Commission sur les droits des enfants: «On a failli comme société», dit Régine Laurent

Régine Laurent, présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse
Photo: Jacques Boissinot Archives La Presse canadienne Régine Laurent, présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse

« Comme société, on a failli à notre principale responsabilité, celle de protéger nos enfants les plus vulnérables ; être ici aujourd’hui est un constat d’échec, mais il faut le faire », a déclaré d’emblée Régine Laurent, présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, en lançant ses audiences, mardi à Montréal.

« C’est désolant d’être obligé d’être ici aujourd’hui », parce qu’une petite fille a été retrouvée dans un état précaire au domicile familial à Granby, le 29 avril dernier, puis est décédée, donnant ainsi un électrochoc à tout le Québec, a-t-elle ajouté.

À la fin de son allocution d’ouverture, Mme Laurent était émue, avait la gorge nouée en évoquant en créole « Tililly », cette fillette « martyre de Granby ».

« Ma chérie, je le fais pour toi. Dès ton décès, je t’ai donné un prénom. Tu aurais pu être ma petite-fille. Tu aurais eu 8 ans il y a une semaine », lui a dit Mme Laurent. L’infirmière de carrière et ancienne présidente syndicale a invité tout le monde à penser à « Tililly ».

Témoignages bouleversants

Puis les témoignages bouleversants de jeunes adultes qui sont passés par les services jeunesse ont défilé, l’un après l’autre : Annie Thériault, placée à 2 ans, Kevin Champoux-Duquette, placé de 11 à 18 ans et qui a fait 33 fugues, Geneviève Caron placée de 10 à 18 ans et d’autres.

Plusieurs de ces jeunes adultes du Comité des jeunes EDjeP ont essuyé leurs larmes, ont dû prendre une pause pour pouvoir continuer à parler, ont évoqué un viol pour l’un, des mises en isolement après s’être mutilée pour l’autre, la prise de sept médicaments pendant son placement pour l’autre, des problèmes à faire respecter son identité sexuelle, son orientation, pour d’autres.

Encore aujourd’hui, Émilie Roy se sent rassurée lorsqu’elle a son trousseau de clefs dans sa main, parce qu’elle sait que les clefs représentent la sortie de l’isolement, le contrôle sur sa vie. « Les isolements en centre jeunesse doivent être révisés de A à Z », a-t-elle lancé aux commissaires.

« Les centres jeunesse ne doivent pas représenter la police, mais les pompiers » ; ils ne doivent pas représenter l’autorité, mais sauver des vies, a illustré Nicolas Jean-Claude junior, du même groupe EDjeP. Plusieurs de ces jeunes ont en effet dénoncé la discipline trop stricte dans ces centres.

Transition vers l’âge adulte

La plupart ont évoqué la difficile transition vers le monde adulte, puisqu’ils se sont trouvés sans encadrement, sans ressources à 18 ans, lorsqu’ils sont sortis du système de la protection de la jeunesse. Difficile de trouver un logement, un emploi, de tisser un réseau social, de s’attacher au plan affectif, même.

Certains ont connu l’itinérance. « J’ai dormi trois mois dans une caravane pendant l’hiver, un terrain de gravier, des cages d’escalier, des portiques », a relaté Kevin Champoux-Duquette.

Recommandations et suggestions

Certains jeunes adultes ont suggéré d’encourager et de valoriser les familles d’accueil ; « ces personnes-là nous ouvrent les bras », a lancé Annie Thériault.

Jessica Côté-Guimond a proposé de créer un poste de Protecteur de l’enfance, qui regrouperait des chercheurs, des intervenants, des jeunes et des familles pour conseiller la Direction de la protection de la jeunesse.

Mme Côté-Guimond a aussi conseillé de mettre l’accent sur l’accompagnement des familles « pour limiter les placements », comme le fait d’offrir des thérapies, de la médiation avec les familles, des périodes de répit.

Le communautaire à la rescousse

L’importance des groupes communautaires est ressortie du témoignage de plusieurs jeunes du Comité jeunes EDjeP. Ces groupes offrent du logement temporaire, de l’aide pour trouver un emploi, pour reprendre confiance en soi.

En après-midi, les organismes communautaires de famille (OCF) ont suscité un intérêt certain des commissaires en expliquant leur rôle : celui d’aider les parents et pas seulement les enfants.

Les OCF vont chercher à développer les habiletés parentales des parents qui se sentent dépassés, en leur donnant des outils, des méthodes, des façons de faire.

Et ils le font par des rencontres avec des intervenants, mais aussi par des cuisines collectives pour que les parents se sentent moins seuls et par des sorties aux pommes pour que les parents développent des liens avec leurs enfants et constatent comment les autres parents interagissent avec leurs enfants, a illustré Marie-Ève Brunet, de la Fédération québécoise des organismes communautaires de famille.

Les OCF reçoivent chacun 67 000 $ en subvention. Ils ont demandé d’obtenir un financement « plancher » de 200 000 $ « à la hauteur des services offerts ».