Chercher l’île aux trésors

L’île aux Perroquets, en face de Mingan sur la Côte-Nord, où les îles sont sculptées par la mer et le temps.
Photo: François Robert-Durand L’île aux Perroquets, en face de Mingan sur la Côte-Nord, où les îles sont sculptées par la mer et le temps.

Les îles fascinent les humains depuis toujours. En apparence simples, elles sont des concentrés de complexité, à la fois lieux de respiration et d’enfermement. Elles demeurent mystérieuses pour les continentaux. Premier de huit articles, à la rencontre de quelques îles d’ici et d’ailleurs, tout au long de l’été.

Sainte-Anne-de-Beaupré, 12 mai 2019. On entend presque les bourgeons éclater autour et chaque brin d’herbe relever la tête après l’hiver. J’observe longuement l’île d’Orléans. Les oies blanches décollent en grappes au gré d’on ne sait quel instinct, faisant écran entre l’île et mes yeux. Tiens ! Je me dis que le soleil lui-même est une île, de lumière. Et qu’en ce moment même, il réchauffe ses soeurs, innombrables, qui constellent le fleuve, l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent, l’Isle-aux-Grues où a vécu le peintre Riopelle, Grosse Île et son monument commémoratif aux Irlandais, l’île Verte où marche le souvenir de Gilles Carle, et jusqu’aux « sept îles » qui bombent le torse en bordure de la ville éponyme, et plus à l’est encore, les îles de Mingan sculptées par la mer et le temps. En songe, on saute à cloche-pied sur l’une, puis sur l’autre jusqu’à toucher l’Atlantique.

On n’imagine pas que les îles, par définition circonscrites, éloignées de la cohue du monde, souvent menues, puissent être de tels objets d’étude et de recherche. Des milliers de chercheurs dans le monde tentent de percer leur énigme. Partout sur la planète, on s’intéresse à ces petits points sur la carte, surgis des profondeurs ou lentement séparés des continents.

On a déjà pensé que ces microcosmes, en apparence plus faciles à saisir, pourraient expliquer le monde. Cette hypothèse d’île laboratoire a été écartée, car les îles sont marquées, comme le reste du globe, par la variété et la diversité. Pas une pareille à l’autre. Mais elles ont tout de même quelques particularités communes. « Un sentiment très vif de la liberté, estime Françoise Péron, géographe rencontrée à Brest, un esprit frondeur, un patriotisme local. » Tissu de paradoxes et de contradictions, « l’île est à la fois transparente et secrète, hostile et complice », poursuit-elle. Les îles sont depuis toujours des lieux de brassages humains, des lieux carrefours et, en même temps, « l’image parfaite d’une identité simplifiée », prétend l’auteur et philosophe Emmanuel Fournier.

L’insularité. Une notion développée par les sciences sociales depuis les années 1960. « Auparavant, il y avait les univers urbain et rural comme champs d’études », explique l’ethnologue Hélène Chevrier, croisée aux Îles-de-la-Madeleine. « S’y ajoute aujourd’hui l’univers insulaire. » L’île. La définition qu’en donne l’ONU est simple : « Étendue naturelle de terre entourée d’eau qui reste découverte à marée haute. »

Si on a déjà caractérisé l’insularité par l’isolement, cela ne tient plus aujourd’hui. Mais les communications modernes, étonnamment, n’ont pas altéré la vision romantique associée aux îles. Un peu comme l’alunissage des Américains en 1969 n’a pas entamé la relation poétique des humains avec la Lune.

Le romantisme de l’île

Depuis le commencement des temps, les îles nourrissent l’imaginaire. L’Ulysse d’Homère, inventé il y a 2500 ans, va d’île en île pour rentrer chez lui et retrouver Pénélope. Robinson Crusoé, au centre d’un roman publié en 1719, se débrouille comme il peut sur son île déserte. Jules Verne voit dans L’île mystérieuse, publié en 1875, un possible recommencement du monde. Plus près de nous, Marguerite Yourcenar choisit de faire mourir son personnage d’Un homme obscur sur une île où le temps n’existe plus, où n’existe que le rythme des marées : « Il reposa la tête sur un bourrelet herbu et se cala comme pour dormir. »

Partout, on attend les traversiers dans une même rêverie d’île aux trésors. Entre des lignes tracées sur le sol, les véhicules avançant parechoc contre parechoc, on espère l’échappée, le franchissement de soi, en franchissant les eaux qui nous séparent des enflures émeraude au-dessus des mers. Sur le pont, partout les mêmes yeux scrutant les flots. On attend de voir les balises marines, les phares, enfin le profil de l’île. Partout le joyeux brouhaha de l’arrivée, débarquement des passagers à la queue leu leu comme des fourmis, louer un vélo, prendre un bus ou partir à pied, esquisser les premiers pas sur la terre promise. On est devenu autre. Emmanuel Fournier : « La mer tout autour, et qu’il a fallu franchir, a forcé à rompre. » Françoise Péron : « Pour celui qui y accoste, c’est la rupture profonde entre le soi dans l’île et le soi de la grande terre. »

Pas seulement romantique

Mais les îles furent aussi des enfers où on a élaboré d’abominables machinations comme à Gorée, au Sénégal, île mémoire de la traite négrière. Où on a installé des prisons inexpugnables comme celle d’Alcatraz, dans la baie de San Francisco, celle de Robben Island, en Afrique du Sud, geôle de Nelson Mandela pendant 27 ans. Celle de Guantánamo, enclave américaine sur l’île de Cuba.

La plupart des paradis fiscaux ont prospéré sur une île : Jersey, Bahamas, Caïmans… Et quand on y pense, plusieurs grandes villes occupent des territoires insulaires. Paris a eu pour berceau l’île de la Cité, dans la Seine. New York s’étend sur plusieurs îles, dont la plus populeuse, Manhattan. Au sud de la Chine sont sises les îles de Taïwan, de Hong Kong. Et Montréal, comment l’oublier, est une île !


Celles du Sud et celles du Nord

Les îles sont plus fréquentées que jamais auparavant. Celles du Sud, vues comme antidotes à l’hiver, mais aussi celles du Nord. Islande, îles scandinaves, îles du pourtour de l’Irlande, de l’Écosse, îles françaises du Ponant. Phénomène aussi constaté chez nous, qu’incarne par exemple l’extraordinaire popularité des îles de la Madeleine.

Et qu’est-ce qui fait courir ces touristes enfiévrés ? L’envie de quelque chose d’autre. L’envie de retrouver des sensations perdues. Celle de l’attente. Attendre le bateau. Attendre que la brume se dissipe, que la tempête s’apaise. Celle de la solitude. L’île est vue comme une occasion de retour à soi. Face à l’apparence illimitée de la mer ouverte devant elle, « le regard revient vers l’intérieur, se replie, se recentre », estime Emmanuel Fournier. Associée aussi à une certaine frugalité, l’île paraît résister à la société de consommation. « Elle impose des limites à la démesure humaine », avance Françoise Péron.

« J’avais le sentiment pour la première fois de rencontrer un lieu », raconte l’auteur et philosophe français, en découvrant l’île d’Ouessant. L’île bien délimitée, bien bornée, serait-elle une sorte de réponse à la dématérialisation du monde ? Esclaves consentants de nos univers virtuels, voilà que l’île nous ramène, les cheveux ébouriffés de vent, de sel et de sable, une plume de goéland entre les dents, à la présence au monde réel. Île palpable, désirable.

Retour à Sainte-Anne-de-Beaupré. Les oies tournent au-dessus de l’île d’Orléans comme la chanson de Chloé Sainte-Marie dans ma tête, désarmante de simplicité, l’harmonica aussi frémissant que les grands oiseaux blancs. « Les oies s’envolent / Au bout de l’île / Le fleuve se couche / Sur les baleines ». On a envie de tirer l’île sur soi et de s’en recouvrir comme d’un tulle de joncs et d’herbes hautes.