Les femmes et la violence, partout dans le monde

La Fondation Thomson Reuters a classée l'Inde au sommet des pays les plus dangereux pour les femmes en 2018.
Photo: Dibyangshu Sarkar Agence France-Presse La Fondation Thomson Reuters a classée l'Inde au sommet des pays les plus dangereux pour les femmes en 2018.

Le combat est mené ici, mais ailleurs aussi. Un éveil (espérons-le) semble se produire dans plusieurs régions du monde. Les féminicides ne sont plus des crimes passionnels, mais bien des meurtres, entend-on résonner. Et cette violence basée sur le genre doit être combattue, dans toutes ses formes, plus férocement. Les moyens sont divers — et pas encore assez robustes —, mais le vent semble bel et bien commencer à souffler sur plusieurs pays.

 

France

 

116. C’est le nombre de féminicides ayant eu lieu cette année en France. Et l’année n’est pas encore finie. Chaque année, quelque 213 000 Françaises sont victimes de violences physiques ou sexuelles de la part de leur conjoint ou ex-conjoint. Un portrait saisissant, étant donné qu’il s’agit seulement des cas déclarés aux autorités. Et moins d’une victime sur cinq affirme avoir déposé une plainte… Dans la foulée, entre autres, du mouvement #BalanceTonPorc et de la mise au jour de la Ligue du LOL, l’électrochoc, tant attendu, serait-il en train de se produire en France ? Il y a quelques jours à peine, le 23 novembre, la France a marché au pas de la plus grande manifestation de son histoire contre les violences faites aux femmes. Deux jours plus tard, le premier ministre, Édouard Philippe, annonçait 40 mesures pour lutter contre les violences faites aux femmes, découlant d’un « examen de conscience de notre société ». Parmi celles-ci : l’ouverture de 1000 nouveaux logements d’accueil d’urgence dès janvier, une révision de la formation des policiers et un budget annuel de 360 millions d’euros. Mais pourquoi pas autant que les montants consentis pour la sécurité routière ou encore pour la lutte contre le tabac ? ont demandé des regroupements de femmes.

 

Mexique

 

C’est une affaire quotidienne au Mexique. Chaque jour, neuf femmes sont assassinées. Le plus macabre des bilans de l’Amérique latine. Des meurtres qui demeurent, dans une effarante proportion, impunis. Seulement 2 % des cas aboutissent devant un tribunal. Sans compter que toutes les 18 secondes une femme se fait violer. Amnesty International va jusqu’à parler d’une violence généralisée à l’encontre des femmes et des filles au Mexique. Car en plus des viols et des meurtres, les disparitions sont légion dans ce pays, le harcèlement est banalisé et l’insécurité, normalisée. Était-ce la fois de trop ? En août dernier, le pays s’est levé à la suite d’un énième viol impuni. Le viol, cette fois-ci, d’une jeune femme de 17 ans… commis par des policiers… dans une voiture de patrouille. Le mouvement #NoMeCuidanMeViolan (« [La police] ne me protège pas, elle me viole ») a alors pris son envol. Des manifestations, des prises de parole, un éveil politique s’en sont suivis. Les médias mexicains parlent maintenant d’une « revolución diamantina » (révolution scintillante) qui gagne, petit à petit, le pays, et surtout le bouscule. Le chemin commence donc à s’ouvrir. Mais il pourrait bien être long et ardu.

 

Congo

 

Au Congo, le corps des femmes est un champ de bataille. Une arme de guerre. Une mémoire traumatique. Pire encore, une sépulture. Dans ce pays déchiré par les violences ethniques, les viols collectifs servent à asservir des villages entiers. La pratique de la terre brûlée appliquée aux corps des femmes. Mais pour certaines ONG, l’état de guerre ne sert désormais plus que d’excuse. La moitié, voire les trois quarts des viols seraient perpétrés par des civils. Et près de 65 % des Congolaises subiraient de la violence chez elles. Prix Nobel de la paix en 2018, Denis Mukwege est surnommé « l’homme qui répare les femmes ». Parmi ses patientes : l’éventail complet des victimes, allant de bébés de six mois à des femmes de 80 ans. Des appareils génitaux détruits par arme à feu ou brûlés de l’intérieur. Des âmes broyées à coups de baïonnette enfoncée là où on ne peut même pas l’imaginer. Puis des victimes rejetées par leurs familles, honteuses d’avoir parmi elles une femme violée. Il faut combattre l’impunité et l’indifférence et changer les mentalités, répète le docteur Mukwege sur toutes les tribunes internationales. Et parallèlement, le travail se poursuit à l’hôpital de Panzi, à Bukavu, dans l’est de la République démocratique du Congo. Depuis 1999, le gynécologue dit avoir soigné et opéré 50 000 femmes victimes de violences sexuelles.

 

Inde

 

L’Inde a été classée en 2018 au sommet des pays les plus dangereux pour les femmes, selon la Fondation Thomson Reuters. Les viols collectifs continuent de défrayer la chronique. Cette semaine encore, ils ont été des milliers à manifester dans plusieurs villes contre le viol brutal et le meurtre mercredi d’une vétérinaire de 26 ans à Hyderabad, dans le sud de l’Inde. Le corps de la jeune femme a été retrouvé le lendemain par des policiers, complètement carbonisé. Depuis le viol collectif de Jyoti Singh, 23 ans, dans un autobus de Delhi en 2012, les consciences s’éveillent. Le gouvernement avait alors renforcé le Code pénal et promis de traduire en justice plus rapidement les auteurs de viol. En avril 2018, le gouvernement Modi a aussi décidé d’instaurer la peine de mort pour les auteurs de viol sur des fillettes de moins de 12 ans.

Seulement, les violences faites aux femmes sont encore monnaie courante. En 2017, le bureau national du recensement a répertorié 32 500 viols. Leur nombre serait toutefois bien plus élevé, selon plusieurs experts.

La vague de dénonciations #MeToo a fait son chemin jusqu’en Inde. À Bollywood, notamment, la parole des victimes s’est libérée. Mais contrairement à Hollywood, beaucoup d’hommes montrés du doigt sont de retour sous les projecteurs. C’est notamment le cas d’Alok Nath, acteur célèbre de 63 ans, qui a été accusé de viol. Il poursuit maintenant la victime présumée pour diffamation. Il est par ailleurs la tête d’affiche du film à paraître Main Bhi (« Moi aussi » en hindi), dans lequel il joue le rôle d’un juge dans une histoire de harcèlement sexuel.

 

Arabie Saoudite

 

En janvier 2019, Rahaf Mohammed al-Qunun, une jeune Saoudienne de 18 ans, débarquait en sol canadien après que le pays lui eut offert l’asile. Son appel à l’aide lancé sur Twitter depuis l’aéroport de Bangkok, en Thaïlande, avait fait le tour du monde. Une fois au Canada, la jeune femme a raconté les abus dont elle a été victime en Arabie saoudite. Dans ce royaume wahhabite où une vision rigoriste de l’islam est appliquée, les femmes sont toujours sous la tutelle des hommes. Elles doivent en effet avoir la permission de leur père, de leur mari ou de leur frère pour étudier, se marier ou renouveler leur passeport.

Dans une volonté de moderniser son image à l’étranger, le pays dirigé par le prince héritier Mohammed ben Salmane a accordé l’an dernier aux femmes le droit de conduire une voiture et d’assister à des matchs de soccer. Le nombre d’emplois qui leur sont désormais accessibles a aussi été élargi. Mais pendant ce temps, les autorités ont continué de faire taire les voix dissidentes, jetant en prison des militantes pour les droits des femmes. C’est le cas de Loujain al-Hathloul, arrêtée en mai 2018, soit un mois avant l’autorisation officielle pour les Saoudiennes de prendre le volant. Cette ancienne étudiante de l’Université de Colombie-Britannique se trouve toujours en prison, où elle aurait été torturée et aurait subi de mauvais traitements.

 

Canada

 

Ça s’est passé chez nous, il y a 30 ans, mais le devoir de mémoire est encore là, bien vivant. Un devoir de se rappeler, pour ne pas oublier, mais aussi pour redoubler notre vigilance et rester à l’affût. Poly, c’était il y a 30 ans, un jour noir de décembre. Mais dans bien des foyers canadiens, la violence est encore conjuguée au présent. Cette année, tout juste ici, près de nous, ce sont 118 femmes et filles qui ont été assassinées principalement aux mains d’hommes, révèle l’Observatoire canadien du féminicide pour la justice et la responsabilisation. Une violence qui touche les femmes autochtones d’une manière hautement disproportionnée. Elles sont 2,7 fois plus susceptibles d’être victimes de violence et 6 fois plus susceptibles d’être assassinées que leurs consoeurs non autochtones canadiennes. Après des années d’inertie, Ottawa lançait, en 2015, l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. Un premier pas dans la bonne direction. Reste à voir quelles répercussions auront ses recommandations, concrètement, sur le terrain. Depuis 2017, le mouvement #MoiAussi a mené à une réelle explosion du nombre de dénonciations pour agression sexuelle. Et c’est sans parler de la prise de conscience collective. Mais il reste encore bien du chemin à parcourir. Quand on sait que seulement 3 agressions sexuelles sur 1000 déclarées aux autorités aboutissent à une condamnation… et que près de 90 % des agressions sexuelles ne sont pas dénoncées…