Trop d’hétéros dans les bars gais?

Il semble que, de plus en plus, les nouveaux établissements qui accueillent une clientèle homosexuelle se positionnent sans étiquette.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Il semble que, de plus en plus, les nouveaux établissements qui accueillent une clientèle homosexuelle se positionnent sans étiquette.

Dans les métropoles comme Montréal, les bars gais ne sont plus (que) des antres glauques aux planchers collants et à la luminosité inadéquate qui permettent à une population marginalisée de trouver refuge le temps d’une nuit. Évolution des moeurs aidant, ils accueillent de plus en plus d’hétérosexuels en quête de bonne musique, de spectacles de drag queens ou simplement d’un endroit chouette où tous se sentent bien. Mais ces lieux sont-ils faits pour eux ? C’est une question d’attitude plus que de strict accès, répondent des membres de la communauté.

Scène de samedi soir entre amis dans la jeune trentaine. Daniel (le prénom a été modifié) est un peu éméché et a une confession à faire : il en a marre de voir des jeunes femmes présentant tous les attributs de l’hétérosexualité faire des égoportraits pour alimenter leurs réseaux sociaux à la terrasse d’un de ses débits de boisson favoris du Village.

« Est-ce qu’on peut encore avoir des places réservées pour nous autres ? » demande Daniel. C’est-à-dire des lieux où la norme demeure l’homosexualité. » Les amis présents entrent en débat. À cause de la présence trop fréquente d’hétéros, le bon vieux bar gai serait-il effectivement en danger d’extinction ? Derrière la discrimination apparente de sa remarque, Daniel aurait-il mis le doigt sur un enjeu important qui doit préoccuper sa communauté ? Y a-t-il trop d’hétéros dans les bars gais ?

« Pour les hétéros, c’est peut-être difficile de concevoir pourquoi c’est important, des lieux pour les LGBTQ, explique la militante. Quand tu arrives à prendre conscience du fait que tu es — dans mon cas — lesbienne, tu te sens seule. Un sentiment d’appartenance, c’est hyperimportant. En l’occurrence, pour moi, ce sentiment s’est créé grâce aux bars gais, aux bars et clubs de province [en France]. »

Mme Jourdain préconise donc un éveil des consciences pour les personnes hétéros qui voudraient clubber avec les minorités sexuelles : « J’ai juste envie de sensibiliser les hétéros à notre histoire. C’est une histoire de lutte politique intense, pas seulement une histoire de fête et de paillettes. »

À qui le royaume ?

Est-ce une raison suffisante pour faire un tri à l’entrée des bars qui départagerait les créatures colorées (c’est-à-dire gaies) et les banals mecs en shorts cargo ou les instagrammeuses avides de like ?

Pour le chroniqueur David Cloutier, il ne faut pas nécessairement voir la présence hétérosexuelle dans les bars du Village, par exemple, comme une mauvaise chose. « Je ne pense pas que ce serait une bonne idée de dire aux hétéros de ne plus venir. Ce n’est pas ça, la solution, dit-il au téléphone. Comme les gais plus jeunes ne viennent même plus dans le Village, il n’y aurait plus grand monde », lance à la blague celui qui a écrit l’an dernier pour Urbania une chronique intitulée Petit guide d’étiquette pour straights dans le Village gai.

Dans son papier, qu’il décrit comme intentionnellement provocateur, Cloutier rit autant des hommes qui, déstabilisés, empoignent la main de leur douce à la vitesse grand V dès qu’ils ont franchi la frontière de la rue Saint-Hubert que des bandes de filles intoxiquées qui prendraient un peu trop de libertés en touchant le corps d’inconnus sur la piste de danse.

Ainsi, tout est une question d’attitude et de respect. « Moi, ça ne me dérange pas quand ils prennent leur trou, dit David Cloutier. Mon petit malaise, il vient du fait qu’un hétéro, il est roi partout. En général, un hétéro, c’est plus accepté qu’un gai dans le monde. [Le bar gai], c’est la seule place où le gai est roi. L’hétéro est déjà dans son petit royaume à peu près partout. Pourrait-il ne pas venir nous rendre mal à l’aise chez nous ? »

La fin des distinctions ?

Mais le bar strictement gai existe-t-il toujours, en fait ? Marc-Antoine Coulombe et Isabelle Corriveau sont copropriétaires du Renard, bar situé rue Sainte-Catherine Est, en plein cœur du Village. Ouvert il y a deux ans, le lieu se veut un hybride du bar à cocktails et du bar dansant. Même si les deux propriétaires s’identifient comme des membres de la communauté LGBTQ, ils ont choisi de ne pas indiquer les mots « gai » ou « homo » pour décrire leur établissement dans leurs communications. Et c’est justement ce bar qui attirait les commentaires agacés de Daniel.

« Ça adonne qu’on est dans le quartier gai, dit Mme Corriveau. On est un bar de quartier, dans le quartier gai. On reste ouvert aux interprétations. On est chanceux parce que ça nous fait une clientèle extrêmement variée : des gens qui travaillent à côté, qui vont à l’université, des touristes, des gais, des pas gais… »

Il semble que, de plus en plus, les nouveaux établissements qui accueillent une clientèle homosexuelle se positionnent comme celui de Mme Corriveau et M. Coulombe : sans étiquette, mais fortement baignés dans une culture particulière. Le bar est précautionneux sur la diversité des identités de genre.

Est-ce qu’on peut encore avoir des places réservées pour nous autres ?

« Dans nos toilettes, par exemple, on voulait faire la même chose pour tout le monde, on ne voulait pas y mettre d’étiquette non plus, explique Marc-Antoine Coulombe. En fonction de ta définition de genre, des fois, la binarité gars-fille, c’est [pas évident]. »

Mais si tout le monde est le bienvenu, et ce, sans distinction ni préférence, est-ce qu’on peut quand même parler de bar LGBTQ ? « C’est sûr qu’on peut sortir n’importe où maintenant. C’est pour ça qu’on a l’impression que les gens ont un peu délaissé le Village. Mais moi, je ne suis pas d’accord avec ça, affirme Mme Corriveau. Si tu arrives de l’extérieur, tu vas trouver un petit réconfort ici. »

Une question d’âge ?

Plusieurs personnes issues de la communauté indiquent que certains bars qui pratiquent une politique plus stricte de non-mixité s’adressent surtout à une génération plus âgée, celle qui a vécu la répression policière.

« Je suis sortie avec l’équipe des Archives gaies et je trouve ça super qu’il y ait des lieux pour cette génération, raconte Virginie Jourdain. C’est pas toujours inclusif, mais ça reste que c’est cool pour cette communauté qui a souffert dans les années 1980 avec la pandémie du sida. Moi, je suis bien contente qu’ils aient un lieu où vieillir avec leurs amis survivants. Je ne vais pas leur reprocher d’avoir des lieux à eux. »

Et les lesbiennes, elles ? L’exposition After Hours chez Madame Arthur fait comprendre qu’au milieu des années 1990, une douzaine d’établissements leur étant destinés existaient à Montréal. Il en existe zéro aujourd’hui. « À la rigueur, je ne vais pas dans les bars gais, parce que moi, je n’en ai pas, de bars pour moi, ajoute, tranchante, Mme Jourdain. Alors, débrouillez-vous avec cette question d’hétéros, les mecs ! Il y a juste plus de lieux qui pourraient être identifiés comme lesbiens, gais et trans, où on pourrait réfléchir à la problématique de la trop grande présence d’hétéros. »

Alors, est-ce que toutes et tous peuvent crier leur amour de Robyn au centre d’un plancher de danse rempli d’hommes torse nu ? « J’ai envie de leur dire : “Essayez de comprendre ce besoin de nous retrouver entre nous et que ces lieux-là sont importants pour nous.” C’est un lieu de fête, mais pas seulement, dit Virginie Jourdain. Après, si on reproduit les exclusions, alors on n’a rien compris. »

Le défilé des enterrements

De nombreux hétéros visiteront les bars gais lors d’une occasion très spéciale : un enterrement de vie de jeune fille ou de garçon. Sachez que, en général, ces sorties tapageuses où on s’attife de godemichés et de perruques de mauvaise qualité en demandant aux passants des marques d’affection en échange d’un dollar agacent les réguliers. « Ce sont des gens qui vont se marier. C’est la journée la plus importante de leur vie et là, ils se croient tout permis, explique David Cloutier. Ils se disent : “On a le droit de pas avoir de classe parce que ce soir, c’est un enterrement !” Mais peut-être que nous, on n’a pas envie de vous voir ainsi ! » « Les enterrements de vie de jeune fille dans les lieux gais, je suis, euh…. C’est pas un zoo, ici, dit Virginie Jourdain. C’est un rituel hétéro qui m’exaspère tellement. En plus, généralement, ces personnes se retrouvent dans des positions complètement humiliantes, infantilisantes. C’est comme un rituel hyper rance dans l’espace public de l’hétérosexualité. »

5 commentaires
  • Marie-Hélène Gagnon - Abonnée 17 août 2019 09 h 41

    Tous ensembles

    Je sais que tous les gens qui sont différents ou non hétéro ont vécu l'enfer par le passé et le vivent encore dans bien des pays. Je n'ai jamais compris en quoi ça regarde qui que ce soit avec qui tu couches (en autant que la personne soit consentante).

    Quand je rencontre une nouvelle personne lorsque je lui tend la main, je ne lui dit pas "Bonjour je m'appelle Marie-Hélène et je suis hétéro", alors pourquoi la société met de la pression sur les personnes gaies pour qu'elles s'identifient?

    Il ne devrait pas y avoir de bar gai ou hétéro, il devrait juste y avoir des bars ou tous les gens qui le fréquente se respectent. Avoir des bars uniquement gai, je trouve que c'est comme continué l''exclusion alors qu'il y a des années de luttes contre la discrimination.

    • Anthony Fillion - Abonné 17 août 2019 12 h 22

      Je crois que le message qui devrait être retenu ici n’est pas «l’envahissement» des bars gais mais plutôt la perte d’espace exclusifs aux homosexuels.

      La communauté LGBTQ2+ est une communauté inclusive. Une personne gaie n’est évidemment pas forcément transsexuelle et vice-versa, mais le point commun qui les relie à la même communauté est la dissociation de l’hétéronormativité. Évidemment que les hétéros sont les bienvenus dans les bars, puisque l’exclusion n’est pas une valeur de la communauté LGBTQ2+.

      Les bars gais, les parades, les quartiers se sont créés alors que la communauté homosexuelle était victime d’homophobie, ségrégation, génocide afin de se retrouver dans un safe space.

      Les hétéros sont les bienvenus partout dans le monde, sans jamais se faire discriminer ou insulter à cause de leur orientation ou identification sexuelle. Au contraire, les membres de la communauté LGBTQ2+ ne sont les bienvenus qu’à de rares endroits dans le monde. Même ici, au Québec, plusieurs ne se sentiront pas à l’aise de marcher dans la rue, embrasser son copain, aller aux toilettes, acheter des vêtements. Pour plusieurs, les seuls endroits où il est possible d’être soi-même sont les bars, quartiers et parades.

      Il faut aussi considérer que, certes, la majorité des hétéros qui viennent dans les bars le feront de bonne foi, probablement avec des amis gais, en toute acceptation et respect pour le lieu. Par contre, il est arrivé à tous de voir une gang de gars débarquer, pour niaiser. Pour un enterrement de vie de garçon, déguisés en fille, embrassant d’autre garçons parce que c’est drôle de faire semblant d’être gai, ou encore qui viennent à reculons en disant qu’il ne veulent ABSOLUMENT pas se faire draguer par d’autres gars. Même si la majorité des clients ne commettront pas ces absurdités, il n’en reste pas moins que la fonction de base de ces endroits devient donc entachée.

      Le problème n’est pas la quantité d'hétéros dans les bars gais, mais plutôt la perte de s

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 18 août 2019 03 h 44

    Prochain numéro: trop de végétariens chez «Ronald McDonald»



    J'ai hâte de lire un autre article palpitant sur un de ces sujets d'une actualité brûlante

  • Samuel Prévert - Inscrit 18 août 2019 17 h 06

    Trop ou pas assez...

    Ça commence à devenir ridicule.

  • Vincent Collard - Abonné 18 août 2019 22 h 30

    À l'inverse…

    La seule fois que je suis allé dans un bar du Village, avec quelques amis, vers 2003 je crois, c'était au Skyyy, pour un party d'Halloween.

    Nous étions costumés de façon extravagante et festive… et nous étions les seuls !!

    Toute la clientèle d'habitués était non seulement en «civil», mais presque tous habillés de la même façon : jeans noirs, veste de jean, coupe Longueuil, chaussures de sport blanches… et l'air de s'amuser autant que chez le dentiste… malgré les louables efforts scéniques de la truculente Mado pour les dérider un peu. J'ose croire que c'était l'exception, mais j'ai rarement passé une soirée aussi plate !!!