La concentration, de l’exception à l’acceptation

Au Québec, les journaux se sont comptés par milliers. Les archives nationales en ont répertorié au moins 3300 différents en à peine 250 ans.
Illustration: Sébastien Thibault Au Québec, les journaux se sont comptés par milliers. Les archives nationales en ont répertorié au moins 3300 différents en à peine 250 ans.

« L’idéal, ce serait deux journaux par municipalité », affirme Pierre Fitzgibbon, ministre de l’Économie et de l’Innovation du Québec, devant les journalistes qui l’interrogent le 21 août. « C’est sûr que plus il y a de compagnies indépendantes, mieux c’est », a-t-il ajouté en réponse aux questions qui fusent depuis que le groupe de presse Capitales Médias, en situation de K.O. technique, a jeté la serviette et s’est retrouvé placé sous perfusion par l’État.

Au Québec, les journaux se sont comptés par milliers. Les archives nationales en ont répertorié au moins 3300 différents en à peine 250 ans. Mais qu’est-il arrivé pour que l’information en vienne très vite à se concentrer entre quelques mains dorées, selon le modèle du grand magnat de presse illustré par le Citizen Kane (1941) d’Orson Welles ?

Le règne industriel

Le règne des journaux se développe doucement, à partir de la fin du XVIIIe siècle. Mais l’expansion du pouvoir des médias sur la société se fait surtout au siècle suivant, grâce à la Révolution industrielle : des routes, des machines rapides, des presses à turbines et la constitution d’un État permettent aux journaux de s’imposer.

Leur nombre va cependant aller en diminuant à mesure que progresse la valse à mille temps des rachats et des successions. Dans les années 1970 seulement, soit bien avant les conditionnements de l’ère numérique, on assiste à la fermeture consécutive de plusieurs journaux importants, dont L’Action (1973), Le Jour (1977), La Patrie (1978), Le Petit Journal (1978), Le Montréal Matin (1978), le Montreal Star (1979).

L’uniformisation des contenus qu’encourage un modèle d’affaires qui consiste à vendre le plus grand nombre de lecteurs d’un journal à des annonceurs afin de le financer par la publicité n’est pas sans avoir entraîné les rédactions à se situer sous un même chapiteau d’idées.

Au début du XXIe siècle, la migration des budgets publicitaires vers Internet et l’affirmation de la toute-puissance de ce réseau, auquel est par ailleurs consenti un laisser-faire quasi total en matière d’imposition, portent un coup dur à plusieurs journaux.

Le cas Power Corporation

En novembre 2000, lorsque le groupe Gesca, une créature de Power Corporation, est constitué avec sept quotidiens, le grand mandarin de cet empire levant, M. Guy Crevier, affirme que « la diversité des opinions et l’indépendance des rédactions seront préservées ». Les médias désormais compris dans cette entité affirment d’une voix unie la même chose que lui.

Qu’est-ce que signifie la diversité de la presse ? Le Nouvelliste, en première page, précise le 11 novembre que le patron de Gesca assure que, « dans tous les journaux, les pages dites “forum”, soit celles ouvertes aux opinions, aux idées et aux débats, font en sorte d’assurer la liberté d’expression de tous les points de vue et limitent les dangers de la promotion d’une pensée unique ». Au Soleil, en toute première page aussi, on explique aux lecteurs que cette concentration aux mains de Gesca constitue l’aboutissement d’un processus « naturel », en référence à des tentatives d’achat précédentes.

En 1971, le patron de Power Corporation, Paul Desmarais, avait avancé ses pions une première fois pour mettre la main sur Le Soleil. Le 10 décembre 1971, il expliquait au quotidien The Gazette que cela était nécessaire pour repousser la « révolution sociale » dont il voit poindre le nez à gauche, chez les indépendantistes. Il indique alors sa volonté d’exercer son contrôle sur la politique éditoriale.

À la tête du journal Le Devoir à ce moment, Claude Ryan réplique. Les conséquences d’une telle concentration ne sont pas dans l’intérêt public, dit-il. Cette vente finira par être bloquée par l’État. Le Soleil, Le Droit et Le Quotidien passent chez Unimédia, dirigé par Jacques Francoeur, un ancien associé de Desmarais. Une nouvelle tentative d’achat par Power Corp survient en 1987. Elle est à nouveau bloquée, au nom d’un même principe de diversité.

En 2000, ce n’est plus seulement Le Soleil, mais aussi La Tribune, Le Nouvelliste, Le Droit, Le Quotidien et La Voix de l’Est qui tombent dans une même escarcelle. La voix de Claude Ryan se fait de nouveau entendre. En vain. Des rapports défavorables à ce mouvement de concentration ne seront pas écoutés. L’Assemblée nationale laisse faire, comme elle aura laissé Québecor concentrer entre ses mains un important nombre d’instances médiatiques.

L’unification des différents journaux de Gesca dans un élan numérique commun se révélera un échec financier. Quand, en 2015, Power Corporation annonce qu’elle ne supporte plus ces bilans et cède ces quotidiens, sauf La Presse, à l’ex-ministre Martin Cauchon, proche de la famille Desmarais et sans aucune expérience dans ce milieu, le bureau du premier ministre du Québec indique qu’il s’agit d’une « transaction d’affaires » et qu’il n’a pas l’intention de s’en mêler. Les dés sont jetés.

Le bilan déposé, l’État s’est tout de suite trouvé enjoint de s’en mêler. Les perspectives quant à l’importance de l’information ont-elles pour autant changé ? Le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, ne semble pas, en tout cas, vouloir remettre en question les mécanismes qui ont fait que nous en sommes arrivés là. Le 21 août, il a plutôt déclaré qu’« il faut que le mécanisme du journal fasse de l’argent », en ajoutant que « de la rationalisation, il y en a partout ».