Des locataires s’en vont en guerre contre une expulsion

Charlotte Jacob-Maguire et Maximillian Button, dont les propriétaires essaient de les expulser pour transformer leur logement en hôtel-appartements.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Charlotte Jacob-Maguire et Maximillian Button, dont les propriétaires essaient de les expulser pour transformer leur logement en hôtel-appartements.

En pleine pénurie de logements à Montréal, un couple de locataires du Sud-Ouest lutte depuis des mois contre l’expulsion de son immeuble. Leur propriétaire est déterminé à y aménager des hébergements de type Airbnb. Une histoire qui trouve écho dans d’autres quartiers centraux de la métropole.
 

Ils étaient huit, ils ne sont aujourd’hui plus que deux. Le 2461-2479, rue Notre-Dame Ouest s’est vidé de ses locataires en l’espace d’un an et demi. Ils ont été poussés à bout par leur nouveau propriétaire, une compagnie à numéro qui a acheté l’immeuble en août 2018.

« C’était une vieille dame qui l’avait depuis très longtemps. Quand elle a vendu, on s’est tous dit qu’ils allaient vouloir nous mettre à la porte, raconte Julie Bickerstaff, une ancienne locataire. Nos loyers n’étaient pas représentatifs du marché. »

Dans cet immeuble de six logements de la Petite-Bourgogne (sans compter les espaces commerciaux au rez-de-chaussée), il ne reste que Charlotte Jacob-Maguire et Maximillian Button. Le couple refuse net de quitter son appartement des trois dernières années.

Mme Bickerstaff, elle, n’en pouvait plus. Après s’être « battue » aux côtés de ses voisins pendant des mois, cette mère célibataire de trois enfants a déménagé le 30 décembre. La relation avec le propriétaire était devenue insupportable, dit-elle.

« Ça faisait 20 ans que j’habitais là. J’étais très attachée à mon logement et à mon quartier. C’est un épisode très douloureux de ma vie », laisse-t-elle tomber, la voix éteinte.

Le nouveau propriétaire est MTRPL, une société immobilière fondée en 2016 à Montréal. Il compte plusieurs projets à son actif, dont le 1620 rue Notre-Dame Ouest. L’Armée du Salut qui y tient boutique depuis des décennies mettra bientôt la clé sous la porte, pour faire place à des espaces de bureaux, à des magasins et à des appartements.

Expulsion

Cinq mois après avoir acheté le 2461-2479, MTRPL fait parvenir en janvier 2019 un premier avis de reprise de logement aux locataires. L’entreprise veut convertir les logements en hôtel-appartements, venant tout juste d’obtenir le feu vert du Sud-Ouest. Elle a même déjà décidé d’en confier l’exploitation à Sonder, une start-up montréalaise qui loue des appartements de « qualité hôtelière », notamment sur Airbnb.

Les locataires ont contesté l’avis devant la Régie du logement. Entre temps, l’arrondissement a revu son règlement d’urbanisme. Depuis mai, la rue Notre-Dame peut accueillir les résidences de tourisme, mais seulement entre les rues Rose-de-Lima et Charlevoix. Le 2461-2479 est situé une rue à l’est, en dehors donc de cette nouvelle zone.

Ces modifications ont eu pour effet de donner gain de cause aux locataires devant la Régie. La décision a été portée en appel par le propriétaire.

Récemment, Julie Bickerstaff a retrouvé son premier logement dans l’immeuble — elle en a occupé deux — affiché sur Airbnb. De même qu’un autre appartement du bâtiment. Un mystérieux Alex les propose pour 80$ la nuit chacun.

Mme Bickerstaff explique qu’avant son départ, le propriétaire a changé la serrure de la porte d’entrée, pour un modèle à numéro. « Sans nous avertir », renchérit Charlotte Jacob-Maguire. Et celle-ci d’ajouter : « Je sais que l’appartement en dessous de nous est vide, mais j’ai tout de même entendu du bruit », relève-t-elle, sans pouvoir confirmer qu’il s’agit de touristes.

L’immeuble attend présentement son certificat pour « résidence de tourisme » de la Corporation de l’industrie touristique du Québec (CITQ), qui délivre les documents nécessaires pour un changement de vocation.

 
80 $
Il s’agit de la somme demandée par le mystérieux Alex sur Airbnb pour une nuit dans l’un des appartements du 2461-2479, rue Notre-Dame Ouest.

Quant au permis que le propriétaire avait reçu de la Ville en décembre 2018, impossible de savoir s’il est toujours valide. L’arrondissement du Sud-Ouest doit faire des vérifications, nous dit-on. Mais normalement, un tel document expire au bout de six mois si la conversion n’a pas été entamée.

Le propriétaire MTRPL a refusé de répondre aux questions du Devoir.

Un phénomène qui s’accélère

« On voit de plus en plus d’Airbnb, dont beaucoup sont illégaux », lance d’emblée Sandrine Belley, du comité logement POPIR, basé dans le Sud-Ouest. Québec et l’arrondissement ont certes serré la vis à l’industrie, mais « il n’y a pas assez d’inspecteurs » pour veiller au grain, soutient l’organisatrice communautaire. « Et même s’il y a des plaintes faites à Airbnb, ce n’est pas sûr qu’il va y avoir des sanctions », ajoute-t-elle.

Mercredi, Valérie Plante a interpellé Québec à ce sujet, soucieuse d’accroître le nombre d’inspecteurs sur le terrain. « Un règlement n’est efficace que s’il y a les ressources nécessaires », a soutenu la mairesse.

Les inspecteurs des arrondissements veillent au respect du règlement d’urbanisme. Ceux de Revenu Québec peuvent, de leur côté, sévir contre les personnes contrevenant à la Loi sur les établissements d’hébergement touristique.

Même si la Régie et la Ville sont de notre côté, ils [MTRPL] ont quand même gagné ! Ça me choque.

Revenu Québec se garde de dévoiler le nombre d’inspecteurs attitrés à la tâche, mais rappelle en avoir embauché 25 en juin 2018.

Depuis, et jusqu’au 31 décembre 2019, l’agence a inspecté 2188 établissements d’hébergement touristique à Montréal. De ce nombre, 805 ont été considérés comme « non conformes », ce qui a conduit ensuite à des avertissements ou à des poursuites judiciaires. « Nous n’avons pas de chiffres ventilés selon le type de plateforme de réservation », indique toutefois un porte-parole, Martin Croteau.

« C’est difficile d’avoir le contrôle », juge Hélène Bélanger, professeure au Département d’études urbaines et touristiques à l’UQAM. Elle aussi pense qu’il manque d’inspecteurs à l’oeuvre, et déplore que la chasse à ces gîtes illégaux passe trop souvent par la dénonciation.

Mais Mme Bélanger s’inquiète surtout des nombreux appartements qui sont chaque année retirés du parc locatif montréalais, dans la foulée de conversions en résidence de tourisme — légale ou non —, ou encore de « rénovictions ».

Charlotte Jacob-Maguire, elle, s’accroche. Après avoir contesté avec succès un avis d’évacuation de huit mois pour des travaux jugés urgents sur la façade arrière, son copain Maximillian et elle ont reçu en octobre un second avis d’expulsion. La raison cette fois : « agrandissements substantiels ». Ils se sont déjà tournés vers la Régie du logement.

Mais un sentiment d’injustice habite néanmoins Charlotte. « Même si la Régie et la Ville sont de notre côté, ils [MTRPL] ont quand même gagné ! Ça me choque », s’insurge-t-elle en référence aux logements de ses anciens voisins maintenant sur Airbnb. « Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ? »