Démarche personnelle, geste politique

Lawrence Lande, au soir de sa vie, délie les cordons de sa bourse et lâche Alfred Van Peteghem dans l’obscur monde des manuscrits anciens. Les pièces sont onéreuses, car uniques et prestigieuses. Rien n’est trop beau pour la collection de Lawrence Lande et pour élucider le mystère de la faillite de Law en 1720.
Illustration: Pierre-Nicolas Riou Lawrence Lande, au soir de sa vie, délie les cordons de sa bourse et lâche Alfred Van Peteghem dans l’obscur monde des manuscrits anciens. Les pièces sont onéreuses, car uniques et prestigieuses. Rien n’est trop beau pour la collection de Lawrence Lande et pour élucider le mystère de la faillite de Law en 1720.

Lawrence Lande, concessionnaire automobile de Montréal et grand collectionneur, s’est passionné pour John Law, économiste né au XVIIe siècle et père du capitalisme moderne, tombé en disgrâce. Après avoir fait connaissance avec John Law dans le premier texte, celui-ci explore la quête de Lawrence Lande. Suite et fin la semaine prochaine.

Qu’un Montréalais anglophone soit nostalgique de l’Amérique française ne relève pas de l’évidence ! Pourtant, Lawrence Lande s’est obstiné à réhabiliter John Law pour rêver un autre destin à la Nouvelle-France.

L’origine juive de la famille Lande peut éclairer une telle démarche. « Ce projet ne me surprend pas du tout », explique Pierre Anctil, professeur d’histoire à l’Université d’Ottawa, spécialiste de cette communauté. Il poursuit : « Comme Lawrence Lande, de nombreux juifs ont eu la même passion : ils ont collectionné les livres et les manuscrits pour écrire l’histoire du Canada. N’oublions pas que les premiers juifs sont arrivés très tôt en Nouvelle-France. Et si, par la suite, ils sont devenus anglophones, c’est que l’Église catholique les a rejetés de ses écoles ! » Selon l’universitaire, la démarche de Lawrence Lande est donc un geste politique, une demande d’inclusion dans le monde francophone.

« Il y a en outre une vénération pour le livre, car cette religion s’apprend à travers les textes », ajoute Pierre Anctil. Une affirmation que ne dément pas Lawrence Lande dans son autobiographie Adventures in Collecting Books, parue en anglais en 1975. En embrassant les livres tombés à terre par maladresse, son grand-père très religieux lui transmet, sans le vouloir, une fascination pour l’écrit.

Passion : ouvrages d’art

Ainsi, le projet autour de John Law n’est pas le premier fait d’armes du collectionneur, qui s’est longtemps passionné pour les ouvrages d’art. Le Montréalais a notamment débusqué une partition écrite par Beethoven, inspirée par le Québec. Fin 1825, le célèbre compositeur allemand a rencontré le professeur de musique Theodore Molt, venu du Canada pour se former en Europe. Impressionné par ses récits du Nouveau Monde, le génie lui a composé un canon. C’est ce document précieux que Lawrence Lande retrouvera à New York et fera interpréter par un ensemble symphonique en 1968 à Montréal.

Mais cette fois, pour réhabiliter John Law, ce n’est pas un orchestre qu’il faut engager, mais bien un connaisseur du marché des documents historiques rares. Ce fin limier, Lawrence Lande le rencontrera chez Bernard Amtmann, le plus grand libraire antiquaire du Québec depuis les années 1950.

Ce projet ne me surprend pas du tout. Comme Lawrence Lande, de nombreux juifs ont eu la même passion : ils ont collectionné les livres et les manuscrits pour écrire l’histoire du Canada. N’oublions pas que les premiers juifs sont arrivés très tôt en Nouvelle-France. Et si, par la suite, ils sont devenus anglophones, c’est que l’Église catholique les a rejetés de ses écoles !

Alfred Van Peteghem est un employé de l’établissement, où il anime les ventes à l’encan d’ouvrages précieux. Ce francophone d’origine belge a acquis une connaissance unique de l’histoire du Canada en rédigeant les catalogues des enchères. Lawrence Lande engage ce talent au début des années 1980 et lance son ambitieux projet.

Différents types de documents seront nécessaires pour plaider la cause de John Law. Pour comprendre le coeur de son système, les lettres patentes de la régence sont indispensables, car elles détaillent le fonctionnement des institutions. Les brochures et les livres de l’époque permettent de humer l’atmosphère politique et de suivre les polémistes, jaloux de l’Écossais. Tous ces vieux documents sont autant de pièces à conviction à débusquer en Europe pour Alfred Van Peteghem.

Délier les cordons de la bourse

Lorraine Boisvenue, l’épouse de cet érudit décédé en 2017, nous évoque cette épopée : « En plus de maîtriser le vieux français, Alfred avait un oeil attentif sur le marché. Dès qu’il voyait un document intéressant dans une vente en Angleterre ou en France, il sautait dans un avion pour aller l’acheter pour le compte de Lawrence Lande. Il ne laissait rien passer ! »

Pour élucider le mystère de la faillite de Law en 1720, l’enquête doit se poursuivre en Amérique du Nord. Après tout, la contrepartie de la monnaie papier de la Banque Royale reposait sur les promesses des colonies françaises. Lawrence Lande doit alors cibler des lettres des XVIIe et XVIIIe siècles, qui sont autant de témoignages directs de l’activité économique au Canada ou en Louisiane.

Lawrence Lande, au soir de sa vie, délie les cordons de sa bourse et lâche le bouillonnant Alfred Van Peteghem dans l’obscur monde des manuscrits anciens. Les pièces sont onéreuses car uniques et prestigieuses. Les contrats rédigés par le gouverneur Huault de Montmagny, des lettres de Montcalm ou un manuscrit sur des projets d’immigration en Louisiane : rien n’est trop beau pour la collection de Lawrence Lande.

Dans son autobiographie, ce dernier retranscrit un rêve qui en dit long sur son état d’esprit. Se trouvant dans un monastère, il débusque un grimoire contenant un secret de premier ordre. Mais chaque fois qu’il commence à rédiger le chèque, le prix fixé par le vendeur augmente… à l’infini. Lawrence Lande retient de ce songe qu’il ne faut jamais lésiner sur les moyens pour acquérir toutes ces pièces.

« J’estime que Lawrence Lande dépensait près d’un million de dollars par an », lance Guy de Grosbois, un libraire ancien, proche d’Alfred Van Peteghem. Avec de telles sommes, plus de 2000 pièces rejoignent sa collection. « Mais Lawrence Lande ne se satisfaisait jamais de sa dernière acquisition, il pensait toujours à la prochaine », explique Guy de Grosbois.

Des documents pour l’histoire

Empêtré dans cette frénésie d’achats, le bibliophile prend alors conscience qu’il ne pourra pas traiter, avec sa petite équipe, les informations dont regorgent ses milliers de documents. Comme il le précise en préambule d’un de ses six catalogues méticuleusement rédigés par Alfred Van Peteghem, cette accumulation doit maintenant servir aux professionnels de l’histoire. Le Montréalais veut rendre ses pièces uniques accessibles aux chercheurs et penche intuitivement vers McGill. Depuis 1953, Lawrence Lande a construit une relation solide avec l’université en faisant des dons d’ouvrages, en finançant des acquisitions ou en dénichant des perles rares. En retour, l’établissement lui a réservé une pièce, où l’assistait également une secrétaire.

En 2019, il est toujours possible de visiter l’ancien bureau de LawrenceLande au quatrième étage de la bibliothèque McLennan, qui dépend de l’université. Il faut prendre rendez-vous et montrer patte blanche à l’accueil de ce lieu protégé. Dans l’antre intact du collectionneur, l’oeil s’arrête sur les récompenses et les photos d’époque qui jalonnent encore la pièce. Plus loin, les vitrines sont remplies d’ouvrages bien classés. Pourtant, si l’on demande à consulter les manuscrits destinés à réhabiliter John Law, le personnel sera contraint de vous décevoir : les documents ne sont plus ici et personne ne semble capable de les retrouver.

Avec un accent prémonitoire, Lawrence Lande écrivait en 1975 : « C’est vraiment dommage que les meilleures collections de documents historiques sur le Canada soient aux États-Unis et pas dans notre pays. Mais ce n’est pas étonnant : la plupart de ces collections appartiennent à des hommes riches qui vivent au sud de nos frontières. »