Retomber sur ses pieds grâce au cirque

Dans l'exercice du jour, les manches à balai se muent magiquement en cannes, en accessoires de jonglerie ou encore en sabres entre les mains inventives des participants.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Dans l'exercice du jour, les manches à balai se muent magiquement en cannes, en accessoires de jonglerie ou encore en sabres entre les mains inventives des participants.

« Toute ma vie, j’ai senti que je ne fittais avec personne. Ici, j’ai l’impression qu’enfin je suis à ma place. » Troy Willson Miles reprend son souffle. Un instant plus tôt, le jeune homme présentait un numéro de cirque, fraîchement créé, sur des matelas bleus placés sous la rosace de l’église Sainte-Brigide-de-Kildare, dans le quartier Centre-Sud à Montréal.

Son public ? Mis à part quelques personnages bibliques luminescents, des jeunes, comme lui, qui vivent en situation de précarité, entourés d’une intervenante sociale et d’instructeurs en cirque social du Cirque Hors Piste.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les ateliers du Cirque Hors Piste sont un prétexte, un outil magnifié en un langage universel servant à tisser des liens avec des jeunes qui vivent en marge de la société.

Aujourd’hui, Troy et neuf autres jeunes créent des numéros — qu’ils présenteront sur scène plus tard ce mois-ci — articulés autour d’un accessoire, un manche à balai. Entre les mains inventives des participants, les bâtons se muent magiquement en cannes, en accessoires de jonglerie ou encore en sabres. Leur créativité est bien sûr mise à contribution. « Mais on travaille aussi leur confiance en eux, leur capacité à s’exprimer et à prendre la critique », relève Mélissa Blais, intervenante en cirque social.

Le cirque est donc ici un prétexte, un outil magnifié en un langage universel servant à tisser des liens avec des jeunes qui vivent en marge de la société. Certains sont en situation d’itinérance, d’autres souffrent de problèmes de dépendance, plusieurs sont sans emploi. Mais tous ont besoin d’une structure, d’un cadre, à la fois souple et attirant, dans lequel ils peuvent apprendre certaines compétences (écouter, fixer des limites, faire confiance aux autres, prendre soin de soi, etc.) qui leur ont fait défaut dans leurs parcours de vie souvent tumultueux.

Le cirque social, c’est donc de l’art-thérapie avec une petite touche cool en plus. « Des artistes de cirque, ce sont de bons modèles pour eux, puisque ce sont rarement des gens straight. Par le cirque, et son aspect marginal qui valorise la différence, les jeunes sentent qu’ils peuvent avoir une place dans la société, mais sans nécessairement prendre le chemin de la norme », fait valoir Karine Lavoie, directrice du Cirque Hors Piste. Et le cirque englobe tellement de formes d’art que tous ou presque y trouvent leur compte.

Un condensé d’amour

Il y a quelques semaines à peine, Troy débarquait à Montréal pour la première fois, en provenance de Calgary. « Je suis venu assister aux funérailles de mon père et je suis resté ici. » Celui qui ne connaissait personne dans la métropole québécoise avant de franchir le pas de cette église, où les tissus aériens, monocycles, costumes et cerceaux ont remplacé les bancs d’église, réside pour l’instant à la Mission Old Brewery, un refuge pour sans-abri situé au centre-ville.

« Quand je suis ici, je ne suis pas en train de prendre de la drogue ou de traîner avec les mauvaises personnes. Je suis ici à apprendre cet art auquel j’appartiens maintenant et j’adore ça », lance-t-il, un sourire contagieux aux lèvres. « Ce sont eux maintenant, ma famille. »

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le cirque social forme un cadre dans lequel les jeunes participants peuvent apprendre certaines compétences (écouter, fixer des limites, faire confiance aux autres, prendre soin de soi, etc.) qui leur ont fait défaut dans leurs parcours de vie souvent tumultueux.

Le Cirque Hors Piste, créé en 1995 par le Cirque du Soleil, est donc une généalogie retissée, un condensé d’amour et d’entrain, où tout un chacun est accueilli comme il est, dans toute sa marginalité ou son anticonformisme. « En plus de leur offrir des outils qu’ils pourront transposer dans leur vie, on leur donne un safe space où ils sentent qu’ils sont les bienvenus et accueillis dans ce qu’ils sont comme personne », mentionne Élise Leblanc, instructrice en cirque social, entre deux ateliers.

Nicholas, 24 ans, participe aux ateliers du Cirque Hors Piste depuis trois ans. « J’aime le caractère “vivre et laisse vivre” d’ici, mais surtout vivre. Avec des rires, des sourires, des pleurs et des encouragements », souligne-t-il, la voix emplie d’une confiance retrouvée.

« Je viens d’une famille dysfonctionnelle, avec des gens qui ne donnaient pas le meilleur d’eux-mêmes. Ici, je rencontre des humains qui me guident et me soutiennent dans mes démarches. Je me motive à travers les autres participants, qui, même s’ils vivent des difficultés, ont des ambitions. » Et toutes les ambitions sont bonnes ici, que ce soit faire carrière en cirque, poursuivre des études supérieures ou terminer son secondaire.

Travail en tandem

Chaque année, ce sont quelque 500 jeunes de 15 à 30 ans qui transitent par le Cirque Hors Piste. L’offre de cirque social y est déclinée sous plusieurs formes. Parfois, ce sont les intervenants qui partent dans les rues de Montréal à la rencontre des jeunes, parfois ce sont des jeunes qui viennent à l’église pour suivre des ateliers. Dans le cadre du programme de pré-employabilité auquel Troy et Nicholas sont inscrits, une allocation est versée aux participants lorsqu’ils terminent les cinq semaines d’ateliers.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Au Cirque Hors Piste, créé en 1995 par le Cirque du Soleil, tout un chacun est accueilli comme il est, dans toute sa marginalité ou son anticonformisme.

Le cirque social est toujours déployé dans un travail en tandem, entre l’intervenant social et l’instructeur de cirque, explique Karine Lavoie. « Ils planifient et construisent ensemble l’idée pédagogique derrière chaque activité. » Les participants ne sont pas toujours conscients sur le coup des compétences qu’ils acquièrent. Ainsi, en grimpant sur les épaules d’un partenaire, par exemple, ce n’est pas seulement l’équilibre physique qui est développé, mais aussi la gestion du risque, la communication et la confiance en soi et en l’autre. Des discussions animées par les intervenants sociaux après les ateliers permettent de consolider ces acquis.

Samuel Jabour, qui a été initié aux arts circassiens par le Cirque Hors Piste, a depuis fait carrière dans le domaine — toujours dans sa composante sociale. « Dans le cirque, il y a une place pour tout le monde, c’est une petite société, fait-il remarquer. Pour moi, l’art n’a pas sa raison d’être s’il n’est pas là pour venir toucher la société. Il y a des gens qui créent pour la beauté, mais moi, je veux provoquer des changements. »

Une première rencontre nationale

Seul organisme canadien entièrement consacré au cirque social, le Cirque Hors Piste sera l’hôte, du 17 au 19 janvier, de la première Rencontre nationale des jeunes créateurs en cirque social. Ce grand événement, appelé Cirkaskina, rassemblera 150 jeunes issus de 17 communautés du pays — dont des communautés autochtones, où le cirque social est utilisé comme outil de prévention du suicide —, de même que des chercheurs universitaires et des intervenants en cirque social.

Le rendez-vous s’ouvrira le vendredi avec un spectacle à la Tohu auquel le public est convié. « On veut donner une voix à ces 150 jeunes, qui sont souvent invisibles dans leurs communautés, tout en démontrant la diversité des impacts du cirque social », explique Samuel Jabour, le grand manitou de Cirkaskina. La rencontre se poursuivra le lendemain avec des classes de maître et se clôturera le dimanche avec un jam de cirque et une prise de parole collective. Le tout sera chapeauté par un colloque scientifique. « On veut profiter de la présence de tous ces intervenants à Montréal pour réfléchir au développement du cirque social et pour faire rayonner encore davantage sa pratique à travers le Canada », souligne Karine Lavoie.