Netflix supprime la scène de suicide de «13 reasons why»

Adapté d’un roman du même nom, «13 Reasons Why» raconte l’histoire d’Hannah Baker, une adolescente au secondaire, qui décide de mettre fin à ses jours.
Photo: Netflix Adapté d’un roman du même nom, «13 Reasons Why» raconte l’histoire d’Hannah Baker, une adolescente au secondaire, qui décide de mettre fin à ses jours.

La décision de Netflix de retirer une scène explicite de suicide dans la première saison de sa série 13 Reasons Why, lancée en 2017, arrive un peu tard, estiment des experts, saluant toutefois la prise de conscience du géant de la diffusion en ligne.

« Mieux vaut tard que jamais. Au moins, il n’y aura pas d’autres jeunes exposés à cette scène. Ça montre aussi qu’il y a eu un travail de sensibilisation au cours des dernières années et une reconnaissance de l’impact négatif que la série a eu sur le jeune public », estime Johanne Renaud, chef médical de la Clinique des troubles dépressifs à l'Institut universitaire en santé mentale Douglas et Boursière Manuvie en santé mentale chez les jeunes.

Netflix a annoncé lundi soir sur son compte Twitter qu’il avait retiré la controversée scène finale de la première saison de sa série 13 Reasons Why. « Alors que nous nous préparons à lancer la saison 3 plus tard cet été, nous avons été attentifs au débat en cours concernant l’émission. C’est pourquoi, sur les conseils d’experts médicaux, […] nous avons décidé, avec le créateur Brian Yorkey et les producteurs, de modifier la scène finale de la saison 1, dans laquelle Hannah s’enlève la vie », a indiqué la direction.

Adapté d’un roman du même nom, 13 Reasons Why raconte l’histoire d’Hannah Baker, une adolescente au secondaire, qui décide de mettre fin à ses jours. Avant de passer à l’acte, elle enregistre 13 cassettes destinées à ses camarades d’école pour leur expliquer son geste.

La série Netflix a connu un rapide succès dès son lancement sur la plateforme numérique en avril 2017. Saluée par certains pour avoir osé aborder des sujets difficiles, tels que le harcèlement à l’école, la dépression et les pensées suicidaires, elle a aussi suscité l’inquiétude des experts, qui craignaient que les jeunes les plus vulnérables s’identifient au personnage principal et imitent son geste.

La scène du suicide, qui a finalement été coupée, durait près de trois minutes. On y voyait, de façon très explicite, l’adolescente mettre fin à sa vie dans sa baignoire. Sa mère découvrait son corps dans une baignoire remplie de sang.

« Notre intention créative de dépeindre la terrible et douloureuse réalité du suicide avec un tel détail graphique dans la saison 1 était de dire la vérité sur l’horreur d’un tel acte et de nous assurer que personne ne voudrait jamais l’imiter », a précisé de son côté le créateur de la série, Brian Yorkey.

La nouvelle version de l’épisode montre désormais la jeune fille en train de fixer son reflet dans le miroir de sa salle de bains. On passe ensuite directement à la réaction des parents découvrant son corps.

Toutefois, supprimer une scène de suicide dans laquelle la douleur et la difficulté du geste sont représentées n’est-il pas une façon de glorifier d’autant plus l’acte ? « Difficile de savoir sans étude sur la question. Une chose est sûre, continuer d’exposer les jeunes à cette image est plus dommageable que de la retirer », laisse tomber Johanne Renaud, de l’Institut Douglas.

Cet avis est partagé par Cécile Bardon, chercheuse au Centre de recherche et d’intervention sur le suicide et l’euthanasie (CRISE). « Le fait de retirer la scène du passage à l’acte permet de dire que ce n’est pas acceptable de la montrer, et donc que le geste n’est pas acceptable », soutient-elle.

Effet de contagion

Le retrait de la scène polémique est « une bonne nouvelle » aux yeux de Mme Bardon, qui est aussi professeure au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Cette décision va dans le sens des recommandations adressées aux médias et aux créateurs de fictions qui souhaitent parler de suicide. « Il faut éviter les explications trop simplistes, éviter de montrer le suicide. Sinon, ça peut cultiver une vision romantique de ce que sont la détresse et le suicide. Sans compter que ça peut donner des idées concrètes de moyens pour y arriver. »

Les recherches scientifiques ont d’ailleurs déjà démontré à plusieurs reprises que « le fait d’avoir des représentations très graphiques d’un geste suicidaire peut augmenter le risque d’un effet de contagion ».

Deux récentes études publiées au mois de mai allaient justement dans ce sens. L’une d’entre elles, commandée par les National Institutes of Health (NIH), a constaté une augmentation de 28,9 % des suicides chez les jeunes de 10 à 17 ans aux États-Unis dans le mois suivant la diffusion de la série. Les chercheurs avaient néanmoins reconnu qu’il était difficile d’établir un lien de causalité direct et clair entre la diffusion de 13 Reasons Why et leurs résultats.

Une série problématique

« Trop peu, trop tard », lance de son côté Catherine Rioux, coordonnatrice des communications à l’Association québécoise de prévention du suicide (AQPS), qui déplore le fait que des millions de jeunes ont eu le temps de voir la scène au cours des deux dernières années. « Ce n’est pas anormal d’aborder le sujet du suicide dans les fictions, c’est une réalité sociale. Mais il y a une façon de le faire. C’est une responsabilité sociale des créateurs », note-t-elle.

À ses yeux, retirer les trois minutes du passage à l’acte n’est pas suffisant, car d’autres éléments de la série contribuent à glorifier le suicide, notamment le fait d’utiliser ce moyen comme une façon de se venger.

Suicide ou non, 13 Reasons Why demeure une série « dangereuse » pour les jeunes, croit la Dre Johanne Renaud. Intimidation, violence, agressions : il reste encore de nombreux messages inappropriés et plusieurs scènes difficiles à regarder.

L’auteure et professeure de littérature à l’UQAM Martine Delvaux juge quant à elle que les scènes d’agressions, « toutes pudiques et contenues soient-elles », traduisent au moins la violence et son impact sur la victime.

« Je les remercie de les avoir laissées telles quelles. Ici, on voit ce que la violence fait, comment elle se fait et comment elle fait souffrir. Alors que la scène de suicide concerne une violence portée contre soi-même, ce n’est pas du tout la même chose. »

Elle reconnaît toutefois que « venir faire écho ou se brancher directement à la douleur des téléspectatrices et téléspectateurs, c’est dangereux dans la réalité ».

Besoin d’aide ? Ligne québécoise de prévention du suicide : 1 866 277-3553