L’enfance comme une plaie ouverte

Régine Laurent préside la commission spéciale sur les enfants.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Régine Laurent préside la commission spéciale sur les enfants.

Enfant, Émilie Roy a été placée en isolement jusqu’à 48 heures consécutives alors qu’elle était sous la responsabilité d’un centre jeunesse. Comme plusieurs de ses camarades, elle était médicamentée par des produits dont on connaît aujourd’hui, dit-elle, les effets contraires aux bénéfices alors escomptés. À côté d’elle, témoin elle aussi de conditions de vie semblables, une autre jeune femme explique qu’elle a connu des abus sexuels dans des centres alors qu’on souhaitait la soustraire à son milieu familial pour ce même motif.

Pour sa première journée de travaux, avant même d’entendre les premiers témoins, de jeunes adultes venus raconter ce qu’ils ont vécu dans les services jeunesse, la présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, Régine Laurent, a qualifié de « malade » le système qu’elle est appelée à disséquer au cours des prochains mois.

Installée sous la représentation d’un ours en peluche, la présidente de la Commission, Régine Laurent a affirmé, dans sa déclaration inaugurale, qu’« on a failli comme société » à s’occuper des êtres les plus vulnérables.

Elle a rappelé, non sans émotion, le sort de cette fillette de sept ans de Granby, arrachée trop tard à son domicile familial et morte, quelque temps plus tard, à l’hôpital. Cette histoire tragique avait soulevé l’indignation publique, la petite ayant à l’évidence glissé entre les mailles d’un système qui devait en principe la préserver du pire.

Selon Mme Laurent, il y avait bel et bien, dans cette histoire, matière à secouer tout le Québec. La Commission risque d’entendre d’autres histoires difficiles, à en juger par les premiers témoignages publics présentés mardi, certains étant placés sous le sceau de la confidentialité.

Abus de médicaments

Émilie Roy raconte qu’à l’âge de 14 ans, dans le régime des centres jeunesse auquel elle était soumise, on lui a diagnostiqué un trouble de personnalité limite pour lequel on l’a vite lourdement médicamentée. « J’ai été diagnostiquée pour une maladie qui n’était pas la mienne », dit-elle, expliquant qu’elle souffre en fait du syndrome d’Asperger. Les médicaments sont vite imposés comme une solution. On ne réfléchit pas assez à de simples pratiques alternatives, note-t-elle au passage. « Dans mon cas, si j’avais pu aller dehors avec un livre, ça aurait été génial. »

J’ai été diagnostiquée pour une maladie qui n’était pas la mienne

Des témoins entendus en avant-midi, une majorité ont affirmé devant Régine Laurent avoir été soumis à une médicamentation. « On continue de bourrer nos enfants de médicaments. Est-ce que vous comprenez que c’est terrible ? » Cela laisse des stigmates et produit des enfants écorchés, insiste Émilie Roy.

Sous-financement

« On ne peut pas travailler sur les petits aujourd’hui sans s’occuper des parents », dit Marie-Ève Brunet Kitchen, présidente de la Fédération québécoise des organismes communautaires Famille (FQOCF). Elle déplore le sous-financement des organismes d’aide. Le financement de ces organismes est en moyenne d’environ 65 000 $ par année, trop peu pour espérer offrir des services dans toutes les régions du Québec. « Ce n’est pas vrai que toutes les familles ont des outils communautaires » pour les aider, dit-elle. Pourtant, « il n’y a pas de famille qui soit à l’abri d’un moment de vulnérabilité ».

Sara Labrie, enfant de la DPJ, déplore l’instabilité du système d’aide en place. Si la stabilité est importante pour les enfants, pourquoi ne l’est-elle pas pour les organismes censés les aider ? Hors du réseau communautaire des OCF, « on n’est qu’un numéro » ! Elle a peur que ses enfants marchent « dans ses traces », faute de pouvoir compter sur la collaboration entre les services sociaux et des instances communautaires solides, capables d’anticiper les problèmes.

Majeur, et après ?

« On devrait être un exemple international » en matière de soins à l’enfance, dit Marcelle Partouche Guiterez, avant d’ajouter que c’est loin d’être le cas. Il faut augmenter le niveau d’attente pour les enfants de la DPJ. Aujourd’hui âgée de 28 ans, étudiante à l’université, elle entend obtenir un doctorat.

Lorsque sa mère est morte, à Montréal-Nord, son frère aîné s’est retrouvé à s’occuper d’elle et de sa soeur. « Il n’était pas majeur », explique-t-elle au Devoir. « On l’a fait de façon clandestine. On vivait dans une pauvreté difficile à imaginer. » Puis elle s’est retrouvée dans un centre jeunesse. « Aussitôt qu’on en sort, à 18 ans, on est censés être des adultes. Ce n’est pas réaliste. »

Jessica Côté-Guimond renchérit : « À 18 ans, quand on te dit que tu es un adulte, qu’on ne peut plus rien faire pour toi », le système manque de jugement. Ces jeunes ne sont pas suffisamment développés sur le plan personnel, soutient-elle, habitués qu’ils sont à vivre dans un système fermé où tout a été décidé d’avance, selon un horaire strict.

Moi, j’aurais aimé ça que mes parents ne soient plus dans le décor

« Moi, j’aurais aimé ça que mes parents ne soient plus dans le décor », dit Annie Thériault. Elle souhaitait être adoptée pour s’en sortir. Devenue adulte, elle a fait des démarches pour pouvoir enfin porter le nom de la famille d’accueil qui l’a finalement élevée. Un avocat lui a indiqué qu’elle devrait prouver que c’était bien sa vraie famille, en montrant en quoi ses parents biologiques étaient inadéquats. Devant les coûts et les efforts émotifs exigés, elle a renoncé. Elle se questionne sur la place que la société québécoise fait aux familles d’accueil. « Celui qui m’a élevée m’a dit que lui et sa femme n’ont jamais été mariés et qu’ils étaient pourtant un couple depuis quarante ans et que moi, même si je ne porte pas leur nom, je serais pourtant toujours leur fille. […] Ma mère [biologique] avait du mal à se présenter à un rendez-vous par mois… C’est bientôt ma remise de diplôme, et c’est ma famille d’accueil qui va être là. »

Avant Noël, la commission Laurent siégera pendant cinq semaines. Elle doit sillonner le Québec dans les prochains mois avant de faire connaître ses recommandations, au plus tard en novembre 2020.