Les robots de notre imaginaire, pour le meilleur et pour le pire

Photo: Métropole Films La première des trois lois de la robotique de l'oeuvre d'Asimov stipule qu'«un robot ne peut porter atteinte à un être humain». Elle permet, selon Patrick Gyger, le développement de nouvelles situations dramatiques, mais aussi d'une zone grise riche. «Des films récents comme Ex Machina (en photo) font fi de ces lois et répètent toujours la même chose», explique-t-il.

Les robots, de plus en plus présents dans la vie actuelle, occupent aussi une place centrale dans l’imaginaire du futur, pour le meilleur et pour le pire. Dernier volet d’une série de trois.

La grande frousse robotisée reprend, en boucle, encore et encore. On dirait toujours avec la même maudite histoire.

La mise en branle d’un quatrième volet de la série La Matrice a été annoncée cette semaine. Les Canadiens Keanu Reeves et Carrie-Anne Moss seront de cette résurrection d’un univers créé il y a vingt ans où les machines contrôlent le monde en élevant les humains comme source énergétique.

Un nouveau Terminator sortira en salle en octobre. La Canadienne Mackenzie Davis y jouera une posthumaine en partie robotisée. Le vilain androïde joué par Arnold Schwarzenegger reprendra du service dans la franchise postapocalyptique entièrement construite autour de l’idée du « soulèvement des machines », selon le titre du troisième (et très mauvais) opus de la série lancée en 1984.

 
Photo: Paramount Pictures Dans Terminator: Dark Fate (sortie prévue en octobre), le vilain androïde joué par Arnold Schwarzenegger reprendra du service dans la franchise postapocalyptique construite autour de l’idée du «soulèvement des machines».

Et quoi encore ? Mettons Dune, nouvelle adaptation du roman de Frank Herbert de 1965 par le réalisateur québécois Denis Villeneuve. On verra le résultat l’an prochain. Dans cet univers des années 10190, les humains ont remporté une guerre contre l’intelligence artificielle et la tyrannie des machines pensantes. Le djihad dit butlérien aboutit à l’interdiction pure et simple des ordinateurs et des robots autonomes : « Tu ne feras point de machine à l’esprit de l’Homme semblable », dit le premier commandement de ce monde du futur.

Reprenons donc la question : nonobstant les justifications par les gros sous générés par les franchises et le recyclage culturel, peu importe que ces oeuvres soient excellentes ou banales, pourquoi les humains rêvent-ils constamment d’androïdes dystopiques ?

Le pour et le contre

En fait, ce n’est pas seulement comme ça que ça se passe, explique l’historien suisse Patrick Gyger, passionné de science-fiction.

Deux grandes tendances contradictoires semblent dominer l’imaginaire de la robotique. D’un côté (disons négatif), la fiction et la science-fiction imaginent effectivement des machines menaçantes et létales capables de réduire ou de détruire l’humanité ; d’un autre côté (disons positif), l’imagination narrative crée des mondes utopiques où les robots aident les humains comme des outils utiles et bienveillants. R2D2, ça vous dit quelque chose ?

À tout prendre, M. Gyger préfère la richesse narrative de cette perspective plus utopiste, bien campée dans le très riche Cycle des robots d’Isaac Asimov. Dans cette histoire allant de 1980 à 5090, la première des trois grandes lois fondamentales et absolues établit qu’« un robot ne peut porter atteinte à un être humain ». Le film I, Robot (2004) inspiré de l’oeuvre d’Asimov raconte la traque d’un humanoïde injustement soupçonné de meurtre.

 
Photo: 20th Century Fox Le film I, Robot (2004), inspiré de l’oeuvre d’Asimov, raconte la traque d’un humanoïde injustement soupçonné de meurtre.

« Ce principe de base permet d’éviter les sempiternelles histoires de robots qui se rebellent, agressent les humains et veulent remplacer notre espèce, dit M. Gyger. Il permet le développement de nouvelles situations dramatiques. La zone grise entre les visions positives et négatives devient encore plus riche. Le robot, tout en rendant service, peut alors être ou sembler menaçant. Blade Runner est dans cette veine. On voit bien au contraire que des films récents comme Ex Machina font fi de ces lois et répètent toujours la même chose. »

Patrick Gyger connaît la narration. Il a dirigé la Maison d’ailleurs (1999-2011), musée suisse consacré à ce genre et aux utopies. Il est maintenant à la tête du Lieu unique, centre culturel et artistique de Nantes, éclectique à souhait. Il vient d’agir comme commissaire de l’expo toujours itinérante Into the Unknown : A Journey Through Science Fiction pour le Barbican Center de Londres.

« Je m’intéresse aux représentations du futur en temps qu’historien. J’interroge cette représentation dans les arts et la culture, la littérature, le cinéma, la télévision. Je m’intéresse à la science-fiction comme miroir du rêve qui ne représente pas le futur, mais les peurs ou les espoirs de l’époque de production. Je me penche donc sur le passé et le présent qui imagine des avenirs, si possible meilleurs. »

L’avenir des illusions

Dans les faits, actuellement, la réalité rattrape la fiction.

La place croissante de la génétique, de la robotique, mais aussi de l’intelligence artificielle, dans la vraie de vraie vie chante-t-elle la perception des mondes artificiels ? Si les robots sont effectivement de plus en plus parmi nous comme le montraient les deux premiers volets de cette série, comment transforment-ils notre imaginaire de leur monde ?

« Notre réalité accentue l’impression, justifiée ou pas, d’une possible perte de contrôle de la technologie, répond le directeur Gyger. La prise de conscience de la crise climatique et d’autres réalités remettent en cause l’idéologie du progrès toujours au centre du libéralisme. Or, si on veut un futur différent, il faut aussi être capable de l’imaginer. »

Les responsabilités commencent dans les rêves, disait déjà Shakespeare. M. Gyger s’inquiète moins du monde mécanique du futur que de l’univers virtuel, artificiel et numérique qui nous contrôle de plus en plus et de tous bords.

« Les algorithmes boursiers ont des impacts potentiellement plus dommageables sur les matières premières et les économies et sont d’une certaine manière plus effrayants que les robots tueurs. Mais évidemment, comme on l’a vu encore dans la série Black Mirror, la peur des robots humanoïdes persiste et dans la réalité, on entre effectivement dans la uncanny valley. »

Ce concept de la vallée dérangeante ou inquiétante a été développé par le roboticien japonais Masahiro Mori en 1970. Il s’agit d’une sorte de loi de la robotique, réelle cette fois, expliquant que plus un robot androïde ressemble à un humain, plus ses imperfections paraissent monstrueuses. Un autre genre de grande frousse…


Que lire, que voir ?

Le cinéma se retrouve souvent en retard de quelques décennies par rapport à la littérature qu’il adopte. Dune a été écrit dans les années 1960 et la projection imaginaire s’en ressent, à commencer par les allégories qui évoquent le pétrole. L’intention de Denis Villeneuve d’adapter cette saga interstellaire en mettant l’accent sur les femmes de l’ordre du Bene Gesserit doit bien dire quelque chose de notre propre temps.

Patrick Gyger propose quelques oeuvres plus récentes pour prendre la mesure de l’imaginaire d’aujourd’hui. Il mentionne la série télé The OA. « La série aborde des questions de la physique quantique, des multivers, des voyages d’un monde à l’autre. » Il cite Black Mirror qui s’intéresse aux changements technologiques à très court terme, y compris en introduisant des histoires de robots. Il recommande le roman Le pouvoir, de Naomi Alderman, où des femmes prennent le contrôle du monde. Et puis aussi Underground Railroad, de Colson Whitehead, une uchronie racontant la fuite d’un esclave au XIXe siècle.