Traitement de canal

L’égout collecteur de Montréal lors des travaux de mise en valeur effectués en vue de son intégration aux expositions du musée Pointe-à-Callière.
Photo: Andrew Emond L’égout collecteur de Montréal lors des travaux de mise en valeur effectués en vue de son intégration aux expositions du musée Pointe-à-Callière.

Plongeons et remontons le cours de l’histoire. Voici Montréal vers 1800. La ville encore fortifiée compte quelques milliers d’habitants concentrés dans l’actuel quartier du Vieux-Montréal et ses environs immédiats. Quelques cours d’eau d’envergure coulant de la montagne vers le fleuve serpentent entre les habitations, dont le ruisseau Saint-Martin, le ruisseau Mignon et la rivière Saint-Pierre.

L’eau propre ou usée coule pour ainsi dire en surface. Les habitants la puisent au seau et l’évacuent de la même manière. Les échoppes et les fabriques s’installent au plus près de l’eau courante et y déversent directement leurs déchets malodorants et polluants.

Pour arriver à enfouir les canalisations de distribution d’une eau propre et de collecte des eaux usées, il faudra deux siècles d’aménagement urbain. Le combat se poursuit, comme vient de le démontrer Le Devoir, Global News et l’Institut du journalisme d’enquête de l’Université Concordia avec leur grand dossier sur la contamination au plomb de l’eau au Québec, et à Montréal en particulier.

« Notre ville, c’est celle du XIXe siècle », résume le professeur de l’UQAM Dany Fougères, spécialiste des infrastructures et des travaux publics. Il a été joint en Europe, où il prépare un livre sur l’histoire de l’aménagement de Montréal. « La forme et les services que nous avons viennent de là, le pavage, les égouts, tout cela vient de cette époque. Nous n’avons rien inventé, ou si peu. »

« Nécessité fait loi. Montréal va gonfler à 100 000 personnes vers 1870, à 200 000 habitants en 1890. À partir de ce moment, la ville s’étend et cesse d’être tortueuse et sinueuse. Elle devient technique. La nouvelle ville qui naît doit respirer, avoir accès à la lumière. »

Pour l’eau, cette nouvelle ville fera vite face, comme toutes les autres, à deux problèmes de base intrinsèquement liés : la distribution et l’évacuation.

 

Distribution

Le porteur d’eau, un des plus vieux métiers du monde, besognait fort dans les villes du Québec. Des chiens étaient parfois utilisés comme bêtes de somme. Il fallait un permis pour exercer ce métier harassant. Le premier puits recensé dans la ville apparaît en 1658.

« Dans un état de consommation assez raisonnable, pour à peu près 70 litres par personne, [cette méthode manuelle] fonctionne, explique Louise Pothier, archéologue en chef au Musée d’archéologie et d’histoire de Montréal, Pointe-à-Callière. Quand on est rendu à une consommation comme celle qu’on connaît aujourd’hui, à 1000 ou 1200 litres par jour, il faut trouver des systèmes d’approvisionnement différents. »

Le premier réseau embryonnaire d’aqueduc est mis en place dès 1801 en s’inspirant d’une trouvaille de Philadelphie. L’eau puisée sur la montagne par une compagnie privée arrive par gravité chez quelques abonnés du Vieux-Montréal.

En 1805, l’entreprise compte 63 clients, principalement sur les rues Notre-Dame et Saint-Paul. Le système utilise des troncs évidés qui se révèlent rapidement très peu pratiques, surtout en hiver.

La deuxième solution se pointe entre 1815 et 1820, après une épidémie de fièvre typhoïde déclenchée en 1810. L’invention de pompes à vapeur permet de tirer l’eau du fleuve, de la réserver, puis de la distribuer aux abonnés.

Les premières conduites en plomb datent de ces années-là. Les fouilles sur le site de Pointe-à-Callière ont permis de retrouver une section plombée datant de 1825. « C’est un métal flexible, explique Mme Pothier. On peut contourner les obstacles facilement. C’est facile à produire. Tant qu’on ne réalisait pas l’impact du plomb sur la santé humaine, on s’est servi de ce type de tuyau. Le plomb était utilisé pour les réseaux domestiques. Dans les rues, on utilisait des conduites en fonte. »

Photo: Catherine Legault Le Devoir Louise Pothier, archéologue en chef au Musée d’archéologie et d’histoire de Montréal, Pointe-à-Callière

Le professeur Fougères souligne aussi que le principe de la servitude, avec un branchement au réseau de distribution assumé par le propriétaire de l’immeuble, date de cette période et reste logique. « Hydro-Québec amène l’électricité aux maisons sans être responsable de la boîte électrique », dit-il. Comme neuf propriétaires sur dix refusent toujours de remplacer leur bout de conduite en plomb, Montréal a annoncé le mois dernier qu’elle les remplacera elle-même, aux frais du client.

Le système de captation et de distribution municipal a souvent été amélioré, lentement, de cette manière, sous la pression d’une multiplicité d’acteurs, de marchands, de locataires ou de médecins.

En 1852, le système de distribution ne compte que 2127 abonnés, soit à peine 4 % de la population. Le grand feu de cette année-là va aussi prouver le manque criant d’eau sous forte pression pour éteindre les incendies. Les réaménagements subséquents permettent du même coup le transfert du point de collecte aux rapides de Lachine. L’eau est ensuite canalisée vers de grands réservoirs, dont ceux de McTavish (toujours utilisé) et du carré Saint-Louis.

Ça va prendre plusieurs décennies pour imaginer un réseau. Avant, c’était le chacun pour soi.

L’État va forcer l’abonnement pour boucler un grand réseau à partir des années 1860. « Montréal devient en dix ans une des premières villes où l’eau courante est partout », explique le professeur Fougères.

Il y a tout de même de nombreux bémols. En 1897, près de 20 000 Montréalais groupés dans des immeubles de trois ou quatre logements doivent se partager un seul robinet par édifice.

La dernière étape cruciale fera construire l’usine d’Atwater de traitement par filtration, puis d’ozonation et de chloration. Inaugurée en 1911, elle est agrandie périodiquement jusqu’en 1967. Ses réservoirs permettent de retenir un million de mètres cubes d’eau et d’en filtrer plus des deux tiers chaque jour. L’immense usine Charles-J.-Des Baillets, construite dans l’arrondissement de LaSalle, a doublé la capacité de production dans les années 1970.

Évacuation

Il faut beaucoup d’eau courante pour traiter les eaux usées à grande échelle. « À Montréal, on va se pencher très lentement sur l’évacuation des eaux usées, dit l’archéologue en chef Louise Pothier. On attend que ça devienne un problème de société, de santé publique, au début des années 1830. »

Le choléra fait 2000 victimes à Montréal en 1832 et 3000 à Québec. Il frappe encore deux ans plus tard. Et de toutes les villes d’Amérique du Nord, Montréal a le taux de mortalité le plus élevé au XIXe siècle. Toutes les classes souffrent des équipements sanitaires défectueux, voire inexistants.

La théorie épidémiologique des miasmes attribue alors certaines graves maladies au mauvais air. D’où l’idée de créer le premier grand égout collecteur en aménageant la rivière Saint-Pierre. Le canal souterrain sera construit entre 1832 et 1838. Il sera en usage jusqu’en 1989.

Les très impressionnants vestiges de cet ouvrage en pierre des champs et de taille courant sur une centaine de mètres ont été en partie restaurés et peuvent être visités depuis 2017 dans le sous-sol du musée Pointe-à-Callière. On y voit les tuyaux perpendiculaires de branchement à l’égout central et une dérivation vers une station de pompage voisine.

« L’envoûtement de la rivière […] a été un geste extrêmement important, dit Mme Pothier. Mais ça va prendre plusieurs décennies après pour imaginer un réseau. Avant, c’était le chacun pour soi. Il n’y avait pas eu un système d’évacuation des eaux à Montréal avant le dernier quart du XIXe siècle. »

Il a fallu attendre encore un siècle pour abandonner la logique dévastatrice du tout-au-fleuve, comme on dit tout-à-l’égout. La Communauté urbaine de Montréal a créé dans les années 1970 et 1980 une ceinture d’intercepteurs pour capter tous les tuyaux d’évacuation de l’île et traiter les rejets à la station d’épuration de Rivière-des-Prairies, en aval.

« Nous avons une grande qualité et quantité d’eau potable à Montréal, conclut le professeur Fougères. Il n’y a pas d’interruption de service, ce n’est pas comme le métro. Même en heure de pointe, on a de l’eau autant qu’on en veut. Ce n’est pas le cas dans toutes les municipalités du Québec. »



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