu lieu par la suite.

Donald Duguay a ainsi parlé d’un « été du harcèlement ». « Il me harcèle constamment, me poursuit dans les ascenseurs, me prend les fesses dès qu’il le peut. » Les dérives auraient culminé par une agression sexuelle et une séquestration dans une toilette de Radio-Canada, le 29 octobre 1993.

Mauvais étage

Le témoignage d’Éric Salvail contredit certaines affirmations de Donald Duguay. Son dossier d’employé révèle que M. Salvail travaillait plutôt au service de la coordination de production pour la radio entre le 8 février et le 11 juillet 1993. Ce travail s’effectue au niveau A de la tour de Radio-Canada, deux étages plus haut que le courrier. Et d’après Éric Salvail, son travail n’impliquait pas de déplacements dans la tour.

On note toutefois que M. Salvail a bel et bien fait des séjours au service du courrier. D’une part, au début 1993. Mais il y était aussi entre le 19 juillet et le 13 août 1993. Il effectuait alors des demi-journées de travail, puisqu’il venait de commencer à travailler l’après-midi comme animateur de foule pour une émission animée par Julie Snyder.

À la mi-août 1993, il est devenu travailleur autonome, comme régisseur de plateau ou animateur de foule. Quand son avocat lui a demandé s’il avait eu à revenir dans l’édifice de Radio-Canada après avoir quitté le service, M. Salvail a répondu « pas vraiment. Il n’y avait rien qui m’attachait à ça. J’ai eu à y revenir plus tard dans ma vie, mais à ce moment-là, non »

.

Outre son registre d’employé, Éric Salvail a aussi indiqué avoir eu recours à ses agendas pour se rappeler ce qu’il avait fait en 1993. « J’ai mes agendas sur lequel je me fie parce que je sais que je les remplissais de façon un peu autiste, dans le sens où tout est écrit. » Ses rendez-vous, ses soupers, ses occupations, « tout était indiqué. C’était ma vie »

.

Polygraphe

Éric Salvail a également révélé mercredi qu’il a passé volontairement trois polygraphes pour tenter de décourager le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) de déposer des accusations contre lui, à l’automne 2018. « Évidemment, c’est rien d’intéressant d’avoir des accusations contre soi, particulièrement quand on est une personnalité publique », a-t-il exposé.

Le contenu ou le résultat de ces tests n’a pas été discuté mercredi.

Mais à l’époque, le DPCP songeait à déposer des accusations pour des incidents impliquant trois victimes, a révélé Éric Salvail. Et « il n’y avait qu’une personne sur les trois dont je me rappelais et [dont je] pouvais parler… Les deux autres [dont Donald Duguay] ne me disaient rien »

.

Matinée

Plus tôt dans la journée, deux autres témoins avaient affirmé que Donald Duguay leur a parlé dans les années 1990 d’incidents impliquant M. Salvail. Un troisième était aussi au courant des ennuis de M. Duguay avec « un collègue de travail ».

Une employée de Radio-Canada — une ordonnance de non-publication empêche de dévoiler l’identité de ces témoins — a soutenu avoir été mise au courant d’un « incident avec Salvail » dans les minutes suivant celui-ci, quelque part en 1993.

Selon cette témoin, Donald Duguay lui a dit qu’Éric Salvail « lui aurait montré ses parties ». Elle lui a conseillé de rester avec elle en attendant « qu’il se calme », car « il avait un trémolo » dans la voix. Elle l’a alors trouvé « assez émotif », mais a aussi noté que « c’était un jeune homme assez émotif » en général.

« La journée où c’est arrivé, ils étaient là [au courrier] tous les deux », a-t-elle dit en parlant de MM. Duguay et Salvail.

Une amie de Donald Duguay a pour sa part relaté qu’au début des années 1990, il lui parlait « sur une base quotidienne » des ennuis qu’il éprouvait avec « un compagnon de travail ».

En 1994, elle et M. Duguay se sont présentés à l’enregistrement de l’émission La petite vie, pour laquelle Éric Salvail était animateur de foule — ce qu’ils ignoraient. Or, quand ce dernier s’est approché d’eux pour leur assigner des places, il avait selon la témoin un « regard très étrange, dur, dérangeant… Ce n’était pas amical ». Invitée à préciser ce qu’elle voulait dire, elle a ajouté : « Je dirais que c’étaient les yeux qui dégageaient de l’agressivité. J’ai rarement vu un regard comme ça dans ma vie. »

La réaction de son ami avait été immédiate à la vue d’Éric Salvail. « Il m’a pris par le bras ou la main, il s’est serré contre moi […] Il ne m’a pas vraiment lâchée le long de l’émission. »

Le troisième témoin, un autre ami de Donald Duguay, a pour sa part brièvement raconté qu’il était au courant des « épisodes difficiles » que M. Duguay vivait au travail. « Il m’en parlait. » Le plus marquant de ces incidents, à son souvenir, était survenu « en octobre 1993 ». Il n’a pas précisé au-delà, mais c’est le moment où l’agression sexuelle se serait déroulée, dans une toilette d’un sous-sol de Radio-Canada.

2 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 20 février 2020 04 h 50

    Combat intéressant

    L'histoire se complique et devient plus intéressante. On ne sait plus qui fabule le plus.

  • Marie-Michelle Poisson - Inscrite 20 février 2020 10 h 01

    SVP bloquer les commentaires pour tous les articles concernant l'affaire Salvail

    Au vu d'un commmentaire comme celui de M. Serge Gamache, qui semble déjà se délecter du «spectacle» tout en écorchant au passage le bon jugement et la bonne foi des témoins, je considère qu'au nom du respect pour toutes les personnes impliquées dans ce procès, Le Devoir devrait désactiver la section commentaire pour tous les articles concernant l'affaire Salvail avant que n'apparaissent d'autres commentaires encore plus navrants et désolants que celui de M. Gamache.