Les intervenants sociaux craignent une autre «tragédie de Granby»

La mort violente d’une fillette à Granby, le 30 avril 2019, avait ébranlé le Québec.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne La mort violente d’une fillette à Granby, le 30 avril 2019, avait ébranlé le Québec.

Le syndicat des intervenants sociaux craint toujours que, malgré un sévère blâme d’un juge envers la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), un drame semblable à celui qui a coûté la vie à la fillette martyre de Granby se reproduise, faute de ressources.

« C’est une pression avec laquelle les intervenants vivent actuellement au quotidien, que ça puisse encore arriver », admet Andrée Poirier, présidente de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS).

Mardi, en rendant sa décision sur la garde du cadet de la famille de la fillette, le juge Mario Gervais, de la Cour avril DPJ pour avoir échoué à protéger les deux enfants.

« Ce jugement-là n’est malheureusement pas une exception. Il vient à nouveau confirmer ce qu’on décrit depuis trop longtemps sur la réalité des intervenants et les besoins réels des enfants », mentionne Mme Poirier.

Elle rappelle qu’en 2016 au Saguenay, la DPJ avait été pointée du doigt après le décès d’un bambin de 22 mois. Quelques mois avant sa mort, il y avait eu signalement.

« Il y a eu une médiatisation de l’événement de Granby, mais des décès, il y en a eu d’autres. Des fois on se demande combien ça va en prendre pour qu’onréagisse […]. Il faut arrêter de voir le support aux enfants comme une dépense, comme un calcul mathématique,comme statistique », dit Mme Poirier.

Financement insuffisant

Huit mois après cette tragédie qui a secoué le Québec, les intervenants de la DPJ sont toujours en situation de surcharge de travail, déplore le syndicat.

« Les besoins pour assurer la protection des enfants sont de 270 millions et ce qu’on a obtenu, ce sont 47 millions. Il ne faut pas être trop ferré en mathématiques pour constater qu’il y une énorme différence », déplore Mme Poirier.

D’ailleurs, le financement supplémentaire octroyé à la suite du drame par le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, n’a pas contribué à engager davantage de personnel, mais a plutôt servi à pérenniser les postes d’employés déjà en fonction. Elle souligne notamment le manque de ressources de première ligne, c’est-à-dire des intervenants dans les écoles, les organismes communautaires ainsi que dans les Centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux (CIUSS).

Constats

Le président-directeur général du CIUSS de l’Estrie, duquel relève la DPJ de l’Estrie, reconnaît toutes les failles relevées par le juge. « Nous nous en attendions [à recevoir ce blâme] puisque les manquements correspondent aux constats que nous avons faits », indique le Dr Stéphane Tremblay.

Il confirme que plusieurs de ses employés sont encore en situation de surcharge de travail, mais que dans les derniers mois des mesures ont été prises pour rendre leur quotidien plus efficace.

« On tente de leur donner des marges. Au cours de l’été, on les a dotés de cellulaires et d’ordinateurs pour qu’ils puissent être plus mobiles et faire du travail à distance plutôt que de devoir revenir au bureau après chaque intervention », explique-t-il.

Le Dr Tremblay souligne aussi l’importance des travaux de la Commission spéciale sur les droits des enfants et de la jeunesse présidée par Régine Laurent, dont le rapport final devrait être publié au mois de novembre 2020.

« Si on souhaite que ça ne se reproduise pas, ce sera un travail collectif. Le filet de protection d’un enfant est très important et c’est d’abord son entourage, ses parents, ses proches, la garderie et l’école », dit-il.

Un « wake-up call »

Le ministre Carmant a également réagi, soulignant que ce jugement, qu’il qualifie d’accablant, démontre que le système est « malade ».

« Le jugement rendu interpelle certes la DPJ, mais je crois qu’il faut voir cela dans un contexte global, c’est un “wake-up call”  pour la société dans son entier », écrit-il dans un courriel envoyé au Devoir.

Concernant le cas de la famille de la fillette de Granby, il confirme que système a failli. « C’est un ensemble d’événements, de décisions, de manque de communication qui a mené à une tragédie inacceptable et qui aurait dû être évitée à tout prix », dit-il.

Le Syndicat se désole que ce soit un drame qui ait finalement mené à cette réflexion collective.

« Ce que la population doit savoir, c’est que les intervenants, ça fait des années qu’ils ne cessent de réclamer des investissements, qu’ils portent ce message-là au quotidien, mais malheureusement, ça prend des drames pour qu’ils se fassent écouter parce qu’il y a une omerta, on n’a pas le droit de parler [publiquement] », dit Mme Poirier.

Le ministre Carmant a soutenu qu’il ne tolérerait aucune intimidation ou aucunes représailles envers quiconque voudrait s’exprimer, a-t-il affirmé. « Il ne faut pas que les gens aient peur », a-t-il ajouté.