Un admirateur de Marc Lépine arrêté

De nombreuses personnes se sont rassemblées sur le mont Royal, vendredi soir, pour rendre hommage aux 14 étudiantes de Polytechnique tombées sous les balles d’un antiféministe le 6 décembre 1989.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne De nombreuses personnes se sont rassemblées sur le mont Royal, vendredi soir, pour rendre hommage aux 14 étudiantes de Polytechnique tombées sous les balles d’un antiféministe le 6 décembre 1989.

Sur fond de commémorations de la tuerie de Polytechnique, un blogueur à l’origine de plusieurs publications faisant l’apologie du tueur Marc Lépine a été accusé vendredi d’avoir fomenté la haine envers les femmes. Le suspect, Jean-Claude Rochefort, avait déjà été arrêté en 2009 pour des faits similaires.

Sous le couvert du pseudonyme Rick Flashman, l’homme de 70 ans a alimenté au moins trois blogues sur lesquels il tenait un décompte en attendant le « Marc Lépine Day ». « Tout homme est un frère en puissance, toute femme est une ennemie potentielle », peut-on lire en en-tête d’un des sites Web.

Pas plus tard que jeudi, veille de l’anniversaire de la tragédie, l’accusé y est allé d’une publication où il invite les hommes à célébrer le drame. « La Journée internationale de Marc Lépine, le 6 décembre, est presque arrivée. Tous les HOMMES devraient avoir déjà décoré leurs maisons. Les lumières allumées, les cartes d’invitation envoyées, les fusils d’assaut et les flingues fraîchement nettoyés et polis. Un jour de fête, de beuverie et de célébration », écrit-il.

En 2009, l’homme avait déjà été arrêté et incarcéré pendant plusieurs semaines, accusé pour possession illégale d’une arme à feu et pour avoir proféré des menaces à l’endroit des femmes. Il avait plaidé coupable à une accusation de possession non autorisée d’une arme à feu, écopant d’une cinquantaine d’heures de travaux communautaires et d’une interdiction de posséder une arme pendant 10 ans, soit jusqu’en 2021. Les autres accusations avaient été abandonnées.

Jean-Claude Rochefort a continué dans les dernières années à publier de longs articles où il incite à la haine, insulte les femmes et critique vivement les hommes qui se montrent féministes. Ses longs textes s’accompagnent d’illustrations et de photomontages qui utilisent le visage de Marc Lépine, une arme à la main dans la majorité des cas.

Une plainte du public a enclenché une nouvelle enquête du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) en septembre dernier.

Tard jeudi, les policiers ont mené une perquisition à son domicile dans Hochelaga-Maisonneuve. Du matériel informatique y a notamment été saisi. « Il y avait une certaine urgence d’agir », explique Manuel Couture, porte-parole du SPVM. Les policiers ont voulu éviter que les messages de l’homme puissent influencer d’autres individus. Des blogues de l’accusé étaient toutefois toujours accessibles vendredi soir.

Selon nos informations, l’arrestation de l’homme a été rendue possible à la suite de l’obtention de la part de Google de l’adresse IP du blogueur.

L’homme demeurera détenu jusqu’à la tenue de son enquête sur remise en liberté provisoire, qui devrait se tenir mardi.

Échos de haine

Les messages de haine de Jean-Claude Rochefort ne sont pas les seuls à avoir circulé sur le Web pendant la journée de commémoration de vendredi. Sur des blogues comme 4chan, l’auteur de l’attentat du 6 décembre 1989 est célébré par des internautes comme étant « l’idole du mouvement antiféministe ». Sur d’autres, associés au mouvement des « incels » — ces célibataires qui détestent les femmes —, le tueur est même voué au rang de saint.

Ces messages consultés par Le Devoir ne sont pas enfouis dans les tréfonds du Web. Ils sont au contraire accessibles en quelques clics seulement. Ces mots chargés, tous publiés sous des pseudonymes, s’accompagnent parfois d’extraits du film Polytechnique, où le personnage incarnant le tueur ouvre le feu, et de liens vers la page Wikipédia de la tragédie.

Ce genre de message haineux, truffés de louanges à Marc Lépine, « ça fait des années que ça circule sur Internet », se désole Rachel Chagnon, juriste et chercheuse à l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF). Si elle se réjouit de l’arrestation de Jean-Claude Rochefort, elle constate que la prise de conscience du risque « réel » que pose ce genre d’individus « a pris beaucoup de temps ».

Une opinion que partage sa collègue de l’IREF, Mélanie Millette. Celle qui est aussi spécialiste de la communication sur le Web rappelle qu’en 2009, Rochefort avait été qualifié par le juge de « bombe à retardement ». Il n’a pourtant eu qu’à répondre aux accusations de possession illégale d’une arme à feu. « Ça, ça veut dire que le système juridique n’a pas considéré comme un vrai crime les menaces envers la vie des femmes », regrette-t-elle.

Mme Millette juge par ailleurs qu’il y a un manque de volonté politique en matière de cybercrime. Selon elle, les policiers ne disposent pas assez de ressources. Jean-Philippe Décary-Mathieu, chef de la cybersécurité à Commissionnaires du Québec, estime aussi que les forces de police devraient bénéficier d’un plus grand budget et de davantage de personnel.

« C’est très dur de surveiller Internet. Les forces de police n’ont juste pas les effectifs pour le faire. Ils vont donc prioriser la surveillance de la pédopornographie ou du terrorisme », explique-t-il.

Doit-on alors s’attendre des géants du Web comme Google qu’ils surveillent davantage les contenus qu’ils hébergent et retirent ce qui est jugé offensant ? Non, affirme M. Décary-Mathieu. Google reste une entreprise privée dont le but premier est de faire de l’argent. « On ne s’attend pas à ce que les employés de Google soient capables d’interpréter la loi de chacun des pays. Ça prendrait une armée de juristes pour interpréter le contenu en temps réel ; ça n’a pas d’allure », soutient-il.

Dans des cas comme les blogues de Jean-Claude Rochefort, la solution n’est pas technologique, puisque c’est avant tout un problème de société. « Il faut regarder en amont et comprendre pourquoi on a ce problème ; pourquoi il y a des hommes qui ont cette haine-là envers les femmes, et ce qu’on peut faire à ce sujet-là », laisse-t-il tomber.

 


 

Le Devoir a mis la main sur ces commentaires portant sur les événements de Polytechnique en faisant une simple recherche sur des forums de discussion ouverts. Tous les commentaires ci-dessous sont réels et ont été publiés le vendredi 6 décembre 2019. Nous avons choisi de ne pas nommer les sites où nous les avons trouvés ou les auteurs pour ne pas en faire la promotion.


[Traduction libre: 
1 - Repose en paix, saint Marc.
2 - Les actes de Lépine marquent le début de la rébellion des incels. Absolument. ER (NDLR : Elliot Rodger) était un idiot incompétent.
3 - Marc est un véritable héros. Il s'est sacrifié pour mettre un terme à la montée des femmes (NDLR : « Foid » est un dérivé de «femoid», terme utilisé dans le mouvement incel pour déshumaniser les femmes), que Dieu reçoive son âme.
4 - Oui c'est tragique, mais précisons que nous ne fermons pas les yeux sur les victimes, pas plus que nous les pleurons. Je voulais publier cette conversation aujourd'hui, mais (un autre participant du forum) m'a pris de vitesse. De toute façon, joyeuse Saint-Marc.
5 - Sans aucune doute, il est dommage qu'il n'ait pas laissé un manifeste complet.]


 
8 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 7 décembre 2019 04 h 46

    Un terroriste anonyme SVP

    Par respect pour les victimes, il serait peut-être temps qu’on cesse d’appeler le terroriste de Polytechnique par son nom afin d’éviter de contribuer involontairement à sa glorification.

    J’aimerais que l’association qui représente les victimes demande expressément aux médias du Québec de parler dorénavant du ‘tueur de Polytechnique’ ou du ‘terroriste de Polytechnique’.

    On n’a pas besoin de savoir son nom. Que l’histoire ne retienne de lui que son geste odieux.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 7 décembre 2019 05 h 27

    Ajout

    Quant à Jean-Claude Rochefort, je suggère, au contraire, que les médias donnent son adresse (et pourquoi pas son numéro de téléphone) afin de permettre aux parents des victimes de Polytechnique d’établir un dialogue avec lui.

    Ce qui est impossible lorsque celui-ci se cache lâchement sous un pseudonyme.

  • Paul D'Amour - Abonné 7 décembre 2019 06 h 47

    Dégradant!

    Je suis renversé de cette folie d'hommes complètement détraqués, qui ne seraient pas sur cette terre si des femmes ne les avaient pas mis au monde. J'ai peine à croire que notre société ne soit pas plus virulente dans sa répression de ce type de commentaires cybernétiques, et encore plus boulversé de constater que des armes, du genre utilisé par "lépine", ne soient pas encore retirées du marché de la MORT. Ici, nous ne sommes pas aux USA, et Justin devra se distinguer de Donald.
    Triste constat,
    Paul D'Amour, abonné

  • Pierre Boucher - Inscrit 7 décembre 2019 08 h 42

    Masculinicide

    Y'a les incels et autres extrémistes qui veulent mettre les femmes au pas. Lépine était détraqué. D'autre part, le féminisme 3.0 (FFQ, étude féministes universitaires, etc.) veut remplacer le patriarcat par le matriarcat et neutraliser la masculinité. Sorte de masculinicide culturel. Ce ne serait pas mieux, au contraire. Les deux sont des mentalitiés envahissantes, tordues et malsaines.

  • Pierre Boucher - Inscrit 7 décembre 2019 08 h 50

    Une espèce en trop

    En septembre dernier, à eu lieu à Paris un colloque féministe. Le thème? «Sortir de l'hétéosexualité ». Vaut mieux avoir une fille lesbienne qu'hétérosexuelle. La naissance d'un garçon est une calamité... ou presque.

    On entre dans le féminisme 4.0