À la défense de la DPJ

Des jeunes confiés au centre jeunesse à Laval prennent l’air sur un balcon grillagé.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Des jeunes confiés au centre jeunesse à Laval prennent l’air sur un balcon grillagé.

À sa troisième journée d’audience, la commission spéciale présidée par Régine Laurent s’est fait répéter par un ancien enfant de la DPJ qu’il est trop facile de condamner à brûle-pourpoint l’existence de celle-ci. « Le système, de façon générale, a pas mal aidé », sans pour autant être parfait, observe Nicolas Zorn.

Après avoir passé sa jeunesse dans une dizaine de lieux différents, sous la supervision de plusieurs dizaines d’intervenants, M. Zorn dirige aujourd’hui l’Observatoire québécois des inégalités.

« Sur les 100 intervenants que j’ai côtoyés pendant mon adolescence […] il n’y a pas une personne de qui je pourrais dire qu’elle n’a pas fait du mieux qu’elle a pu. »

 

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Il serait bien en peine, pour sa part, de nommer un intervenant en particulier qui aurait déterminé sa trajectoire. « Ce n’est pas sur une personne mais sur une structure entière [que] repose l’avenir de ces jeunes. »

Les inégalités de revenu, de qualité de vie et de possibilités, lorsqu’elles sont trop grandes, contribuent à des fractures sociales douloureuses qui ne sont pas sans lien avec l’univers de la DPJ, rappelle-t-il. « Les inégalités, quand elles sont trop élevées, c’est un danger. »

Une histoire perdue

Nicolas Zorn croit que le système pourrait être mieux compris et amélioré si les dossiers des jeunes n’étaient pas systématiquement jetés lorsque ceux-ci atteignent leur majorité.

« Il est certain qu’on veut oublier » cette période. Il s’est imaginé pour sa part aller jusqu’à changer de nom pour oublier. « J’ai pensé que j’allais m’appeler Sébastien Desjardins ! »

Sur les 100 intervenants que j’ai côtoyés pendant mon adolescence, […] il n’y a pas une personne de qui je pourrais dire qu’elle n’a pas fait du mieux qu’elle a pu

Mais après un moment, explique-t-il, « tu veux connaître les jugements qui ont été portés sur ton cas » afin de reprendre ta vie en mains.

Ces mêmes dossiers pourraient aussi être importants pour analyser et améliorer la DPJ.

Chaudement félicité par Régine Laurent et applaudi, Nicolas Zorn s’est mis à pleurer, lui qui avait été jusque-là d’un calme olympien.

En vingt ans, 38 déménagements

Gabriel Darquenne, l’autre témoin de la journée, a offert un autre son de cloche. « J’ai 27 ans. J’achève mon bac en droit. »

À l’âge de huit ans, ses parents se sont séparés. Sans soutien à l’école, alors que les conditions socioéconomiques familiales s’effondraient, il s’est mis à perdre pied.

« On est devenus très pauvres. On mangeait mal. Ça allait mal. J’ai dû abandonner les sports parce qu’on n’avait plus les moyens. Si j’avais pu continuer les sports, peut-être que ça aurait été mieux pour moi. Je crois qu’on aurait pu éviter le placement. »

À l’âge de 10 ans, il est placé pour de bon jusqu’à sa majorité. Depuis, il aura connu pas moins de 38 déménagements.

Un peu avant Noël, à l’âge de sa majorité, on lui a dit qu’il n’avait plus accès à un logement, alors que c’est là, affirme-t-il, qu’il avait le plus besoin de soutiens. Il avait alors réussi à intégrer le cégep, ce qui est rare dans ce milieu, observe-t-il à juste titre.

« J’ai manqué d’accompagnement. Je suis arrivé à mes 18 ans avec très peu de ressources. » Et il est arrivé ce qui devait arriver : Gabriel Darquenne s’est retrouvé dans une quasi-situation d’itinérance.

Mieux définir

La loi actuelle, observe par ailleurs l’avocat en devenir, se fonde sur la notion « d’intérêt pour l’enfant ». Cette notion est évoquée pas moins de 28 fois dans la Loi sur la protection de la jeunesse, sans que celle-ci soit vraiment définie. Il faudrait tenter de corriger ce flou, croit M. Darquenne, tout en essayant de favoriser des mécanismes où les enfants peuvent être écoutés et en veillant à adoucir les facteurs de stress que vivent des enfants qui se retrouvent devant la Cour.

« On ne me consultait pas et on ne m’écoutait pas. » Comme d’autres, il est passé d’une famille d’accueil à une autre. « Quand j’étais à Joliette, on m’a dit : “Il y a une place à Longueuil, tu y vas.” » La famille où il se sentait le mieux, il se voyait forcé néanmoins de la quitter.

Ce manque d’écoute a des conséquences parfois très graves. « Où j’étais, il y avait un jeune homme qui s’appelait Andrew. […] Plutôt que de lui donner de l’aide, on l’a mis en centre d’accueil fermé. » Le jeune garçon n’était pas capable de le supporter, se sentant injustement puni. « Il s’est suicidé, Andrew. On aurait pu l’aider, s’il y avait eu un suivi régulier. […] C’est une situation qui m’a beaucoup marqué. Je l’aimais beaucoup, le petit Andrew. »