La légende noire de John Law

Après avoir gagné la confiance du régent, en 1717, John Law obtient la responsabilité de certains impôts et peut émettre des millions de livres en monnaie papier.
Illustration: Pierre-Nicolas Riou Après avoir gagné la confiance du régent, en 1717, John Law obtient la responsabilité de certains impôts et peut émettre des millions de livres en monnaie papier.

Lawrence Lande, concessionnaire automobile de Montréal et grand collectionneur, s’est passionné pour John Law, économiste né au XVIIe siècle et père du capitalisme moderne, tombé en disgrâce. Une enquête historique en trois parties, sur la trace de deux personnages exceptionnels.

Sur le papier, rien ne prédestinait Lawrence Lande, concessionnaire automobile à Montréal né en 1906, à vouloir réhabiliter la figure d’un économiste du XVIIe siècle, nommé John Law. Surtout lorsque l’on sait que cet aristocrate écossais est mort en 1729 à Venise, dans l’anonymat de sa déchéance.

Mais en retraçant la vie de ces deux hommes, les premières connexions commencent à s’établir. Lawrence Lande, au-delà de son activité de vendeur de voitures, s’est toujours défini comme un bibliophile amateur de raretés. Grâce aux profits des ventes de Lande Motors, sur le boulevard Décarie, il a bâti très tôt une collection de livres et de documents. À partir des années 1980, Lawrence Lande, également notaire, va canaliser sa fièvre collectionneuse autour d’un but précis : redonner à John Law son prestige et sa renommée.

Le Montréalais est littéralement fasciné par la figure de cet homme souvent considéré comme le père du capitalisme moderne. John Law a émis en France les premiers billets de banque garantis non plus seulement par de l’or, mais aussi par les futurs revenus du royaume. Il le juge disgracié par erreur, car victime d’un complot lancé par des nobles français jaloux, qui ont mis à mal son système. Si Lawrence Lande a décidé de se consacrer à cette tâche de réhabilitation, c’est qu’il considère que sans sa faillite, le système de John Law aurait empêché la perte de la Nouvelle-France. Il veut prouver que si sa banque avait prospéré, une grande partie de l’Amérique serait peut-être restée française.

Pourtant, la vie de John Law n’a pas commencé dans le royaume de France, mais en Écosse. L’économiste visionnaire naît près d’Édimbourg en 1671, dans une famille noble et aisée. Le jeune homme fougueux n’hésite pas à sortir son épée pour garantir son honneur. C’est ainsi qu’il tue un rival pour les faveurs d’une femme, à Londres, en 1694. Cet écart de conduite lui vaut une condamnation à mort après une série de procès. La fuite sur le continent européen est alors la seule chance de survie pour l’ambitieux personnage, qui voyage d’un pays à l’autre. Il laisse quelques traces de son passage dans les salons des nobles, où il organise et participe à des jeux d’argent, comme le pharaon. Ce divertissement, particulièrement en vogue à l’époque, permet à un banquier, maître des cartes, d’affronter une multitude d’opposants. John Law met à profit sa mémoire et ses aptitudes en calcul mental pour faire fructifier l’héritage de son père.

Naissance de la Banque générale

En 1705, l’Écossais est de retour dans son pays, qui n’est pas encore dans le giron anglais. Il tente de convaincre les autorités d’utiliser l’émission de monnaie papier pour assainir les finances. Son projet est ignoré, mais sa démarche l’incite à consigner ses idées novatrices dans un traité : Mémoire touchant les monnaies et le commerce. Elles trouveront un écho plus large en France, où John Law finit par débarquer.

Il faut dire que le royaume est exsangue après les guerres et les dépenses massives de Louis XIV. Le régent qui assure l’intérim, avant la majorité royale de Louis XV fixée à 13 ans, est séduit par les idées de John Law. Après tout, l’endettement du pays est tel — 150 % du revenu national — qu’il faut trouver des solutions radicales et novatrices. Le 2 mai 1716, la Banque générale est donc créée. L’établissement, dont le siège est à Paris, est autorisé à émettre des billets garantis par de l’or, pour relancer les échanges commerciaux. Le succès est rapide, mais l’Écossais, naturalisé Français entre-temps, ne souhaite pas en rester là. Son système révolutionnaire doit pouvoir émettre des billets en s’affranchissant de la garantie d’un métal précieux.

C’est ici que l’Amérique française entre en jeu. Ce territoire, bien plus vaste que la métropole, promet de juteux profits. Et ces gains pourraient justement servir de gage pour les futures émissions de la banque. Pour franchir cette étape, John Law prend le contrôle de la Compagnie du Mississippi en 1717. Le fleuve, qui se jette dans le golfe du Mexique, semble être le parfait complément géographique du Saint-Laurent. Pour montrer l’exemple, le banquier investit personnellement dans un grand terrain en Louisiane. La confiance du régent est acquise et John Law obtient de nombreuses prérogatives. Sa banque, devenue Banque Royale, fusionne avec la compagnie de commerce qui a absorbé celles des autres colonies françaises (Sénégal, Chine…) pour devenir la Compagnie des Indes. John Law est responsable de certains impôts et peut émettre des millions de livres en monnaie papier.

La chute de l’homme

Aux manettes des finances et du commerce extérieur du royaume, l’homme est maintenant tout-puissant, mais, aussi, tout proche de sa chute. Ses rivaux politiques vont en effet spéculer à la hausse sur le prix des actions de l’organisation, avant de réclamer la conversion de leurs avoirs en pièces d’or et d’argent. À leur suite, les épargnants convergent rue Vivienne à Paris, vers le siège de la banque, à l’été 1720. L’établissement n’a pas les moyens de compenser les billets et plonge vers la faillite. La panique culmine le 17 juillet lorsque plusieurs personnes meurent étouffées dans la cohue. John Law est défait et doit à nouveau fuir pour échapper au pire en décembre 1720. Le banquier déchu va finir sa vie à Venise comme joueur de casino, presque ruiné et surtout honni par ses contemporains.

Deux siècles et demi plus tard, cette épopée brutale attise l’intérêt d’un Lawrence Lande en mal de reconnaissance. À plus de 70 ans, le collectionneur ne se contente plus de parcourir la bibliothèque des livres rares de McGill pour rejoindre le bureau que lui a attribué l’université. Son doctorat honorifique et tous les livres précieux qu’il a cédés à ce lieu de savoir lui paraissent bien fades. Il veut maintenant apporter sa contribution à l’écriture de l’histoire du Canada.

La trajectoire de John Law, intimement liée à notre continent, ressemble à un terrain de jeu excitant. « L’acharnement de Lawrence Lande à fouiller ce passé est tout à fait compréhensible : il y a encore des zones d’ombre dans cette affaire » explique Nicolas Buat, un des biographes de John Law, directeur des études de l’École des chartes, qui forme les archivistes français.

Mais la mission que s’est assignée Lawrence Lande est ardue, car de nombreux documents de l’époque ont été brûlés pour détruire toute trace du scandale. Nicolas Buat prévient : « C’est sûr qu’il y a comme une sorte de malédiction autour de John Law et de sa légende noire. Réhabiliter cet homme que l’on accuse d’avoir inventé l’inflation et la spéculation n’est pas une tâche facile ! » Et Lawrence Lande n’a pas échappé à la règle : quand la mort viendra le faucher en 1998, elle le trouvera, lui aussi, empêtré dans le piège de l’affaire John Law…

À suivre samedi prochain.