Ouessant, l’île sentinelle

Le phare du Creac’h, l’un des plus puissants du globe, monte la garde sur toute la partie ouest de l’île d’Ouessant.
Photo: Monique Durand Le phare du Creac’h, l’un des plus puissants du globe, monte la garde sur toute la partie ouest de l’île d’Ouessant.

Les îles fascinent les humains depuis toujours. En apparence simples, elles sont des concentrés de complexité, à la fois lieux de respiration et d’enfermement. Elles demeurent mystérieuses pour les continentaux. Cinquième de huit articles, à la rencontre de quelques îles d’ici et d’ailleurs, tout au long de l’été.

Les passagers arrivent dans la nuit qui traîne, comme des fantômes qui porteraient sac à dos et bottes de marche. Un homme gonfle les pneus de son vélo. La poste s’amène en trombe pour livrer le courrier. Un couple s’embrasse. La ville de Brest, construite en amphithéâtre, agit comme une caisse de résonance, amplifiant le cri des goélands. Bientôt tous à bord du Fromveur II, cap sur Ouessant, à vingt kilomètres à vol d’oiseau de la côte bretonne.

La mer rosit en même temps que le ciel de ce matin de février. Fromveur, c’est le nom d’un puissant courant de marée qui, de tout temps, a épouvanté les marins et les pêcheurs, voie obligée pour tous les navires qui vont vers la mer du Nord, coupure entre la Manche et l’Atlantique. C’est le redoutable « rail d’Ouessant » où passent 50 000 navires par an. Ouessant, dernier poste de terre avant le grand océan, fait le guet dans l’infini des vagues, avec un oeil sur la pointe de Gaspé.

« J’ai l’histoire d’Ouessant dans mes entrailles. » Carole Orlach, mi-cinquantaine, vit à Lampaul, le bourg de l’île, dans le haut d’une grande maison de pierres, ancienne ferme. En bas, c’est la crêperie Chez Carole, ouverte pendant la saison douce. Et quand commence la saison douce ? « Quand j’aurai la motivation d’ouvrir », fait-elle. Tout simple, pas compliqué. Carole a deux filles, qui travaillent au Carrefour Express, l’épicerie de l’île. Elle a eu deux maris : un « ex » et un décédé. Elle a été mise à la porte de l’école où elle a étudié à Brest. « Je ne pensais qu’à mon île. » Derrière sa maison, un potager et des moutons. « Ça me suffit. »

 
Photo: Monique Durand «J’ai hérité de toute cette lignée de femmes indépendantes. Et mes filles sont pareilles», affirme Carole Orlach.

« Ouessant a longtemps constitué un isolat presque parfait. » La géographe bretonne Françoise Péron a consacré sa vie d’universitaire aux îles, et à celle d’Ouessant en particulier. Petite masse granitique bornée d’écume, secouée par les tempêtes, harcelée par les flots rugissants, loin de tout pendant si longtemps, « l’île ouessantine, poursuit-elle, a maintenu plus longtemps qu’ailleurs ses caractéristiques propres ». Dont celle d’avoir été une terre de femmes.

Une société féminine originale

Dans les années 1950, par exemple, sur une population de 2500, 400 hommes travaillaient dans la marine marchande, autant dire tous les hommes valides. Ouessant a donné naissance à une culture sans pareille, « une société féminine originale, rejetant les lois de la grande Terre », explique Françoise Péron.

« C’était le matriarcat, raconte François Morin, 82 ans, les femmes faisaient tout. » Il a connu la mer comme une intime, passé de mousse à second maître d’équipage, 36 ans sur les bateaux. Parcours typique des hommes ouessantins, qui partaient souvent à la fin de l’enfance et pour des années, écumant les mers du monde avec les armateurs qui voulaient bien les embaucher. Leur réinsertion sur l’île et dans la famille, le temps qu’elle durait, s’avérait difficile. « C’était pas d’la tarte, être un homme sur Ouessant, vous savez ! » lance la géographe.

Photo: Monique Durand Ouessant, commune insulaire du département du Finistère, en Bretagne, est ceinturée d'une côte âpre, déchiquetée, que taillade la mer sans relâche.

Vêtues de leur costume noir de l’époque, les femmes partaient à l’aurore sur les chemins, armées de leurs bêches pour travailler leur lopin de terre. Femmes laboureuses, épierreuses, éleveuses de moutons, accoucheuses, conductrices de charrettes, réparatrices de toits, comptables, mères. Elles choisissaient le conjoint de leur fille. Elles avaient imaginé un mode de cuisson dit buaden, où les plats cuisaient à l’étouffée toute la journée en leur absence, sur des mottes de tourbe, car Ouessant est chauve. Pas d’arbres à l’horizon. Et avaient inventé un rite funéraire appelé proëlla pour leurs hommes disparus en mer. Elles veillaient une petite croix de cire symbolisant le corps du défunt, qui était ensuite déposée au cimetière. « J’ai hérité de toute cette lignée de femmes indépendantes, confie Carole. Et mes filles sont pareilles », dit-elle, fière comme une papesse.

Carole avoue éprouver l’angoisse du continent quand elle traverse à Brest. « L’île me rassure. » Pour les insulaires partout sur le globe, le sentiment de sécurité fait partie de ce qu’ils estiment être leur qualité de vie, « grâce à un cadre social restreint et limité, mais stable et connu », dit Françoise Péron. « Et ils ont des attaches plus fortes au territoire où ils sont nés. »

L’enfermement

Mais il y a un revers à ce sentiment d’ancrage et de sécurité. « L’île est un lieu fermé. Pas facile d’y vivre », affirmel’universitaire. Pas facile de vivre sur un confetti, sous la constante et étouffante lorgnette des autres. Ce « poids de la surveillance », dit-elle, peut parfois rendre l’air irrespirable dans ce lieu pourtant offert à toutes les respirations, de l’air, du vent, des embruns. C’est là l’un des paradoxes des îles. « On y vit serré, pour le meilleur et pour le pire. » « Pas facile de s’y intégrer non plus, poursuit-elle. Pour être accepté, il faut se montrer plus insulaire que les insulaires ! »

Lui arrive-t-il, à Carole, de se sentir à l’étroit sur son caillou, voire prisonnière ? Réponse sans appel. « Ici, je suis à ma place, en accord avec moi-même. » « Et je lis tellement, enchaîne-t-elle, que j’ai l’impression de beaucoup voyager. » Elle fait une pause. « Des visiteurs me disent parfois qu’ils auraient aimé, comme moi, naître dans ce bout du monde. Les gens rêvent d’être hors du monde actuel. »

Photo: Monique Durand Vue du bourg de Lampaul, sur l’île d’Ouessant, au large de la Bretagne

Cette femme me semble une sorte de roc, avec quelque chose d’inébranlable. Un peu austère. Je le lui dis. « Mais JE SUIS austère ! Comme les paysages d’Ouessant. » Je pense aux mots de l’écrivain français Sylvain Tesson. « Je crois à la perfusion de la géographie dans nos âmes. » Ainsi Carole est-elle son île. Faite de la même chair. Coulant des mêmes eaux. L’une habitée par l’autre et l’autre par l’une.

Parmi ces paysages, s’en trouve-t-il un qu’elle préfère, celui qui serait « son » paysage ? « La pointe de Pern, au sud-ouest du phare du Créac’h. » Le Créac’h, haut de 54 mètres, un des phares les plus puissants du globe, monte la garde sur toute la partie ouest de l’île. La pointe de Pern est une avancée de côte âpre, déchiquetée, que taillade la mer sans relâche. « C’est là que mon grand-père est disparu. Ici, on vivait beaucoup avec les morts, les noyés, les naufrages. Ça reste. » « C’est un endroit qui me parle, continue-t-elle, un endroit rugueux. »

« Chaque petite terre là-bas en mer, avec son individualité rétive, échappe à l’absorption du continent universel, normalisateur et niveleur », écrit le philosophe Emmanuel Fournier. « Chaqueîle défend la souveraineté d’un monde », renchérit Sylvain Tesson. C’est bien de cela qu’il s’agit, la souveraineté d’un monde, la part d’histoire et de mystère qui le rend unique. « Je suis de quelque part. » Ces mots de Carole me suivent encore.