Les tatoueurs, de marginaux à populaires

Clément Demers pratique le métier de tatoueur depuis 48 ans.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Clément Demers pratique le métier de tatoueur depuis 48 ans.

Le tatouage connaît un engouement sans précédent depuis des années. Au moins un Québécois sur quatre est tatoué, y compris le premier ministre du Canada. Troisième article d’une série qui analyse la signification globale du phénomène.

Populaires sur Instagram, reconnus comme des artistes à part entière, capables d’attirer des clients de tout acabit, les tatoueurs sont plus en vogue que jamais. Il y a une cinquantaine d’années pourtant, le métier n’attirait pas les foules et était considéré comme marginal.

« Ce n’était pas cool, être tatoueur. C’était vu comme un métier de voyou, loin d’être de l’art. Moi, je disais même que j’étais illustrateur ou dessinateur quand je me présentais », confie Clément Demers, du Studio Tatouage actuel, qui pratique ce métier depuis maintenant 48 années.

Écoutez Clément Demers raconter comment il est devenu tatoueur

 

 

C’est à l’âge de 16 ans, en 1971, qu’il a commencé à manier les aiguilles, suivant les traces de son père, l’un des premiers tatoueurs au Québec. Le travail ne manquait jamais dans leur boutique de la rue Saint-Laurent, à Montréal, l’une des seules à l’époque. Trois de ses frères l’ont imité dans les années suivantes. « Mon père était fier. Ça s’appelait Tatouage Demers et Fils. »

Au début du XXe siècle, les premiers adeptes du tatouage étaient surtout des marins, des militaires ou des gangs de rue, explique-t-il. « C’était vraiment un truc d’hommes, peu de femmes se faisaient tatouer, c’était mal vu. »

Au cours des années 1970, les motards et les rockers ont à leur tour voulu passer sous leurs aiguilles. Clément Demers ne saurait évaluer le nombre de têtes de mort, d’aigles, de serpents ou encore de coeurs fléchés qu’il a pu reproduire à la chaîne.

Le milieu a surtout connu un tournant dans les années 1980-1990, alors que des personnalités publiques, dans le milieu artistique notamment, ont osé briser les tabous en affichant leur corps marqué à l’encre noire. « Ils ont amené le tatouage à être accepté dans la société, à être quelque chose de beau. Même les femmes s’y sont mises. »

La mode était lancée et elle n’en finit plus. De l’étudiant à l’avocate en passant par l’homme d’affaires ou la réceptionniste, « tout le monde veut se faire tatouer ». « Même en région, on ne manque pas de clients », insiste le tatoueur, qui a lui-même quitté la métropole il y a quelques années pour installer ses pénates à Victoriaville et exercer dans son propre appartement.

Devant une telle demande, le métier est devenu prisé. « À la fin des années 1980 et début 1990, il y a eu une explosion de tatoueurs. À partir des années 2000, ç’a été une bombe atomique », illustre-t-il, estimant que pas moins de 1500 personnes pratiquent actuellement ce métier dans la province.

Il faut dire que les machines à tatouer sont devenues plus accessibles, disponibles en un clic sur Internet. De plus, aucune formation n’est requise : il suffit de naviguer sur Internet pour trouver des tutoriels montrant comment tracer des lignes et appliquer des couleurs avec des aiguilles.

Tout un art

« Tout le monde s’improvise tatoueur maintenant. Il y en a qui réussissent mieux que d’autres, surtout ceux qui savent bien dessiner », note Clément Demers.

Dans les débuts, les tatoueurs se contentaient pourtant d’imiter des formes et des dessins. « Quand je tatouais avec mon père, il y avait des dessins accrochés aux murs de la boutique. La clientèle en choisissait un et c’est lui qui serait reproduit sur son bras ou son dos, pas un autre. On ne demandait pas aux tatoueurs de créer », se rappelle-t-il.

Les temps ont changé. Les tatoueurs sont désormais plus créatifs, reconnus comme des artistes à part entière. « La majorité des gens savent ce qu’ils veulent. Ils ont une idée en tête ou arrivent avec un dessin trouvé sur Internet. Ils vont souvent nous donner la liberté de le transformer un peu. »

Photo: Catherine Legault Le Devoir Les tatoueurs sont désormais plus créatifs, reconnus comme des artistes à part entière.

Mais devant cette arrivée massive d’artistes talentueux dans le métier, difficile de se démarquer. Certains se spécialisent dans les symboles tribaux, les dessins figuratifs ou le réalisme. D’autres choisissent de faire de tout pour ne se fermer aucune porte. « C’est ce que je fais, pour attirer toutes sortes de clientèles. Mais je n’ai pas eu d’autre choix que d’apprendre à dessiner, et je continue d’apprendre, encore aujourd’hui », reconnaît-il. En témoignent les nombreux croquis accrochés au mur et jonchant son bureau.

De leurs côtés, certains tatoueurs surfent plutôt sur la popularité des réseaux sociaux pour se bâtir un nom dans le milieu. « Les réseaux sociaux, Instagram surtout, sont devenus nécessaires pour se faire connaître et élargir sa clientèle. C’est fantastique, c’est de la publicité gratuite. Avant, pour se faire connaître c’était les Pages Jaunes, mais ça coûtait cher d’avoir son petit carré de publicité. Internet a tout changé. »

Pour sa part, Clément Demers s’en tient à son compte Facebook et à son site web, estimant que sa réputation n’est plus à faire.

Formation nécessaire

Mais bien dessiner, prendre de belles photos et savoir gérer un compte Instagram ne fait pas tout, soutient-il. « Vu que tout le monde peut s’improviser tatoueur, il y a beaucoup de tatoueurs amateurs et beaucoup de gens avec des tatouages ratés. » Une partie de son travail consiste justement à réparer les dégâts des autres. « Souvent, c’est mal dessiné, l’encre est mal appliquée, les lignes sont croches, l’ombrage est mal fait », déplore-t-il.

À ses yeux, tous les aspirants tatoueurs devraient suivre une formation, auprès d’autres tatoueurs déjà bien établis par exemple.

Un cours sur les normes d’hygiène serait également nécessaire, voire obligatoire, selon lui. Il regrette d’ailleurs qu’aucune réglementation n’encadre le métier au Québec à l’heure actuelle. « Rien n’est contrôlé, mais c’est la protection du public qui est enjeu. »

Il se dit néanmoins rassuré de voir comment le métier a évolué de lui-même sur cet aspect. « J’ai tatoué pendant presque 30 ans sans gants. On utilisait les mêmes aiguilles d’un client à l’autre en essuyant simplement avec de l’alcool. On n’était pas conscients des risques », se remémore-t-il.

L’arrivée du sida a tout changé dans les années 1980. Dans ce climat de peur, les tatoueurs ont dû s’adapter — gants obligatoires, aiguilles et capsules d’encre à usage unique entre autres — pour ne pas voir leur art disparaître.

D’ailleurs, craint-il de voir un jour le tatouage être passé de mode et le métier disparaître ? « Quand j’étais jeune, je pensais que le tatouage allait mourir ; il y avait si peu de gens qui s’y intéressaient. Mais j’ai vu le milieu se transformer en 48 ans. Le tatouage ne va certainement pas disparaître », lance-t-il, sûr de lui.

Et à 64 ans, Clément Demers est encore loin de penser à prendre sa retraite. Il a le métier tatoué sur le coeur.