DPJ: la fin du déni

Les témoignages entendus par la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse ont mis en lumière d’importants ratés dans le système de protection.
Photo: Christof Stache Agence France-Presse Les témoignages entendus par la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse ont mis en lumière d’importants ratés dans le système de protection.

« On a été longtemps en déni », en déni de la réalité, dit au bout du fil, depuis Sept-Îles, Camil Bouchard. « Il a fallu attendre Granby », c’est-à-dire l’histoire de cette petite fille au destin tragique, pour que le drame vécu par des milliers d’enfants du Québec soit perçu, enfin pleinement, pour ce qu’il est vraiment : une effroyable catastrophe sociale.

« Chaque jour, les signalements d’enfants au Québec, c’est l’équivalent de trois autobus scolaires pleins », explique l’ancien député doublé d’un chercheur en psychologie communautaire réputé. « On parle d’à peu près 105 000 signalements par année, parmi lesquels environ 40 % sont retenus. » En 1999, Camil Bouchard avait signé un rapport intitulé Un Québec fou de ses enfants, auquel on continue souvent de faire référence. Il était à Sept-Îles cette semaine pour participer, bénévolement comme il le fait depuis un moment, à des ateliers pour tenter de redresser la situation. « Si on ne change pas les fondements de tout ça, il y en aura de plus en plus. »

Jeudi dernier, à l’émission Enquête de la télévision de Radio-Canada, on portait une attention renouvelée au cas d’un bambin de 22 mois mort au Saguenay, en 2016, des blessures qu’on lui a infligées. Selon l’équipe d’Enquête, des outils dysfonctionnels avec lesquels les DPJ continuent de fonctionner pourraient expliquer, du moins en partie, des décisions défavorables à la protection des enfants. On parle en particulier d’une grille d’analyse, connue sous le nom de SSP, qui permet d’évaluer des facteurs de risque pour l’enfant mais qui ne parvient pas à croiser des données de façon suffisamment raffinée.

Dès 2017, une étude consacrée à l’ensemble du système de protection de l’enfance et conduite par la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse pointait cet outil et bien d’autres choses encore, rappelle au nom de cet organisme Meissoon Azzaria dans un entretien avec Le Devoir.

La Commission avait fait, en septembre 2017, pas moins de 23 recommandations à la ministre déléguée à la Réadaptation, à la Protection de la jeunesse, à la Santé publique et aux Saines Habitudes de vie. Qu’est-il advenu de ces recommandations plus de deux ans plus tard ? « On est encore en suivi avec le ministère de la Santé sur ce dossier. Ce qui veut dire que nous n’avons toujours pas eu les résultats attendus à ce sujet », explique Mme Azzaria.

Selon la vice-présidente jeunesse à la Commission des droits, Suzanne Arpin, l’outil SSP n’a pas été rendu conforme à la loi et « n’a pas été adapté aux réalités d’aujourd’hui » depuis 2013. Si les différentes DPJ ont répondu plutôt rapidement aux demandes de correctifs suggérés par la Commission, Mme Arpin a expliqué au Devoir qu’il n’en va cependant pas de même du ministère de la Santé et des Services sociaux. « Deux ans plus tard, les trois recommandations qui touchaient le ministère n’ont toujours pas été écoutées. »

Chaque jour, les signalements d’enfants au Québec, c’est l’équivalent de trois autobus scolaires pleins

Mme Arpin explique que la Commission avait demandé, pour le 1er novembre 2017, que le gouvernement lui indique quelles étaient les normes d’évaluation suivies dans le cadre d’un signalement d’enfant. « Nous leur avions donné un mois pour nous le dire, puisqu’en principe ils doivent déjà le savoir. » Plus de deux ans plus tard, la Commission attend toujours une réponse claire.

« On demandait aussi au ministère qu’il déploie des tables de concertation en maltraitance […] avec la mise en commun de CISSS, de CIUSSS, de médecins et d’intervenants sociaux afin de pouvoir mieux gérer les dossiers complexes. » Plus de deux ans plus tard, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse attend toujours des résultats, explique Mme Arpin, tout en travaillant à un nouveau rapport sur la situation des enfants dans le système.

Une réforme inopportune

Les témoignages entendus par la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse ont mis en lumière d’importants ratés dans le système de protection à la suite de la réforme des services sociaux orchestrée sous le ministère de Gaëtan Barrette.

« La réforme Barrette a fait extrêmement mal, résume Camil Bouchard, en particulier à la Direction de la protection de la jeunesse. On a évacué un tiers des fonctionnaires, les plus expérimentés. On a non seulement perdu l’expérience et des connaissances, mais aussi un savoir-faire. »

L’association qui regroupait les centres jeunesse a été dissoute. « Le ministre pensait qu’il éliminait des postes de fonctionnaire inutiles. On a vu que non. L’association des centres jeunesse veillait sur les pratiques et assurait les échanges à propos des nouvelles et des vieilles pratiques. » Des équipes de gestion, ce n’est pas inutile, dit M. Bouchard. « Ils ont aboli des services d’accompagnement et de soutien aux intervenants. »

Pour la dernière journée d’audiences à Sept-Îles, Marlène Gallagher, directrice de la protection de la jeunesse de la Côte-Nord, a souligné la difficulté de pouvoir former du personnel de qualité et de conserver celui-ci dans un contexte où ces professionnels ne sont pas suffisamment valorisés. Mme Gallagher ne cachait pas, tout en défendant les services offerts sous sa direction, les contrecoups de la réforme Barrette. « Personne ne la voulait, cette réforme. Pas plus moi que les autres. […] Effectivement, on a géré du chaos. »

Tissus social

« Il ne faut pas que la commission Laurent nous dédouane collectivement par rapport aux enjeux sociaux qui se trouvent exposés devant nous », dit Camil Bouchard.

« Il y a des politiques qu’on doit renforcer. Il faut réduire le taux de pauvreté de façon significative. On voit que c’est dans les régions ressources que les taux de signalement pour les enfants sont parmi les plus importants. » Pourquoi ? « En partie parce que ce sont des économies friables et volatiles. »

Personne ne la voulait, cette réforme. Pas plus moi que les autres. […] Effectivement, on a géré du chaos.

Pour Camil Bouchard, il faut justement voir à penser et à mettre en place des politiques sociales qui dépassent la stricte idée du développement économique régional. « On s’est trouvé très longtemps dans une situation de déni. Il faut installer une politique de bienveillance sociale solide. Et on ne l’a jamais fait ! »

Au cours des neuf premières journées d’audiences de la commission présidée par Régine Laurent, plusieurs témoins ont rappelé la nécessité, entre autres choses, d’améliorer les conditions de logement au profit des jeunes et des familles. Il a aussi été beaucoup question de favoriser un meilleur accès à l’éducation des enfants.

Les audiences de la commission Laurent reprennent le 26 novembre à Montréal. Le public peut suivre les témoignages, souvent troublants, à partir du site Web de la Commission.

4 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 16 novembre 2019 05 h 58

    Bref !

    « On s’est trouvé très longtemps dans une situation de déni. Il faut installer une politique de bienveillance sociale solide. Et on ne l’a jamais fait ! » (Camil Bouchard, Présidence du Rapport : « Un Québec fou de ses enfants »)

    Effectivement, instaurer une « politique de bienveillance sociale solide » peut inspirer ou modifier la « mentalité-culture », mais jusqu’à quel point quand on voit que les directives actuelles en lien avec le monde des droits-besoins-intérêts de l’Enfance-Jeunesse, reposant sur de la « bienveillance » et parcourant les tableaux de services des DPJ, passent comme inaperçues ou qu’on oubli sans faire exprès !?!

    Bref ! - 16 nov 2019 –

    Ps. : Dans le temps des Duplessis- Léger circulait un livre qui, intitulé « Hygiène mentale » (de mémoire), a failli soulever quelques résultats de bienveillance DOUTEUSE ! Misère de misère !

  • Marc Therrien - Abonné 16 novembre 2019 12 h 04

    L'impuissance qui crée de la souffrance qui crée de l'impuissance


    Quand je lis que des résultats satisfaisants des travaux d’une commission ou de tables de concertation se font attendre, je repense à l’idée que Winston Churchill se faisait d’un comité : « un groupe de personnes incapables de faire quoi que ce soit par elles-mêmes qui décident collectivement que rien ne peut être fait ».

    Dans le service public, c’est le budget qui est le point de départ et dont il faut contrôler les dépenses en ressources humaines et matérielles pour pouvoir offrir des services à tous les citoyens qui en feront la demande. Le client, bénéficiaire du service, se situe donc au bout de la chaîne logistique. Il est captif du système et a peu de pouvoir sur lui. L’espoir qui est investi dans le client d’un service public gratuit est qu’il «achète» l’idée, le programme ou l’intervention qu’on lui offre pensant qu’elle répond à ses besoins et ce, même s’il n’a pas à s’engager en défrayant quelque coût que ce soit. Le bénéficiaire est plutôt passif comme récipient du service alors que le plaignant est trop souvent impuissant à sortir de sa complainte pour passer à l’action et poser des gestes en vue de transformer sa situation. Et bien entendu, dans le domaine des services publics comme dans le domaine de l’entreprise privée, il y a des clients plus difficiles que d’autres qui n’ont pas toujours raison. Enfin, on se demande bien comment un système qui est lui-même souffrant peut arriver à bien gérer la souffrance sociale des communautés qui comptent sur lui.

    Marc Therrien

  • Clermont Domingue - Abonné 17 novembre 2019 07 h 46

    Malades de la volonté.

    Trop de parents sont incapables de vouloir.Egoĩstes, centrés sur eux -mêmes,ils ne prennent pas leurs responsabilités de parents. Ils ont la tëte ailleurs,

    Maman-gouvernement ne peut pas s'occuper de tous les enfants du Québec, ni remplacer tous les pères démissionnaires.

    Le problème de nos enfants, ce sont leurs parents. Les enfants-rois ont grandi et fait des petits. Habitués à recevoir, ils attendent que d'autres s'occupent de leur progéniture,

    Avoir du plaisir, voilà le but des gens de notre société riche.Oui,des milliers d'enfants souffrent. Demain ce sera le tour des vieux...

  • Michèle Stanton-Jean - Inscrite 17 novembre 2019 21 h 20

    Une école de parents

    Être parents c'est un emploi à temps plein. Il y a déjà eu une école de parents.....autrefois. Et pourquoi pas en refaire une?Mëme si nous avions toutes les ressources possibles, il n'en demeure pas moins qu'avoifr un enfant change la vie: les bébés ça pleure au moins durant les trois premiers mois, ça bouscule vos horaires, Ils sont parfois malades etc. Il faut le savoir et être làpour eux, toujours! On fait des formations pour tout, pourquoi pas pour les futurs parents.