En archéologie, un fossé entre les «savants» et les «entrepreneurs»

Des entrevues avec une douzaine d’archéologues des deux «clans» ont permis de déterrer d’autres cas qui soulèvent des problèmes.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Des entrevues avec une douzaine d’archéologues des deux «clans» ont permis de déterrer d’autres cas qui soulèvent des problèmes.

L’archéologie québécoise devient un champ de bataille. Le petit milieu s’enfonce dans une guerre de tranchées qui oppose les archéologues des universités aux fouilles dites de consultation ou commerciales, sur fond de manque d’encadrement et de budget de l’État.

Les savants réclament davantage de recherches scientifiques et de nouvelles balises légales pour orienter les chantiers dans ce sens.

Les petites compagnies privées défendent leurs pratiques dans des conditions de sous-financement, dénoncées par ailleurs.

« Les analyses sont importantes et c’est peut-être ce qui est le plus négligé à l’heure actuelle au Québec », résume Pierre Desrosiers, qui a travaillé pendant des décennies, jusqu’en 2016, comme archéologue à la Direction du patrimoine au ministère de la Culture et des Communications. « La faille n’est pas unique au Québec, mais elle semble particulièrement importante ici. Les lois favorisent les fouilles, mais elles n’encouragent pas suffisamment les analyses. »

L’actualité montre des conséquences de cette apparente négligence de la recherche scientifique.

Le ministère de la Culture et des Communications a diffusé à la mi-janvier le rapport d’un laboratoire de dendrochronologie contredisant une équipe de fouille qui prétendait avoir mis au jour les vestiges de la palissade de Beaucours de Québec, datant de 1693. L’annonce en grande pompe de la découverte à l’automne 2018 avait attiré la ministre de la Culture, le maire de Québec, Régis Labeaume, et le premier ministre, François Legault.

Le Devoir révélait mercredi la controverse autour du sort scientifique et éthique réservé à des cerveaux et d’autres restes humains du XIXe siècle découverts l’été dernier dans un ancien cimetière de Québec. Près de vingt universitaires ont écrit au ministère de la Culture pour dénoncer la situation, et la compagnie responsable des fouilles a répliqué par une mise en demeure de s’excuser.

Des entrevues avec une douzaine d’archéologues des deux « clans » ont permis de déterrer d’autres cas qui soulèvent des problèmes. La Maison des marins du Musée d’histoire et d’archéologie de Montréal aurait été fouillée « à la hâte » à l’été 2011, dit un professionnel au fait du chantier, analyse confirmée par un autre professionnel qui travaillait alors à l’établissement muséal.

« L’agenda était extrêmement serré et le client pressait la firme d’archéologie d’activer les choses, a raconté le premier. Les artefacts ont été déterrés, mais les couches ont été fouillées très rapidement, à la pelle mécanique, sous pression. »

Un autre cas provient de Sorel-Tracy, où des fouilles réalisées en 2013 et en 2014, dans le cadre de la construction d’un nouveau centre de détention provincial, ont permis de découvrir des vestiges préhistoriques vieux de 4000 ans. Les archéologues ont excavé plus de 3700 mètres carrés sur une profondeur de 30 centimètres.

« On a décapé le sol à la pelle mécanique, dit un archéologue qui a réclamé l’anonymat, comme plusieurs personnes interviewées. Le chantier s’est étendu sur plusieurs semaines, jusqu’au temps froid. Les travailleurs devaient tamiser des blocs de glace, ce qui ne donne rien. […] On met la pression sur les firmes, on tourne les coins ronds. Et pourquoi ? Parce qu’on est dans un système clientéliste et néolibéral, très peu régulé. »

Soyons réalistes

Les compagnies privées qui réalisent les contrats n’apprécient évidemment pas ces reproches. « Présentement, il y a une grande campagne de salissage de la part du milieu universitaire à l’égard des firmes qui oeuvrent dans le domaine, dont la mienne », écrit au Devoir Désirée-Émmanuelle Duchaine, directrice de Truelle et cie inc., responsable des fouilles du cimetière de Québec. Il s’agit de sa seule réponse laconique aux demandes d’entrevue.

L’archéologue François Véronneau en rajoute. « Je comprends la vision des universitaires : ils sont en recherche pure, dit le chargé de projet, qui a travaillé pour plusieurs compagnies du secteur. Nous, on intervient sur plein de chantiers, et pas toujours dans des conditions optimales et à peu près toujours dans le cadre d’aménagements. Oui, c’est de la recherche, mais c’est surtout du sauvetage, avec des budgets limités. On va à l’essentiel. L’analyse se fait dans le cadre du rapport remis au ministère. »

Le professeur Érik Langevin connaît bien les deux faces de la pièce archéologique. Il a longtemps travaillé comme archéologue à forfait. Il dirige maintenant le laboratoire d’archéologie de l’UQAC.

« C’est un petit monde et il manque d’argent, dit-il en reprenant l’exemple de la palissade. Ce qui devrait nécessiter plus de prudence et de temps sort extrêmement rapidement. Ça va même souvent à l’encontre de ce qu’on nous enseigne, fait de patience et de prudence. On dirait parfois qu’il faudrait avoir les résultats avant même de commencer à creuser. »

La nouvelle Loi sur le patrimoine culturel (2012) semble accentuer le problème en transférant aux municipalités certaines responsabilités dans l’encadrement des fouilles. Seulement, les subventions d’accompagnement sont aussi rares que maigres et elles obligent les villes à avancer elles-mêmes la moitié du budget des fouilles.

« L’archéologie fait partie du patrimoine culturel que les villes doivent apprendre à gérer, dit Pierre Desrosiers. À Québec ou à Montréal, ce n’est pas compliqué, puisqu’elles emploient des archéologues qui savent intégrer l’archéologie dans le développement. Dans le reste du Québec, c’est souvent le néant. Plusieurs municipalités préfèrent donc ne rien faire, comme ce sera sans doute le cas pour le patrimoine bâti : il y a trop peu d’argent et le dossier devient trop lourd à gérer pour la majorité des municipalités du Québec. »


10 000 sites

Il y a entre 8000 et 10 000 sites archéologiques au Québec. Québec distribue en moyenne environ 200 permis de recherche archéologique par année. En 2018-2019, 6,8 millions de dollars de fonds publics et privés ont été investis dans des interventions archéologiques.

L’archéologie québécoise se divise en deux mondes interconnectés, celui de l’archéologie universitaire, laquelle est pratiquée par des professeurs, et celui de l’archéologie contractuelle, laquelle est effectuée par des firmes privées.

Il existe deux champs de spécialités, préhistorique (pour l’ère précolombienne) et historique (pour la période euro-américaine, à compter du XVIe siècle).

Le secteur est régi par la Loi sur le patrimoine culturel. Le Règlement sur la recherche archéologique encadre la recherche, notamment par la délivrance de permis de fouille.

Les contrats sont accordés de gré à gré (moins de 25 000 $), sur invitation à un concours (de 25 000 $ à 100 000 $) ou par appel d’offres public pour les plus grands chantiers.

Quelques dizaines d’archéologues fouillent les sites pendant les six à huit mois de dégel. Ils travaillent souvent dans des conditions pénibles, sont peu payés, souvent à environ 20 $ l’heure, soit moins qu’un manoeuvre sur un chantier de construction.

Le nombre exact de compagnies actives est difficile à établir. Une poignée de plus grandes firmes dominent le marché, dont Arkéos, Archéotec, Patrimoine Experts, Etnoscop et Artefactuel.